CORPUS DES VOYAGEURS

IBN JUBAYR

 
29 mars au 3 avril 1183

ABU AL-HUSAYN MUHAMMAD BEN AHMAD BEN JUBAYR AL-KINÂNÎ

CHARLES-DOMINIQUE, P., Voyageurs arabes, Ibn Fadlan, Ibn Jubayr, Ibn Battuta et un auteur anonyme, Gallimard, 1995.

Ibn Jubayr naquit à Valence en 1145 ou peut-être à Jativa (à 60 km de Valence) l’année précédente. Le père d’Ibn Jubayr était secrétaire de chancellerie de la ville de Jativa. Il reçut une instruction complète, tant scientifique que littéraire. Il fut alors employé comme secrétaire du gouverneur almohade de Grenade. On raconte que sous la pression du gouverneur, il dut boire sept coupes de vin et que, pour expier sa faute, il résolut d’entreprendre le pèlerinage à La Mekke. Il mourut lors d’un troisième pèlerinage en 1217, sur le chemin du retour, à Alexandrie .
Titre de son manuscrit : Tadhkira bi-akhbâr `an ittifâqât al-asfâr (Relations des péripéties qui surviennent pendant les voyages).

p. 75-79 :

« Nous logeâmes à Alexandrie (1) dans une hôtellerie dite des Dinandiers proche de la Savonnerie. »

Mois de dhû al-hijja de ladite année.

« Ce mois commença le dimanche, surlendemain de notre arrivée à Alexandrie. La première scène dont nous fûmes témoins, le jour de notre arrivée, est celle de la montée à bord des douaniers, au nom du gouverneur de la ville, pour inspecter toute la cargaison.
Tous les passagers musulmans, l’un après l’autre, comparurent : on enregistra leur nom, leur signalement et leur pays d’origine. Chacun fut interrogé sur les marchandises qu’il transportait et les espèces qu’il possédait, pour percevoir la zakât (2), sans chercher à savoir si le délai d’une année s’était écoulé ou non, depuis qu’il en était le détenteur. La plupart des passagers n’avaient entrepris ce voyage que pour accomplir l’obligation du pèlerinage et n’avaient emporté que des provisions de route. Cependant, ils furent obligés de payer la zakât sur ces provisions, sans qu’on cherche à savoir si un s’était écoulé depuis leur acquisition. On fit débarquer Ahmad ben Hassân, un des nôtres, pour lui demander des nouvelles du Maghreb et l’interroger sur la cargaison du navire. On l’amena d’abord, sous bonne escorte chez le gouverneur, puis chez le cadi, les agents de la douane, un groupe de gens de l’entourage du gouverneur ; chacun l’interrogea et enregistra ses paroles. Enfin on le libéra. Puis on ordonna aux musulmans de débarquer leurs bagages et les provisions qui leur restaient. Sur le rivage, ils trouvèrent des agents qui se chargeaient de les emmener à la douane et de transporter tous leurs effets. Alors on les appela, un par un, chacun présenta ses bagages dans la cohue. On les fouilla tous, tant ceux qui avaient quelque prix que ceux qui n’en avaient pas. On les mêla les uns aux autres. On introduisit la main dans la ceinture pour y chercher ce qu’on aurait dissimulé. On demanda de jurer qu’on avait rien d’autre que ce qu’on avait découvert. Au milieu de cette bousculade disparurent beaucoup de bagages de par le jeu des mains de la cohue. Enfin, on libéra les musulmans après cette séance terriblement humiliante et déshonorante. Nous demandons à dieu après ces épreuves de nous rétribuer grandement !
Ce sont là, sûrement des choses qu’ignore le grand sultan Saladin, car s’il apprenait ces agissements, il les ferait cesser, lui dont on connaît l’équité et la prédilection pour la bienveillance ! Que Dieu tienne compte aux musulmans de cette terrible épreuve pour qu’ils puissent se voir restituer le zakât de la meilleure façon ! Nous n’avons trouvé dans le royaume de ce sultan rien de mal à mentionner autre que cet incident qui est le fait, sûrement, des agents de la douane !

Quelques informations sur Alexandrie et ses monuments.

Tout d'abord, mentionnons l’agréable situation de la ville et sa grande étendue. Nous n'avons vu aucune autre ville où les rues sont si vastes, les bâtiments si élevés, qui soit plus belle et plus vivante. Ses marchés sont très animés.
Pour la structure de la ville, il est étonnant que les constructions souterraines soient aussi importantes que celles qui sont en surface et aussi belles et solides ; ceci vient de ce que l’eau du Nil passe sous terre, au-dessous de toutes les maisons et les rues. Les puits sont donc contigus les uns aux autres et communiquent entre eux.
Nous avons vu à Alexandrie des piliers et des plaques de marbre si nombreux, si élevés, si larges et si beaux qu’on aurait du mal à les imaginer. C’est au point qu’on trouve, dans certaines voies, des piliers qui s’élèvent si nombreux qu’ils cachent le ciel ! On ne connaît ni la signification, ni l’origine de leur édification. C’était, dit-on, sur eux que reposaient des édifices réservés aux philosophes et aux autorités de ce temps-là. Dieu seul le sait ! Cela ressemblerait à des observatoires.
Parmi les merveilles de la ville, que nous avons vues, citons le Phare que Dieu –qu’Il est puissant et majestueux- a édifié par l’intermédiaire de ceux qui furent assujettis à ce travail afin que cet édifice soit un signe pour les hommes qui cherchent à connaître la vérité (3) et un point de repère pour les voyageurs, car sans lui ils ne pourraient se guider jusqu’à Alexandrie ; en effet, le phare est visible à plus de soixante-dix milles. Il a été joliment et solidement construit, tant en longueur qu’en largeur, et il est si haut qu’il rivalise avec le ciel. On est bien court pour le décrire, le regard ne peut l’embrasser en entier, on est impuissant à en parler et le contempler exige un grand champ de vision. Nous mesurâmes un de ses côtés et nous trouvâmes plus de cinquante brasses. La hauteur dépasserait, dit-on, cent cinquante tailles d’hommes. À l’intérieur du Phare, le spectacle est extraordinaire : les escaliers et les couloirs sont si larges, le nombre des pièces si grand que celui qui y circule et parcourt ses galeries s’y perd parfois. Bref, on est impuissant à en parler. Que Dieu fasse qu’il soit gardé dans le territoire musulman et qu’il y soit conservé ! Au sommet, on voit un oratoire qu’on dit être béni et dont les fidèles cherchent à gagner la bénédiction, en y priant. Nous y montâmes, jeudi 5 dhû al-hijja, et nous y priâmes. Nous avons pu constater alors que sa construction était si admirable qu’on est bien incapable de la décrire dans tous ses détails.
Citons parmi les vertus et les titres de gloire de cette ville dont l’honneur revient en réalité à son sultan, les madrasas et les couvents qui s’y trouvent et qui sont réservés aux étudiants et aux dévots qui y affluent des pays lointains. Chacun y trouve un logement, un maître qui lui enseigne la branche de la science qu’il désire étudier et une pension pour subvenir à ses besoins. Le sultan se soucie tant de ses étrangers exceptionnels qu’il a ordonné d’installer des bains dont ils se servent à l’occasion, d’instituer un hôpital où sont soignés leurs malades et où fonctionnent des médecins qui les traitent et qui ont sous leurs ordres des serviteurs chargés d’exécuter les prescriptions médicales et les régimes ordonnés par les médecins dans l’intérêt des malades. Le sultan a aussi appointé des gens chargés de rendre visite aux patients qui ne se font pas hospitaliser, surtout des étrangers, et de soumettre leur cas aux médecins afin qu’ils veillent à leur traitement.
De même, le sultan a pris cette disposition qui est tout à fait en son honneur : il a attribué aux voyageurs maghrébins deux pains par personne et par jour, quel qu’en soit le nombre, et a désigné pour les distribuer, chaque jour, un homme de confiance agissant en son nom. Il lui arrive de répartir, pour un seul jour, deux mille pains, ou plus, selon le nombre des voyageurs. Cette institution fonctionne continuellement. Pour couvrir tous ces frais, le sultan a constitué des legs pieux, outre la zakât sur les métaux précieux qui est réservée à cet usage. Il a, également, prescrit aux administrateurs de ces biens de puiser dans sa propre cassette s’ils venaient à manquer de fonds. Les habitants de cette ville sont très aisés et très fortunés, car ils ne sont soumis à aucun impôt. Le souverain ne tire aucun bénéfice de cette ville, sauf ceux des legs pieux constitués en son nom ou bien de main-morte pour ses fondations (wakf) (4), l’impôt de capitation versé par les juifs et les chrétiens et occasionnellement la zakâ sur les métaux précieux dont il perçoit les trois huitièmes, le restant étant attribué aux fondations dont nous avons parlé. Le souverain qui a pris ces louables dispositions et qui a prescrit ces règlements généreux disparu depuis longtemps, est Saladin Abû Muzzafar Yusûf ben Ayyûb –Que Dieu lui accorde conjointement Sa paix et Son assistance.
Un incident curieux arriva à ses étrangers : un homme qui désirait entrer en faveur auprès du Sultan, en lui prodiguant des conseils, raconta au souverain que la plupart de ceux qui bénéficiaient de ce don en pains n’en avaient nullement besoin pour subvenir car ils arrivaient avec des provisions suffisantes. La médisance de ce conseiller faillit bien porter ses fruits ! Un jour, le sultan partit faire une tournée d’inspection, hors de la ville. Or il rencontra un groupe de voyageurs qui avaient échappé à l’emprise du désert voisin de Tripoli et qui étaient encore marqués par les affres de la soif et de la faim. Le sultan les interrogea sur le but de leur voyage et s’enquit de leur aventure. Il apprit que ces hommes se rendaient en pèlerinage à la Maison sacrée de Dieu, qu’ils avaient donc suivi la voie terrestre et avaient enduré les tourments du désert. Alors le sultan dit : «Quand bien même ces malheureux, après avoir erré dans ce désert et avoir enduré tant de peines seraient arrivés chacun avec leur poids d’or et d’argent, ils devraient bénéficier de ce don que nous avons institué et non pas en être privés ! Il est stupéfiant que quelqu’un ait osé médire d’eux et voulu ainsi entrer en notre faveur en nous suggérant d’abroger la mesure que nous avions prise purement pour l’amour de Dieu –qu’Il est puissant et majestueux !» On ne mesure plus les œuvres pies de ce sultan, son désir de justice et ses efforts pour défendre le territoire musulman.
Il est curieux que dans cette ville les gens ont les mêmes occupations, la nuit et le jour. C’est aussi la cité qui possède le plus de mosquées, si bien que l’estimation qu’on en fait est imprécise : certains exagèrent le nombre, d’autres le minorent, les premiers arrivent à douze mille, les seconds en comptent moins, sans préciser, huit mille ou un autre chiffre. En vérité, les mosquées sont très nombreuses ; il y en a jusqu’à quatre ou cinq au même endroit, et parfois, l’une est composée de plusieurs. Chacune a ses imams appointés par le sultan : certains perçoivent cinq dinars égyptiens par mois, ce qui équivaut à dix dinars numinides, d’autres perçoivent plus ou moins. C’est là une des faveurs du sultan. Il serait d’ailleurs trop long de citer toutes les œuvres pies de ce souverains parce qu’elles sont innombrables.
Nous quittâmes Alexandrie avec la bénédiction de Dieu – qu’Il soit exalté- et avec Son aide, dimanche matin 8 dhû al-hijja (3 avril). »

p. 93-94 :

« Lorsque nous séjournions à Alexandrie, dans le mois indiqué plus haut, nous vîmes qu’une grande foule s’était réunie pour assister au spectacle de captifs rûm qui entraient dans la ville, à dos de chameaux, montés la face tournée vers la croupe. Les tambours et les trompettes retentissaient autour d’eux. Nous demandâmes ce qui était arrivé à ces malheureux et on nous raconta leur histoire qui est digne de briser le cœur de compassion et d’émotion.
Un groupe de chrétiens syriens s’était formé et avait construit des navires dans les localités que ces gens détiennent sur la mer Rouge. Puis il les avaient chargés, en pièces, sur des chameaux appartenant à des Arabes voisins avec lesquels ils étaient convenus de la location. Lorsqu’ils étaient arrivés sur le rivage, ils avaint cloué leurs navires, en avaient achevé l’assemblage et l’armature, les avaient lancés à la mer et y avaient embarqué pour couper la route aux pèlerins. Ils parvinrent à la mer an-Na`am et y brûlèrent près de seize navires. Ayant atteint `Aydhâb, ils se saisirent d’un bateau qui arrivait de Judda chargé de pèlerins et, à terre, d’une grande caravane qui arrivait de Qûs et se rendait à `Aydhâb. Ils massacrèrent tout le monde sans épargner qui que ce fût. Ils se saisirent aussi de deux navires chargés de commerçants qui venaient du Yémen. Ils mirent le feu sur le rivage à beaucoup de vivres qui étaient destinés à l’approvisionnement de La Mekke et Médine –que Dieu leur conserve leur puissance ! Ils commirent des méfaits si horribles qu’on n’en a jamais entendu de pareils en Islam. Aucun chrétien n’était parvenu jusqu’à `Aydhâb.
Parmi leurs méfaits les plus graves, citons celui-ci (on aimerait se boucher les oreilles pour ne pas l’entendre tant il est horrible et atroce) : ces chrétiens étaient en effet résolus à pénétrer dans la ville du Prophète et à retirer son corps du tombeau sacré. Ils en ébruitèrent la nouvelle et e parlèrent. Mais Dieu, par Son intervention, les punit de leur impudence et de leur arrogance. Les chrétiens n’étaient plus qu’à un jour de marche de médine. Mais Dieu repoussa leur hostilité au moyen de navires affrétés à Misr et à Alexandrie, sous les ordres du chambellanLu’lu accompagné de courageux marins maghrébins. Ils atteignirent les ennemis qui faillirent bien leur échapper, mais qui furent pris jusqu’au dernier. C’est là un signe de la providence divine toute-puissante ! Les musulmans rejoignirent les chrétiens bien que ces derniers les eussent devancés depuis longtemps, plus d’un mois et demi environ. Ils les massacrèrent, les firent prisonniers ; ces captifs furent envoyés dans les différentes villes pour y être mis à mort. On en expédia à La Mekke et à Médine. Dieu épargna donc, par Sa grâce, à l’islam et aux musulmans, une catastrophe. Louange à Dieu, maître des mondes ! »

(1) CHARLES-DOMINIQUE, P., Voyageurs arabes, Ibn Fadlan, Ibn Jubayr, Ibn Battuta et un auteur anonyme, Gallimard, 1995, p. 1089-1090.
(2) Aumône légale prélevée sur les biens du musulman (capital et revenu), n’est due sur les métaux précieux et les marchandises que s’ils sont restés sans emploi pendant une année et ont été conservés comme trésor et s’ils atteignent une valeur minimale. Note de P. Charles-Dominique.
(3) Sourate XV. V. 75 Al-Hijr. Note de O. V. Volkoff.
(4) HEFFENING, W., « Wakf », in Encyclopedie de l’Islam, t. IV, Leiden/Paris, 1934, p. 1154 : « Par wakf, on entend une chose qui en conservant sa substance donne un fruit et au sujet de laquelle le possesseur a renoncé à son droit de disposition avec la prescription que son fruit est utilisé pour des buts louables autorisés. »


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