Le réseau hydraulique alexandrin

Alexandrie fut établie loin du Nil, sur un territoire aride du rivage méditerranéen, sur la marge nord occidentale du Delta égyptien, à l’extrémité orientale de la taenia, entre la ceinture lagunaire du Delta et les marges du désert occidental. La petite cité portuaire fondée par Alexandre le Grand en 331 devint sous les Lagides une métropole rayonnant sur toute la Méditerranée et resta une des plus vastes métropoles de la Méditerranée antique durant l’époque romaine. Selon Strabon, elle était le « plus grand comptoir du Monde » (Géographie, 17.1.13) avant de décliner après la conquête arabe. Simple avant-port de Fostat, puis du Caire aux périodes arabe et ottomane, elle n’était plus qu’un gros bourg portuaire à l’arrivée des troupes de Bonaparte. Une de ses activités principales était alors l’entretien et la recharge des centaines de citernes conservant l’eau potable, plusieurs dizaines d’entre elles servant à l’aiguade des navires qui mouillaient dans les eaux des ports de la ville.

S’il reste difficile d’appréhender l’importance de la ressource en eaux souterraines de la ville dans le cadre de sa gestion hydraulique aux époques grecque et romaine, les recherches récentes ont cependant renouvelé l’approche des techniques hydrauliques utilisées par les Alexandrins. Elles ont montré que la ville ptolémaïque bénéficiait d’une infrastructure de distribution de l’eau faite de galeries subhorizontales creusées dans la roche aquifère, sous la forme de multiples petits ensembles fermés reliés à la surface par des puits verticaux. Les fouilles du centre ville menées par le CEAlex ainsi que plusieurs documents d’archives ont mis en évidence un système comprenant des hyponomoi (canaux souterrains) et des phreatiai (puits d’où l’eau était puisée), le puits et la galerie drainante regroupant plusieurs fonctions à la fois : le captage et le stockage de l’eau pour la galerie, tandis que les puits faisaient office de puits de visite, de puits d’évent servant à réguler la pression dans la galerie et de puits collecteurs. Le binôme hyponomoi/phreatiai constituait une adaptation novatrice d’un système utilisé par les Grecs pour drainer les marais. L’ensemble le plus ancien mis au jour à Alexandrie est daté du IIIe siècle av. n. è. Il était associé à la plus ancienne sakieh, machine de levage de l’eau à haut rendement, mise au jour en Égypte, confirmant ainsi son origine égyptienne, et sans doute alexandrine. D’autres fouilles ont confirmé sa présence dans plusieurs quartiers d’habitations de la ville gréco-romaine. L’infrastructure était évidemment hiérarchisée et si les aménagements décrits étaient la norme dans les riches maisons, les pauvres ou modestes habitants allaient au canal puiser quotidiennement leur eau, comme le rapporte César :

« C’est de cette eau [provenant des hyponomes] que se servent habituellement les propriétaires des maisons et leur domesticité : en effet, celle que charrie le cours du Nil est tellement boueuse et trouble qu’elle provoque beaucoup de maladies variées. Mais le peuple et la multitude sont bien obligés de s’en contenter, car il n’y a pas une fontaine dans la ville entière. »

La Guerre d’Alexandrie, V, 2

Avec le développement de la ville, le lien d’Alexandrie avec le Nil s’est rapidement imposé ; ainsi Ménélas, frère du roi Ptolémée Ier (Xénophon d’Ephèse, Éphésiaques, IV, 1, 3) fut chargé de creuser le canal d’Alexandrie. Partant de la branche occidentale du Nil, le canal avait une double fonction : la navigation et l’alimentation en eau, ce qui explique sa forme à ciel ouvert. Jusqu’à la conquête arabe, il permit le transport des denrées alimentaires venant du sud de l’Égypte jusqu’à Alexandrie, pour sa propre consommation et pour l’exportation. Il aida au développement de son artisanat, de son industrie et de son agriculture dans sa chôra. Enfin, il contribua de façon plus ou moins directe à l’alimentation en eau douce et potable de la ville par la recharge des aquifères. Des études s’intéressent à l’évolution de son tracé jusqu’aux travaux de Mohamed Ali, ainsi qu’à la position et la fonction des nilomètres et autres aménagements qui ponctuaient sur son parcours.

Divers documents indiquent que d’autres canaux participant à la grande hydraulique urbaine  ont été creusés sous les Ptolémées, puis à l’époque romaine (le canal du Kibôtos, les canaux des Basileia, du Brucheion et de la Néapolis). Cette dernière période de possible aridification de la région occidentale du Delta a vu s’intensifier les travaux hydrauliques (rénovation des canaux existants, prolongation de la section sud du canal d’Alexandrie, creusement d’un bassin de décharge et de régulation du niveau d’eau du canal à l’est de la ville) afin de tendre vers une alimentation abondante et une distribution régulière y compris en période de sécheresse, un modèle qui prévaut dans tout l’empire.

Les premières grandes citernes publiques sont construites dès l’époque romaine impériale alors que la petite hydraulique continue à s’appuyer sur le couple hyponomoi/phreatiai. Des décisions politiques ainsi que les effets délétères de la subsidence provoquant l’exhaussement de la nappe salée qui altéra la qualité de l’eau puisée dans le sous-sol ont rendu le canal d’Alexandrie progressivement indispensable à l’apport en eau douce, inversant l’ordre de priorité de ses fonctions, faisant primer l’approvisionnement en eau sur la navigation. Ainsi s’ouvrit la seconde ère de l’hydraulique alexandrine, celle des citernes. Les fouilles et la documentation ancienne pointent la présence d’une réelle concentration de bains et de citernes sur la côte orientale du port est, ainsi que sur une ligne en retrait parallèle à celle-ci, signe visible d’un contexte caractérisé par une augmentation de la demande. Ces constructions faites de briques cuites liées par un mortier d’une grande dureté et dont l’étanchéité était assurée par un enduit hydraulique d’une excellente qualité ont été étudiées en divers points de la ville et datées entre le IIe s. de n. è. et le VIe/VIIe s. de n. è.

Après la conquête arabe, la ville continua à profiter durant plusieurs décennies des anciennes infrastructures jusqu’à ce que les Toulounides décident d’un vaste programme de restructuration de la cité qui commença par la réduction de son emprise et la construction de nouveaux murs, une décision dictée en partie par les bouleversements environnementaux et la diminution des ressources en eau potable. Dans cet espace, ils lanceront un nouveau plan de gestion de la grande hydraulique urbaine s’appuyant sur la construction de vastes citernes publiques à étages, telle que la citerne El Nabih, dont l’approvisionnement était toujours assuré par le couple hyponomoi/phreatiai d’où était extraite l’eau à l’aide de sakieh, mais à présent une fois l’an, en période de crue.


Pour en savoir plus

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