CORPUS DES VOYAGEURS NICOLAS DE MARTONI |
25 juillet au
9 août. 1394 |
LEGRAND, L., « Relation de pèlerinage de Nicolas de Martoni (1394-1395) », in Revue de l’Orient Latin, T. III, 1894. p. 566- 669 (1). Notaire dans la cité de Carolina où son frère était archidiacre. p. 586-592 : Alexandrie « Le vendredi 25 juillet, à trois heures, nous arrivâmes au port d’Alexandrie, où nous trouvâmes dix navires ; à peine étions-nous arrivés que survinrent quatre Sarrasins avec des pigeons ; ayant appris de nous d’où venaient les bateaux et quelle était leur cargaison, l’un d’entre eux rédigea aussitôt une petite lettre qu’il attacha aux ailes d’un pigeon ; ces pigeons furent libérés et ils volèrent d’abord jusqu’à la maison de l’émir d’Alexandrie, puis jusqu’au Caire, où se trouvait le Sultan. C’est ainsi que procèdent les Sarrasins pour chaque vaisseau d’une certaine taille qui arrive à ce port d’Alexandrie, et c’est ainsi que j’ai moi-même, Notaire Nicolas, vu faire bien souvent, tandis que nous étions dans ce même port, quand arrivaient des bateaux. Les ports d’Alexandrie La cité d’Alexandrie a deux ports de mer, l’un où
se trouvent tous les bateaux chrétiens ; c’est un grand
port, de forme (p. 587) circulaire, à ce qu’il m’a
paru, long de trois milles, et éloigné d’un jet
de pierre de la porte de la ville. Les portes d’Alexandrie Les portes de cette ville par où passent les Chrétiens
sont de grande taille. Je pense que l’entrée est large
de deux cannes, et haute de trois. Toutes les grandes portes sont revêtues
de plaques de fer. À l’intérieur de cette porte
se trouve une herse de haute taille, tournant sur elle-même, jusqu’à
une seconde porte distante de la première de bien huit cannes
; les battants sont semblables, recouverts de fer. Les fondiques d’Alexandrie Dans cette ville se trouvent les fondiques des Chrétiens, à savoir du royaume d’Italie, des Génois, des Vénitiens, des Catalans, et des autres royaumes chrétiens du monde ; dans chaque fondique est un consul qui a la responsabilité des voyageurs de son pays arrivant à Alexandrie, et qui doit entendre leurs problèmes. Races et vêtements des habitants À Alexandrie, il y a des hommes appartenant à trois races
différentes, les Sarrasins, qui sont vêtus de chemises
faites d’une pièce de lin blanc, et portent sur la tête
(p. 588) un turban fait d’une pièce de lin blanc enroulé
plusieurs fois, qui ressemble à (?) ; on dit qu’il y en
a de 50 et même quelques-uns de 60 brasses ! Grandeur de la ville et abondance de la population Alexandrie est plus grande que Naples, selon l’avis général, mais elle n’a pas en général de belles demeures. Elle est si peuplée que cela ne se peut écrire ; à toute heure du jour, les rues sont à ce point encombrées de monde, que l’on ne peut remuer un pied sans heurter quelqu’un ou être soi-même basculé. Les rues Les rues sont très longues, et toujours aussi pleines de gens, certaines ont trois milles, d’autres deux, d’autres un seul, et il s’y trouve toute sorte de gens (?). Parmi d’autres rues, il en est où l’on vend des tissus (?) d’or et de soie, couverts par dessus par des tables travaillées (?), sur un mille de longueur ; et il y a un si grand nombre de ces tissus que tout l’or d’un royaume suffirait à peine à les acheter. La prison de sainte Catherine Dans cette ville se trouve la prison où sainte Catherine fut enfermée ; elle ressemble à une petite chambre ; il y a là deux grandes et grosses colonnes, à droite (p. 589) et à gauche de la rue, auxquelles sainte Catherine fut attachée et fustigée ; dans cette prison il y a un petit puits d’où l’ange de Dieu et de N. S. Jésus Christ apportait sa nourriture à la vierge bienheureuse ; sur ce puits, on raconte un grand miracle ; maintes fois on a fermé ce puits et on l’a muré avec des briques ; mais on l’a toujours retrouvé ouvert. Vin et fruits Il y a à Alexandrie des raisins excellents ; les figues et les autres ne sont pas bons ; les Sarrasins ne boivent pas de vin, et ne veulent pas qu’aucun Chrétien en fasse entrer la moindre goutte dans la ville ; mais l’émir a autorisé aimablement les consuls à acheter un tonneau chacun chaque année ; le vin est fort cher. Le consul de Gaète m’a dit que la (?) de vin de Candie coûtait 4 onces. Les vêtements des femmes Les femmes sarrasines portent une chemise blanche, et, par dessus la
tête, un petit capuchon fait d’une pièce de lin blanc,
qui leur couvre tout le visage à l’exception des yeux. Les murs de la ville Les murs de la ville sont beaux, semés de tours sur le pourtour,
et des barbacanes ; sur nombre de ces tours sont des machines de guerre
(vricols). À l’intérieur de la ville, sur toute
la surface, poussent d’innombrables palmiers – dattiers
- d’une hauteur moyenne, qui produisent des fruits en abondance. Les collines d’Alexandrie À Alexandrie il y a deux collines élevées artificiellement, avec les ordures et les déchets des murs et des maisons, distantes l’une de l’autre de deux milles, dont l’une, plus haute que la colline de St. Archangello de Calino, porte au sommet une tour ; comme la colline s’accroît des ordures et déchets, cette tour monte elle aussi en construction. Elle a été construite pour servir de repères, pour que les marins puissent trouver et reconnaître Alexandrie de loin en mer, parce que cette ville est bâtie sur le plat, et très bas. Départ d’Alexandrie Le dimanche 9 (p. 590) août, après le déjeuner,
nous quittâmes Alexandrie avec 54 Flamands ; parmi eux se trouvaient
4 hommes d’armes, dont l’un, qui était seigneur terrien,
avait 20 domestiques à son compte ; parmi eux aussi se trouvaient
quelques nobles ; tous étaient de beaux jeunes gens, dont aucun
n’avait plus de trente ans. Ayant versé 34 ducats, un pour
chacun de nous, nous nous réunîmes tous devant la porte
appelée El Pepe, et nous sortîmes pleins de crainte et
de trouble, nous demandant si nous serions fouillés à
cause de notre argent, de fait qu’aucune somme d’argent
ne peut entrer dans Alexandrie sans qu’on acquit deux pour cent. De la nature du canal Calese Voici ce qu’est ce canal appelé Calese : c’est une
branche du grand fleuve appelé le Tigre ; ce bras se détache
chaque année du grand fleuve qui passe non loin du Caire, au
début du mois d’août ; quand vient son premier flot,
ce n’est que de l’eau en petite quantité ; puis il
s’accroît chaque jour d’une coudée, et quand
il y a de l’eau en quantité suffisante, elle continue son
chemin par certains canaux ; à travers ces canaux, elle coupe
jusqu’à Alexandrie, où toutes les citernes s’emplissent
de cette eau ; quand une citerne est pleine, l’eau va sous terre,
jusqu’à une autre, de la même façon que s’emplissent
les puits de la ville de Théan. Quand toutes les citernes sont
pleines, cette eau se retire, et elle suffit à Alexandrie pour
une année entière. C’est la meilleure eau qu’on
puisse boire. À vrai dire, mes compagnons et moi-même,
le notaire Nicolas, en avons bu une telle quantité pendant les
17 jours de notre séjour à Alexandrie, à toute
heure du jour, que je crois bien qu’elle nous eût tués,
en raison de la chaleur intense, si cela avait été de
l’eau de Carinole ou de Théan. Citernes et champs d’Alexandrie Comment elles s’emplissent et ils sont irrigués. Quand les citernes sont pleines, cette même eau irrigue tous les champs d’Alexandrie, en passant par des conduits et des canaux ; tous les champs sont noyés, et l’eau s’élève au-dessus d’eux de une canne, tantôt plus, tantôt moins, selon que les lieux sont hauts et bas. L’eau stagne sur ces champs pendant 40 jours, puis se retire, et les Sarrasins ensemencent leurs champs. Notre attente auprès du Calese Nous sommes restés auprès de ce canal Calese du dimanche au mardi 11août, et nous passâmes de mauvais jours et de mauvaises nuits, attendant la lettre de l’émir d’Alexandrie annonçant notre arrivée à l’émir du Caire, et nous demandant si nous aurions cette lettre, vu son iniquité - car c’est un homme spécialement cynique, haï de tous les Alexandrins et de tous ceux qui dépendent de lui. Départ sur le Calese. Ce mardi donc, notre turchiusmagnus qui nous conduisit vers Sainte-Catherine, et s’appelait Santaache, vint avec la lettre de l’émir ; nous entrâmes en ce canal, avec nos affaires, nous dirigeant vers le Caire sur ce canal avec trois petites barques. Les jardins Sur trois milles, de part et d’autre du canal nous trouvâmes de grands jardins de dattiers, de cassiers et d’autres fruits, avec de nombreuses maisons de fonctionnaires Sarrasins au bord du canal ; il y avait une telle quantité de dattiers qu’on se serait cru au bois de Saint-Laurent, sur la route de Capoue. La nature du Calese Il y a de l’eau pendant 6 mois dans ce canal appelé Calese, puis il s’assèche et ne coule plus jusqu’au mois d’août suivant, et ce qui a été décrit se reproduit de la même façon chaque année. Les Sarrasins disent que cette eau du canal vient du paradis terrestre, et c’est pour cela qu’elle est bonne. Les habitations sur le canal Tout au long de ce jour, nous trouvâmes au bord du canal des
habitations dispersées, (p. 592) parmi elles, des maisons couvertes
de coupoles semblables à des culs de fours, concaves par en dessous,
où habitent les Sarrasins. Tout ce jour, nous avons trouvé
un grand nombre de garçons et de filles près du rivage
du canal, demandant du pain en leur langue, car ils sont pauvres. » |
(1) Traduction : S. Sauneron (archives
Sauneron, IFAO). |
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