CORPUS DES VOYAGEURS

EMMANUEL PILOTI

 
1396-1436

DOPP, P.-H., L’Egypte au commencement du XVe siècle d’après le Traité d’Emmanuel Piloti de Crête (1422), Le Caire (1), 1950 .

Emmanuel Piloti est un marchand vénitien, né en Crête en 1371, qui vécut en Égypte entre 1396 et 1436. Il fait, dans le pays, commerce des produits vénitiens, draps, velours, soies, ainsi que du vin de Malvoisie, produit de la Crète. Témoin du règne de plusieurs sultans depuis Barbuk jusqu’à Barsbey, il a composé sur l’Egypte un traité considérable, dont l’original, commencé en 1420, est perdu mais dont on a conservé une traduction française faite par l’auteur lui-même en 1441, lors de sa retraite en Italie.

p. 19-20 :

17. Importance des Bédouins et de la ville d’Alexandrie pour la vie de l’Egypte.

La puissance des Arabes et le pays se commence par mi le Cayre, du costé de la rivière, et dure jusques Alexandrie. Laquelle cité d’Alexandrie se soustient et vit par la voye des Arabes : et premièrement, des farines et de fromens, oyes, pollailles, et de toutes raisons de chair de boucherie, beufz, moutons, et tous aultres de vivres, les Arabes bonnement soustiennent celle cité. Et quant les Arabes rompent guerre, et que les chemins soyent rompus, la cité d’Alexandrie demeure en grant estroit, bien que la guerre d’Alexandrie fait grande dommage au pays des Arabes, pource qu’ilz destruisent toutes les choses que naisent au pays. Et semblablement ilz chargent les choses que leur sont nécessaires, sans lesquelles ilz ne peuvent vivre. Lesquelles choses sont draps de laine premièrement, et despuis carpectes de Barbarie que sont pour leur vestir ; et après, pour leur vivers, huille, miel, savon, nois, noisectes, amandres, chastanges, zibes, petit roisins assés, argens ovrés, et pluseurs aultres choses nécessaires à leur pays, lesquelles ilz aquestent, et donnent des choses conduytes de leur pays, que par nulle aultre voye ne se porroit vendre. Et pour ce, il n’est possible à nulle manière du monde que les pays des Arabes puisse vivre sans la cité d’Alexandrie, ne la cité d’Alexandrie sans le pays des Arabes...

p. 23-24 :

20. Situation d’Alexandrie. Son approvisionnement en eau douce.

Messeigneurs, la cité d’Alexandrie est édifiée loing du flume .xxxv. milles, laquelle est en lieu sec ; et qui l’édiffia là, le fist en espérance de li donner secours par voye de la rivière, et ainsi pourveust et fist que parmi la champagne, dès la rivière, et ainsi pourveust et fist que parmi la champagne, dès la rivière jusques aulx murs d’Alexandrie, feyst chaver le terrein par force de bras, et feyst ung fossé si large par lequel les leurs navilles grans et petis peuvent aler dès la rivière en Alexandrie, et retorner alla rivière chargés de toutes marchandises que leur plaist. Et dès la rivière jusques en Alexandrie sont .xxxv. milles.

La cité d’Alexandrie est située en lieu sec, et n’a que les puix d’eaue salée ; mais est en ceste manière que chescun hostel est fait sur crotte, et en celle crotte est une cisterne que s’emplist d’eaue, et en ceste manières que tous les ans, quant la rivière croist, par la voye de celluy fossé chavé à force de bras, comme dessus est dist, lequel s’appelle Caliz, par lequel les eaues viennent jusques auprès des murs d’Alexandrie .1. pas, où est ung bouche avecques verges de fer, que les eaues entrent par conduitz aulx puix de la ville ; lesquelx, par la puissance des eaues nouvelles, lesditz puix s’adoubent et deviennent eaue doulce de celle finesse propre qu’est la rivière. En vous desclarant que en tous hostelz a une cisterne, et au bout de l’ostel sont puix, duquel, pour les villeins du pays infinitz, avecques les seaulx, tire l’eaue, et s’emplent les cisternes de la ville par la manière que j’ay dit dessus. Et ceste est la voye par laquelle la cité d’Alexandrie s’est tousjours conservée et tousjours se conserve...

En la cité d’Alexandrie sont .x. cisternes grandes en guise d’une grande place, en crottes et sur columpnes, lesquelles s’appellent cisternes du souldain, et celles s’emplent et demeurent pour monition, pour doubte de novité que peusist entrevenir par les Crestiens de Ponent. Et au chief de certain temps ilz les vuident, et derechief ilz les emplent... Il pleut en Alexandrie d’inver quelque .xv. ou .xx. milles autour.

p. 36 :

32. Manufactures de soie et de toile à Alexandrie. Décadence de ces industries.

Par la information que je eulx de personnes pratiques, eulx que ancienement laboroyent en Alexandrie .lxxx. mille teliers de soye et de lin. Mais à le présent, pource que la terre est déshabitée, se labeure à petite quantité. Ilz y font draps de soye, desquelx bosoigne qu’ilz fornissent la court du Cayre ; et le demorant le mandent par mer en Barbarie, en Tune, en Surie et en Turquie, nonobstant que à Damasque se labeure draps de soye à grant quantité.

p. 36 :

33. Dépopulation d’Alexandrie.

Par la mal seignorie et mavais governe que les seigneurs du Cayre ont fait et font en celluy pays, Alexandrie, qui est la bouche et la clef de leur estat, est dishabitée et habandonée, nonobstant qu’elle est belle cité et de belles habitations laborée par dedens lezdis hostels de mabres et de grans ovrages laborées. Mais pour tant que ses citoyens l’ont lassée et habandonée, j’ay veu en mon temps que une de celle maison et habitation eust vallu ducas .iij. ou .iiij.M., et à présent on n’en trouveroit pas .iiij.C. ducas. Et ceulx qu’ilz lez achectet au présent ne l’achactent pour aultre se non pour lever les beaulx labeurs de mabres et d’aultres euvres qui sont dedans, et lez envoyent par mer avecques la cerme au Cayre ; et si le mettent en euvre es hostelz dudit Cayre. Et pour ce, ladite Alexandrie se peut apeller terre déshabitée et habandonnée...

p. 37-38 :

34. Productions naturelles des environs d’Alexandrie.

La cité d’Alexandrie est environnée de jardins, èsquelx jardins a pluseurs nobles habitations et beaulx pallaix. Et si y crest de toutes manières de fruis, lezquelx se magnent tous vers et en berbe : comme seroit figues, poumes garnates, roisins armelins, pourquoy pou des jours durent, quque cogumari. Quasi tout au lonc de l’an se treuvent herbason en grant quantité, et tant que jamais ilz n’en ont nécessité ne manquement ; lymons en grant quantité, lesquelx ont l’esscortse soubtile, et de bonté on n’en treuve au monde nulz meillieurs, ne si grant foisons ne quantité. Et tous lez ans lez mettent en certains vasseaulx grans, avecques certain broët, et en font en quantité de plus de ent et cinquante bottes, aulcune fois plus, aulcune fois moins, lezquelles se mandent une part à Venise, une part en Constantinoble, et aulcune fois en Flanders. Ladicte cité d’Alexandrie est tousjours si fornye desdis lymons qui restent es jardins, qu’il en demeure une très grande quantité, et tant qu’il ne valent denier. Les lymons mis en broët vauldront trois ou quatre ducas la botte playne. Esdis jardins d’Alexandrie naist canafistolle, qui s’appellet cassia, que en aulcune part de Lavant ne s’en treuve ; et de là se portent à Venise et ès aultres pays du Ponent. Lequel canafistolle sont des jardins qu’ilz appartiennent au souldain, et par lez officiaulx du souldain se vant auprès d’Alexandrie. En le pays d’Arabbe, si naist cappari de trois manières, lesquelx sont les meillieurs que se puist trouver ; et les recuillent les Arrabois et aultres villains du mois de mars ; et les mettent en bottes en Alexandrie, et si se vendent à grant marchié et s’apportent à Venise, en Constantinoble et en le partie de Ponant, et aulcune fois se mandent en Flanders.

p. 40 :

36. Fertilité de l’Egypte qui a souvent approvisionné la Syrie lors de disettes dans ce pays. Importance du port d’Alexandrie à ce propos.

La condition du Cayre quant au fait du vivre, se peut dire certainement que tout le pays d’Egipte est plantureulx et habundant, premiers de grains, ligommes de chescune raison, bestiame de boucherie de toutes sortes et de toutes raisons, de poullalles, d’oyues, et de toutes les choses dessus nomées à grant quantité, et tant qu’ilz en peuvent continuelment donner secours à ceulx qu’ilz n’en ont, fors de leur pays. Et souventefois ceulx de Surie en ont eu de grant secours de forments, quant ilz en ont eu besoing, et de toutes ces choses. Lesquelx besoignent qu’il passent par la voye d’Alexandrie.

p. 52-53 :

45. Droits exorbitants prélevés sur les marchandises à Alexandrie par le sultan (Barsbey). Omnipotence de ce sultan.

O seigneurs crestiens, je dis que lez marchans d’Indie lezquelx se partent de leurs hostelz avecques lez leurs navilz, et par terre et par mer avecques grans périlz, lezquelx marchans sont du bout du monde vers Lavant ; et quant Dieu leur donne grâce qu’ilz joingent en Alexandrie, ils sont moult contemps. Et ainssi samblablement ceulx de Ponent, qui viennent du bout du monde de ladicte Ponent, et viennent par terre et par mer, en grans périlz de mer et aussi de corsaires ; et quant Dieu leur donne la grâce qu’ilz peuvent joingere en Alexandrie avecques leurs marchandises, et qu’ilz treuvent lez aultres nations de marchans et se peuvent congrégher ensamble, ilz sont moult joyeulx et rendent grâce à Dieu. Puis treuvent ce trèsmavais souldain, lequel met la main aulsdictes marchandises et leur lève leur bonne aventure et profilz, aussi bien de Sarrasins, comme de crestiens. Et veu qu’ilz ne peuvent faire aultre chose, il besoigne qu’ilz se taisent et ayent pacience.

O seigneurs crestiens, veullons savoir quel seigneur est et de quel nation est cestui souldain qu’ilz appellent seigneur naturel, sans lequel il me samble que lez crestiens de Ponent, ne aussi tous lez payens de Lavant ne peuvent vivre sans cestui, et lequel est seigneur de si trèsnoble pays... Selonc mon samblant, il raigne, triumphe, gouverne et commande, et tous ses commandemens sont obéys ; et ses commandemens passent par le Ponent parmy toute le puissance de crestienté et aussi en Lavant parmy toute la puissance dez poyens. Et si ne peuvent vivre crestiens ne payens que ne besoigne estre souget à luy et à son pays, pour l’amour des grans traffitz qu’il besoigne que nous faisons en son dit pays. Et ce est raison prouvée sans aulcunes contradictions...

p. 53-54 :

47. Alexandrie, bouche nécessaire à la vie de l’Egypte.

Seigneurs crestiens, le Cayre, avecque tout l’avance du pays d’Egipte, se peut mettre en forme, manière et similitudine d’une créature, laquelle créture vist par la bouche et se vous li estoupés la bouche, celle créature esprivera et esprivadera de sa vie. Et pour ce, seigneurs crestiens, le Cayre se peut mettre proprement en celle similitudine : pourquoy la cité d’Alexandrie, laquelle est la bouche propre qui donne lez viandes et la vie au Cayre et aussi au reste du pays d’Egipte. Et pour tant que qui estoupe la bouche du mettre et du tirer de la cité d’Alexandrie, qui espant par le pays d’Egipte, et qui retire et met en mer par lez pays de Ponent ; et se cest soccours ne fust, incontinent le Cayre ne se porroit tenir par manière du monde, et seroit esforssés, ne plus ne moins comme une personne ui est enprisonné, et prestement seroit aride et secq. Et incontinent, si leur estoit possible, chercheroyent partis et faire acort à la volenté de qui seroit seigneur de la cité d’Alexandrie, affin que toutes choses entrassent et ississent par le pays par les manières acostumés, et affin que la peuple innumérable d’Egipte se peussent soubstenir...

p. 54-57 :

48. Prospérité ancienne de Famagouste. Sa décadence au profit de Damas et d’Alexandrie.

... Et anciennement Famagoste, laquelle est au boutz de l’isole de Cipre du costé de Lavant – que de là se passe à Baructi et Tripoli de Surie, si a .C. et .lx. milles – en laquel Famagosta en celluy temps se faisoit marchandise de toute la nation de crestiens de Ponent : pourquoy toutes caravannes d’espices arivoit à Barute et à Tripoli de Surie, et de là, avecque leurs navilz, marchans de celluy pays lez conduisoyent en Famagoste ; et similement tous coutons et d’aultres marchandises qui naissent en Surie, toutes passoyent avecques leurs navilz à Famagosta, là où est terre murée et pors ; et a une place loinge, en laquel a une rue loinge de loges magnifiques de toutes nations de crestiens de Ponent, et la plus belle loge de toutes est celle des Pisains ; et ancores jusques au jour présent sont toutes empié.

De l’aultre costé de l’ysole de Cipre, si respont la Turquie. Et du bout de la Surie est le goulf de l’Arménie ; et là est ung chasteau qui fust du roy d’Arménie, lequel s’apelle Churcho, et au présent est en la domination du roy de Cipre. Et de là en là se va par la Turquie, qui est Sathalia et Chandiloro, qui sont pors de mer, lezquelles terres furent de crestiens, et ancores s’en treuvent beaucop de crestiens, et aussi de leurs esglises et evesques et archevesques et prestres greci beaucop, et si passent leur vie comme Dieu leur promette.

La terre de Famagosta fust du roy de Cipre. Mais lez Genevois la li tollirent, et par ainsi elle est soubz domination de Genevois. Et par information des vieux hommes de ladicte terre de Famagosta disent que elle fust jà en grant triumphe par l’espace de .lx. ans, estant soubz la puissance du roy de Cipre, jusques à tant que Genevois l’eurent. Mais depuis elle perdist tout son triumphe et le traffigue de marchandise. Et la raison pourquoy, que le real de Cipre ne faisoit nulle marchandise, et pour ce chescune nation de marchans se contentoyent. Mais comme Genevois furent seigneurs de la terre, lesquelx sont tous marchans et vivent de la industrie de la marchandise, ont volut avoir toute la grâce pour eulx, et par celle occasion, toutes aultres nations de marchans crestiens a besoigniet qu’ilz s’en soyent levés et qu’ilz l’ayent pris aultre partit. Et principiarent de aller à Damasque et par tout la Surie, qui sont terres de promission, et estre en charge de la foy et dompmage du pays. Et depuis crestiens marchans s’en allarent user en Alexandrie...

p. 57-59 :

49. Commerce d’Alexandrie avec les pays étrangers. Premièrement : avec Tunis, Tripoli et les états barbaresques.

Jusques yci avons dénoté lez raisons et conditions du Cayre et de Babilonne, lesquelx sont hédifiez en leux désers, entre deux mers. Et de l’une part vers Lavant, là où sont lez ysoles et mers là où naissent lez espices, lezquelles lez conduissent par mer avecques leurs navilz au Cayre ; et la segonde mer si est la mer de Ponent, qui est soubz crestiens, et une part soubz payens, lequel pays tous navigent avecques leurs galées et naves et marchandise au port et cité d’Alexandrie ; et de là se mettent au Cayre, et si s’espandent par le pays d’Egipte. Et pour tant donrons commencement, et premiers du pays dez poyens qui vont en Alexandrie. Premièrement le pays du roy de Tune et de la Barbarie, Tripoli et tous celluy pays, en tant que chescun an viennent de celle de Barbarie en Alexandrie .viij. ou .x. naves de .iiij.C. per fin à .viij.C. bottes l’une, chargie de marchandise. Et la majeur part sont chargie de olio en jarre, couvertures blanches de laine une trèsgrant quantité en balles, dezquelles couvertes, avecque une d’icelle ung Arrabois se la met entour de luy sus sa chair nue, sans aultre vestir, et avecques celle si le descent en terre et dorme dessus de nuyt. Après portet cire, ovive en jarre couverte et olio, et cebibo ou vrayement raisins de quaresme. Ancores chargent de petis esclaves noires .M. ou .M. et .v.C. ou .ij.M. chescun an, de temps environ de .x. ans l’ung, et tous lez font devenir payens, pourquoy crestiens ne sèvent achetter. Et aussi beaucop d’aultres marchandises menues. Et quant lezdictes naves de Barbarie joingent au port d’Alexandrie, deschargent leurs marchandises en terre, et ne lez peuvent lever de là se premièrement ilz ne payent lez drois de la doana, qui est .xviij. pour cent. Et puis, eschargie ladicte nave, demeurent tout l’iver en Alexandrie, et vont vendant et achettant, et si font leurs besoinges. Et aulx temps noveaulx, commensant du premier jour d’avril jusques au .xv. jour dudit mois, et puis se mettent tous en ordre, et si se partent et chargent de beaucop manières de marchandises, lezquelles sont principalement d’une trèsgrant valeur. Et sont lezdictes marchandises cestes : lins, cottons, espices comme povre, lacq, incense, archende et aultres espices ; lezquelles espices de là lez espandent vers Ponent jusques ès pors de Cathologne. Ancores draps de soye, toile de lin grosses et subtilles, et joyaulx comme balais robins, perles de contes et de toutes choses pour trèsgrant valeur. Lezquelles naves ont de sostune de tousjours venir audis pors d’Alexandrie vers la fin de september, et de se partir au temps nouveaulx, comme du mois d’avril ; et tousjours se lièvent tous ensamble de conserve, pour doubte qu’ilz ont de corsaires. Et si ne porroit vivre le pays de Barbarie sans la cité d’Alexandrie par nesune manière du monde : pourquoy lez choses qui naissent en leur pays, n’a aultre voye de lez conserver se non par la voye d’Alexandrie, et semblablement lez choses qui sont nécessaire et besoings en leur pays, convient qu’ilz lez ayent par la voye d’Alexandrie.

p. 75-76 :

69. Alexandrie est le marché de rencontre de l’Orient et de l’Occident.

... D’Alexandrie... tirent et vont crestiens des mers de Ponent avecque une fontaine d’or et d’argent et de toutes aultres marchandises et choses nécessaires pour le pays d’Egipte. Lequel pays est quasi désers, pourquoy jamais n’y pleut. Par laquelle leur venue en Alexandrie donent occasion que marchans du pays d’Indie des mers vers Lavant viennent avecques leurs navilz chargié d’espice et d’aultre chose de valeurs, comme sont joyaulx, balassi robins, dyamanti, perles de conte, et de tous aultres manières de joyaulx ; et par mer et par terre continuellement, et portent en Alexandrie. Et là treuvent l’entention de leur espérance pour laquel ilz sont partis de leurs hostelz, ainsi comme font marchans crestiens qui viennent des mers de Ponent en Alexandrie ; et là se treuvent ensamble tous de compagnie, et vendent et achattent comme tousjours ont acostumé de faire. Mais vrayment que se crestiens des mers de Ponent ne se movissent ne venissent en Alexandrie, aussi marchans d’Indie n’auroyent jamais occasion de venir en ladicte cité d’Alexandrie. Et non venant ne d’une part ne l’aultre, le souldain du Cayre n’aroit ne porroit avoir puissance ne tenir estat qui valisse ung seul marquet venissian. Pourquoy le Cayre est hédifié entre deux mers, et se ycelles deux mers ne luy respondissent de an en an, le Cayre ne vauldroit chose du monde, et seroit comme désers habandonés etdéshabités. Mais... crestiens... vont des mers de Ponent, et aussi... payens indiens, et tous vont avecques lez personne et avoir, et vont en Alexandrie, et là demeurent comme j’ay dessus dit, serf de leurs biens au souldain ; et fait de leur personne et de leur avoir comme il luy samble et plaist... : pourquoy lez grans gabelles et esforssement qu’il fait sur lez espices costent plus la moitié qu’elle ne costeroyent. Et tout celluy dompmage va principallement à la bourse de citoyens de Flandres, d’Allamagne, d’Ongarie et de tous lez aultres pays crestiens…

p. 76-78 :

70. Les consuls des nations d’Occident à Alexandrie.

Père Saint, antiquement, quant lez seigneurs crestiens de Ponent vollurent entrer ou pays du souldain du Cayre, toutes nations de crestiens mandarent leurs ambassadeurs en la présence du souldain, et là se accordarent de toutes lez leurs occasions, avecques pactes que chescune nation deust tenir ung sien conseilliers en Alexandrie, lezquelx eussent de la doane d’Alexandrie, pour chescun an, .ij.C. ducas, et fondigue pour leur demeur. Et tous marchans de chescune nation ont leur conseilliers, et ainsi fust tousjours observé. Et que chescun desdis conseilliers eust à gouverner et à régier tous marchans de sa nation, pour attendre et despachier devant le souldain et de tous aultres ses officiers, affin que ne leur soit fait tort nesun.

p. 81-82 :

72. Les citernes d’Alexandrie.

En Alexandrie pleut d’iver ainsi comme il fait en l’isole de Crède, en Rode et en Cipre. Et lez tarrasse dez hostelz sont droit et intarrassée, et lez eaues pleuveuse, chyent par une voye par laquelle se peut très bien pourveoir, pourquoy elle respondent aus sisternes. Car chescune tarrasse a son hostel, et chescun hostel a sa sisterne. Pourtant la provision est briève, pourquoy celle eaue respont aulx sisternes. Ancore, avecques quatre grosse galées se peut mander à la bouche du flume de Roseto, que d’ung jour et l’aultre elles yront et retorneront avecques mille bottes ; et si se peuvent dechargier en la place d’Alexandrie, et lez vuiedier, et mettre ladicte eaue dedans lez sisternes... Et je ne parle pas par oyr dire, mais je parle par veue de beaucop d’ans que je suis esté en ladicte cité d’Alexandrie. Ancore recorde que ou mois de septembre..., pour le cresser du flume, tous lez puis des eaues salée se redoussisse, et lez sisternes des hostels habités se troveront plaines ; et le reste dez hostelz qui ne sont habités subbitement se peuvent toutes emplir...

p. 82 :

73. Saison principale de commerce à Alexandrie.

Au mois de septembre... est au temps que le flume est creu, et sez sarme, par la voye du Calis, viennent jusques aulx murs de la terre. Et pour ce, en celluy temps, vont seurement et font bon marchié de noli, et tout le pays de meust comme ilz feroyent à une foire, et viennent en Alexandrie. Et premièrement, toutes les espices, ou vrayment la pluspart qui sont au Cayre, se amainent en Alexandrie, qui sont d’une trèsgrant valeur. Après se porte tous lins, cotons, sucre, formens, farine, ligommes de toutes raisons, et de toutes choses à grant quantité. Et si se fornisse la terre, après toutes choses de vivre, de marchandises...

p. 82 :

74. Les moulins d’Alexandrie.

Je vous recorde que dedans Alexandrie sont beaucop de molins de pestrin que la force d’ung cheval lez maine et si le fait moure ; nonobstant que pou lez adoprent, mais toutefois, besoignant, ilz se porroyent mettre en œuvre.

p. 84-90 :

76. Vaine entreprise de Boucicaut contre Alexandrie en 1403.

Pource que lez choses passées monstrent et enseignent lez choses qui sont à venir, et pour ce sont à dénoter. Notifiant que, en l’an .M.iiij.C. et .iij., Misser Boussicart, qui estoit de France, estant gouverneur de Gênes, avecque une armée de .x. naves avecques personnes .ij.C. et .l. pour nave, et avecques .viij. galées, se parti de Gênes. Et des aultres lieux de Genevois en Lavant eust environ de .vj. gallées, qui fust sont somme .xiiij. galées. Avecques lezdictes naves se trova en Rodes, et pource que la vois de son partement de Gênes estoit pour guerroyer l’isole de Cipre, avecque lezquelx Genevois estoyent en guerre. Mais estant Misser Boussicart en Rode, par le moyen du Grant Maistre de Rode furent d’acort avecque le roy, et firent la paix, donnant aulcune gages de valeur et certe quantité de ducas en Famagosta ; et là confermarent ladicte paix. Mais vrayement le premier mouvement de Misser Boussicart d’avoir pris l’entreprise de celle armée fust pour voloir donner le cop à la cité d’Alexandrie. Mais pource que, premier que Misser Bossicart se trovasse en Rode, desgià par la voye dez maulvais crestiens le souldain fust avisé comment ladicte armée devoit donner le cop à Alexandrie, par tel façon que marchans, c’est assavoir quarante Genevois qui estoyent en Alexandrie, furent retenus au pors. Et lez aultres nations de crestiens marchans, de jour en jour se partoyent par la voye de mer avecque naves ; et Sarrasins simillement se partoyent par la voye de terre avecque leurs biens, et abandonnoyent Alexandrie. En après, les fossés de la terre du côté de la mer, qui estoyent plain de fangz, avecque grant sollicitudine furent nettoyés et deudiés, par tel façon et manière que la mer entroit dedans par la voye du port vielle, et ainsi emplirent tous lez fossés. Et beaucop d’aultres provisions furent faites à réparation pour seurté de la terre. Et après faisoyent de gran gardes de jour et de nuit. Et pourquoy, joincte Misser Bossicart à Rode, et sachant toutes choses et comme le souldain fust avisé de son venir et dez provisions qu’il faisoit, et à celle foys Misser Bossicart délibéra et manda en Alexandrie une nave avecque deux imbassadeurs, affin de tirer hors le souspect de la mente du souldain. Lezquelx imbassadeurs, joinct qu’ilz furent au port d’Alexandrie, dirent voloir practiquer et confermer la paix de Genevois contre le souldain ; laquelle practique voloyent pactiquer hors d’Alexandrie et en lieu de seurté delle personne, c’est assavoir... De quoy, estant avisé le souldain de tel imbassarie et de son intention, subbitement manda en Alexandrie ung imbassadeur avecque ung trouchement, qui est cristien renoyé, et avoit noin Pierre. Lequel imbassadeur alla hors de la terre, et sur la rive de la mer se acostarent cez imbassadeurs, et si se mirent à parlement, et tous aultres gens sarrasins se tenoyent large d’eulx. Par tel manière que tel practique et parlement dura .xxx. jours. Et voyant l’embassadeur du souldain qu’il ne povoit venir à nesune conclusion, il se andona que se estoit pratique pour enganer le souldain, et donna congié à ladicte imbassiata, laquel se ne partirent et retornarent à Rode. Et moy, qui me trova estre en Alexandrie, et doubtant plus que jamais de l’armée de Genevois, je me pourvei par moyen d’argent, et si m’en allai demourer au Cayre. Et en ceste espace, estant Misser Bossicart à Rode, il vint à pacti avecques lez seigneurs de la Religion de Rode, avecque ladicte armée, à conquester Sathalie, qui estoit terre de Turs, parmi l’isole de Cipre. Et conquestant ladicte terre et donnant le dominio à la Religion de Rode, la Religion estoit obligié de li donner .xl. mille ducas. Et ainsi Misser Bossicart se parti avecque ladicte armée, et si s’en alla à Sathalia, et là mist sez gens en terre. Et devant que sez gens acostassent à terre, il vint tant de multitudine de Turs que Misser Bossicart se retraist, et avecque grant travaille et péril : que à grant poine ses gens complirent de monter en naves ne en galées, que jà Turs estoyent joinct alla rive de la mer avecque grant puissance. Et eurent grant grâce de Dieu de povoir estre monté sans dompmage. En tel manière que, quant Misser Bossicart fust monté en galée, délibéra et si commenda que lez .x. naves se deussent partir et aller près d’Alexandrie à .l. milles, et là aller voultoyant par manière que d’Alexandrie non se peust avoir veue d’eux ; et qu’il s’en yroit à Famagosta avecque lez galées pour effermer le pays, pour recouvrer et reçoivre lez gages et l’argent, et puis retourneroit en Alexandrie pour retrouverse avecque lezdictes naves. De quoy subbitement lez pourveurs dirent – lezquelx estoyent Misser Jehan Oultremarin, Misser Luc del Fiasque, Misser Antoine Regie, Misser Andrée Nomelin – respondirent et dirent : « Monseigneur, comment avés-vous partis ceste armée en deux pars ? Vous l’avés deffaite, et si ne vauldra plus riens ». De que, subbitement Misser Bossicart se conturba grandement, disant que ilz doivent faire son commandement sans demeur. Et ainsi lezdictes naves se levèrent. Et estant près d’Alexandrie à .l. milles, pour le courant des eaues et pour lez grans vents qui estoyent – pourquoy c’estoit ou mois d’auost – lezdictes naves ne se peurent soubstenir : elles vindrent près d’Alexandrie à belle force à moins de .xv. milles, par manière que d’Alexandrie venoyent à estre veues comme ellez alloyent voltigent et rendoyent lez voultes. Pourquoy subbitement l’armirail d’Alexandrie manda sez messages au souldain, en lui avisant comment l’armée de Genevois estoit joincte. Pourquoy le souldain commanda ung certain armiral avecque .iiij. M. chevaulx qu’il deussent aller en Alexandrie. Par tel manière que lezdis armiraulx respondirent que l’armée de Genevois non estoit venue, mais que il voloit mander en Alexandrie pour lez mettre en prison. Et à ceste destention et suspect les jours passoyent. De quoy, à voutegier des naves dessus Alexandrie, lez chevaulx de naves se mouvoyent, lezquelx vennoyent à estre boutés en mer, et la courrent lez boutoit dessus le plaige d’Alexandrie. De quoy, veant l’armirail d’Alexandrie que du Caire ne venoit secours, croyoit que l’armée fust joincte ; et à celle fois l’armirail fist taillier environ de .xxv. piés, du genoulx en jus, desdis chevaulx, et si le manda au Caire au souldain. Lezquelx piés furent mandés avecques personnes à chevaul par terre, mostrans et manifestans que l’armée estoit joincte. Et voyant lez ferradures des chevaulx faitez à la manière de Ponent, et à celle fois tous creyrent que ladicte armée estoit joincte. Par tel manière que subbitement lez armiraulx qui estoyent escrips avecques .iiij.M. chevaulx se vindrent en point, et furent chargiés sus environ .C. cerme, et subbitement partirent. Et en après, le souldain manda ung grant marchant d’espice, qui estoit moult practiques avecques marchans crestiens, et portoit .v.C.M. ducas, lezquelx manda avecque une barque : que, se Genevois volloyent acort ne convention de neuf du souldain, qu’il feist tout ce que Genevois voilsissent. Et pource que ledit marchant me portoit grant amour, il me confortoit que je deusse aller avecque li en Alexandrie. Et ainsi monta sus sa cerme et partime. Et estoit au temps que le flume estoit cressu, et allâmes per fin lez murs d’Alexandrie avecque ladicte cerme. Et dischargiarent lez chevaulx celle nuit, et la matin entrarent en la terre ; et trouvâme que le jour devant, que l’armée estoit partie, et la terre demors en grant paix. Et subbitement lez crestiens par mer, et par terre poyens, par espace de trois mois, la terre fust rimplie et en plus grant triumphe et fais de marchandise qu’elle fust jamais. Et ainsi finist l’entreprise de Misser Bossicart.

p. 109 :

90. Dans le Levant, Damas rivalise de prospérité avec Alexandrie.

Ou pays de crestiens sont nomées par fame .ij. terres principales de grans fais de marchandises, comme oultremontains la ville de Bruges, et en Ytalie la cité de Venise. Et ou pays de poyens sont .ij. terres principalles fameuses et de grans fais de marchandises, comme est la cité d’Alexandrie et la cité de Damasque...

(1) Nouvelle édition : Louvain, 1958. Édition complète : Baron de Reiffenberg, Traité d’Emmanuel Piloti sur le passage dans la Terre Sainte, 1420, dans Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Hainaut, de Namur et de Luxembourg, Publication de l’Académie des sciences, des Lettes et des Beaux-Arts de Belgique, Commission d’histoire, tome IV,1846, p. 312-419.

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