CORPUS DES VOYAGEURS LIONARDO DI NICCOLO FRESCOBALDI |
27 sept. au 5
oct. 1384 |
BELLORINI, T., HOADE, E., BAGATI, B., Visit to the Holy places of Egypt, Sinai, Palestine and Syria in 1384 by Frescobaldi, Gucci and Sigoli, Jerusalem, 1948 (1). p. 37-42 : Débarquement à Alexandrie. « Par peur des Sarrasins, nous jetâmes l’ancre au large. Du coucher au lever, nous fûmes dans une telle détresse que nous ne pouvions avoir (p. 38) plus en enfer. Le bateau fut tout le temps jeté sur le côté par les vents, si bien qu’un côté allait en l’air et l’autre vers la terre, une fois en haut, une fois en bas, sans avoir jamais un moment de repos et de répit. Au milieu de la journée, des fonctionnaires sarrasins du sultan vinrent sur un bateau sarrasin. Ils étaient au nombre de vingt, des noirs et des blancs, à inspecter les marchandises et les hommes à bord, sans rien écrire. Ils emportèrent, selon leur habitude, les voiles et le gouvernail. Plus tard, les estimateurs du sultan ainsi que le consul des Français et des pèlerins vinrent avec des bastagi, c’est-à-dire des porteurs, qui nous prirent, nous et nos bagages. Le 27 septembre, ils nous conduisirent à l’intérieur du port d’Alexandrie et nous présentèrent à des fonctionnaires qui nous inscrivirent et nous comptèrent comme des animaux, puis ils nous confièrent au susdit consul. Ils ont tout d’abord cherché soigneusement, jusqu’à la peau, puis ils ont mis nos affaires dans la douane, les ont ouvert et dénoué ; ils ont ensuite fouillé dans chacun de nos paquets et sacs. Sincèrement, je redoutais qu’ils ne trouvent les six cents ducats que j’avais mis dans la ceinture du caleçon ; ils auraient été perdus et nous aurions été traités plus durement. On leur paya deux pour cent sur l’argent en argent et en or et sur nos affaires. On paya un ducat chacun comme tribut. Puis nous nous rendîmes avec ce consul dans sa maison qui est très grande et bien située. Il est de France et son épouse est une chrétienne née en pays sarrasin ; tous deux avaient moins d’une once de foi. Il nous assigna quatre chambres au-dessus d’une cour dans lesquelles il y avait seulement le plancher. Chaque chambre contenait une grande cage, comme une cage à poules, dans laquelle chacun y plaça son matelas pour dormir. Devant la sortie des chambres, il y avait une voûte sur colonnes sans toit, large de cinq brasses, avec un parapet devant. Ceci tournait autour de la cour comme dans un cloître de frères. La marchandise est gardée sous les chambres. Notre consul nous demanda si nous souhaitions loger chez lui, nous répondîmes oui et nous tombâmes d’accord sur un prix. Il nous emmena chez le consul des Vénitiens, des Catalans et des Génois, ainsi que chez Guido de ‘Ricci, l’agent des Portinari. Nous avions des lettres de recommandation à remettre à tout le monde grâce auxquelles nous fûmes bien reçus. Le matin, nous fûmes invités par chacun à dîner. Ces derniers nous traitèrent avec opulence, faisant de grands efforts et nous accompagnant dans la ville comme si nous étions des ambassadeurs. La situation militaire à Alexandrie. (p. 39) Sache qu’aujourd’hui la ville d’Alexandrie n’est pas où elle était au temps de Pharaon, roi d’Égypte, mais elle n’est pas loin d’elle. Nous étions dans la vieille Alexandrie et à l’endroit où saint Marc l’Évangéliste fut décapité, là il y a une indulgence plénière. La nouvelle Alexandrie, que le roi de Chypre pris une fois (2) quand il était en croisade, est celle d’aujourd’hui. Il est vrai qu’après sa prise par les Sarrasins, elle fut bien fortifier, avec de beaux murs et des tours rondes ainsi que de bons fossés. Ils disent qu’entre les Sarrasins, les juifs et les chrétiens renégats, on compte soixante mille âmes. Là, un amiral réside avec beaucoup d’hommes armés pour garder la ville et le pays ; ils seraient rudes s’ils s’apercevaient que l’on regarde leur forteresse. Ces derniers craignent les chrétiens, qu’ils appellent Francs, qui ne sont pas d’ici, bien que nous soyons moins nombreux. Par contre, ils ne craignent pas les autres chrétiens. Le mot Franc vient de Français parce que nous sommes tous appelés Français. Ces hommes armés, qui sont sous le commandement de l’amiral, sont Tatares, Turcs, Arabes et certains Syriens. Mis à part certains caporaux, ils ne portent pas d’armures sur le dos ou sur la tête, et rarement de cuirasse et de panziera. Comme coiffe, ils portent un petit chapeau attaché avec une dentelle blanche de lin brodée selon la mode sarrasine. Certains d’entre eux portent l’arc syrien et un sabre à la ceinture. Le sabre est comme une épée mais il est plus court et est légèrement recourbé et sans pointe. Leurs chevaux ressemblent presque à ceux de Barbarie et sont d’une seule taille ; ils sont de bons coureurs. Ils les gardent dans une stalle sans literie ou mangeoire. Il est vrai qu’ils ont une couverture sur les côtés. Ils mettent la nourriture dans un sac et l’attache à la tête avec deux cordes, ainsi la bouche peut être mise dedans ; c’est ainsi qu’ils leur donnent à manger. Une audience avec al-Malek. À Alexandrie il y a un seigneur, qui représente le sultan, appelé Lamolech qui signifie autant que roi. Cet homme loge dans la maison qui appartenait à (p. 40) la sainte Vierge Catherine et qui est autre que jadis, ce dont nous parlerons plus bas. L'habitation de ce seigneur est très grande et, avant d'arriver au palais royal, on trouve une porte très grande où nous vîmes une importante troupe de soldats. Notre consul parla, dans leur langue, à l’un des caporaux : le seigneur a fait appelé les pèlerins ; ils sont là pour obéir à ses ordres. Immédiatement, l’un d’entre eux s’en alla et tarda avant de revenir. Je ne sais pas où il alla, mais tout de suite ils nous emmenèrent à l’intérieur d’une cour et nous conduisirent à une autre porte au bout de la cour où il y avait une belle loggia dans laquelle beaucoup de barons et de courtisans y étaient. Ces derniers nous reçurent joyeusement et certains qui se mêlèrent à nous, nous firent monter par une grande cage d’escalier. En haut de cette cage d’escalier, il y a une porte qui mène à une grande salle. Tout en haut, était assis sur du tissu de soie, les jambes croisées, le roi avec ses barons qui étaient debout devant lui. Un bon tiers de la salle était décoré des plus beaux tissus et tapis, les plus beaux étaient accrochés sur les murs. Un autre tiers de la salle avait des tapis moins splendides et n’était pas aussi bien décoré. Le tiers restant, près de la porte de la salle par laquelle nous entrâmes, était rempli des plus belles nattes et des plus beaux joncs marins. Avant d’entrer sur les nattes, nous devions nous agenouiller pour embrasser la main droite de chacun. En atteignant les premiers tapis, nous devions faire de même, ainsi qu’aux autres sur lesquels fut assis le seigneur. Par le biais de son interprète, le seigneur nous demanda beaucoup de choses sur nos coutumes, nos modes et nos richesses, sur l’empire et la papauté. Il désirait savoir s’il était vrai que notre empereur n’avait pas pris la couronne (3), et si nous avions bien deux papes (4), comme les personnes qui furent là l’ont rapportées. Nous répondîmes que notre pouvoir, c’est le courage et la vertu ; quant à l’empire et à la papauté, nous pensons à l’honneur de Dieu et à la Sainte Église ainsi qu’à notre devoir. Cet homme ne nous questionna pas sans raison ; comme vous le verrez dans les traités du sultan quand nous parlerons de sa situation, les païens n’étaient pas d’accord avec nous. Visite d’Alexandrie. Nous quittâmes ledit seigneur et nous allâmes voir les
coutumes de la ville, les lieux saints et les autres richesses de ladite
ville. |
(1) Traduction : O. Sennoune. |
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