ABU AL-HUSAYN MUHAMMAD BEN AHMAD BEN JUBAYR AL-KINÂNÎ
CHARLES-DOMINIQUE, P., Voyageurs arabes, Ibn Fadlan, Ibn Jubayr,
Ibn Battuta et un auteur anonyme, Gallimard, 1995.
Ibn Jubayr naquit à Valence en 1145 ou peut-être à
Jativa (à 60 km de Valence) l’année précédente.
Le père d’Ibn Jubayr était secrétaire de
chancellerie de la ville de Jativa. Il reçut une instruction
complète, tant scientifique que littéraire. Il fut alors
employé comme secrétaire du gouverneur almohade de Grenade.
On raconte que sous la pression du gouverneur, il dut boire sept coupes
de vin et que, pour expier sa faute, il résolut d’entreprendre
le pèlerinage à La Mekke. Il mourut lors d’un troisième
pèlerinage en 1217, sur le chemin du retour, à Alexandrie
.
Titre de son manuscrit : Tadhkira bi-akhbâr `an ittifâqât
al-asfâr (Relations des péripéties qui surviennent
pendant les voyages).
p. 75-79 :
« Nous logeâmes à Alexandrie (1) dans une hôtellerie
dite des Dinandiers proche de la Savonnerie. »
Mois de dhû al-hijja de ladite année.
« Ce mois commença le dimanche, surlendemain de notre
arrivée à Alexandrie. La première scène
dont nous fûmes témoins, le jour de notre arrivée,
est celle de la montée à bord des douaniers, au nom du
gouverneur de la ville, pour inspecter toute la cargaison.
Tous les passagers musulmans, l’un après l’autre,
comparurent : on enregistra leur nom, leur signalement et leur pays
d’origine. Chacun fut interrogé sur les marchandises qu’il
transportait et les espèces qu’il possédait, pour
percevoir la zakât (2), sans chercher à savoir
si le délai d’une année s’était écoulé
ou non, depuis qu’il en était le détenteur. La plupart
des passagers n’avaient entrepris ce voyage que pour accomplir
l’obligation du pèlerinage et n’avaient emporté
que des provisions de route. Cependant, ils furent obligés de
payer la zakât sur ces provisions, sans qu’on cherche
à savoir si un s’était écoulé depuis
leur acquisition. On fit débarquer Ahmad ben Hassân, un
des nôtres, pour lui demander des nouvelles du Maghreb et l’interroger
sur la cargaison du navire. On l’amena d’abord, sous bonne
escorte chez le gouverneur, puis chez le cadi, les agents de la douane,
un groupe de gens de l’entourage du gouverneur ; chacun l’interrogea
et enregistra ses paroles. Enfin on le libéra. Puis on ordonna
aux musulmans de débarquer leurs bagages et les provisions qui
leur restaient. Sur le rivage, ils trouvèrent des agents qui
se chargeaient de les emmener à la douane et de transporter tous
leurs effets. Alors on les appela, un par un, chacun présenta
ses bagages dans la cohue. On les fouilla tous, tant ceux qui avaient
quelque prix que ceux qui n’en avaient pas. On les mêla
les uns aux autres. On introduisit la main dans la ceinture pour y chercher
ce qu’on aurait dissimulé. On demanda de jurer qu’on
avait rien d’autre que ce qu’on avait découvert.
Au milieu de cette bousculade disparurent beaucoup de bagages de par
le jeu des mains de la cohue. Enfin, on libéra les musulmans
après cette séance terriblement humiliante et déshonorante.
Nous demandons à dieu après ces épreuves de nous
rétribuer grandement !
Ce sont là, sûrement des choses qu’ignore le grand
sultan Saladin, car s’il apprenait ces agissements, il les ferait
cesser, lui dont on connaît l’équité et la
prédilection pour la bienveillance ! Que Dieu tienne compte aux
musulmans de cette terrible épreuve pour qu’ils puissent
se voir restituer le zakât de la meilleure façon
! Nous n’avons trouvé dans le royaume de ce sultan rien
de mal à mentionner autre que cet incident qui est le fait, sûrement,
des agents de la douane !
Quelques informations sur Alexandrie et ses monuments.
Tout d'abord, mentionnons l’agréable situation de la ville
et sa grande étendue. Nous n'avons vu aucune autre ville où
les rues sont si vastes, les bâtiments si élevés,
qui soit plus belle et plus vivante. Ses marchés sont très
animés.
Pour la structure de la ville, il est étonnant que les constructions
souterraines soient aussi importantes que celles qui sont en surface
et aussi belles et solides ; ceci vient de ce que l’eau du Nil
passe sous terre, au-dessous de toutes les maisons et les rues. Les
puits sont donc contigus les uns aux autres et communiquent entre eux.
Nous avons vu à Alexandrie des piliers et des plaques de marbre
si nombreux, si élevés, si larges et si beaux qu’on
aurait du mal à les imaginer. C’est au point qu’on
trouve, dans certaines voies, des piliers qui s’élèvent
si nombreux qu’ils cachent le ciel ! On ne connaît ni la
signification, ni l’origine de leur édification. C’était,
dit-on, sur eux que reposaient des édifices réservés
aux philosophes et aux autorités de ce temps-là. Dieu
seul le sait ! Cela ressemblerait à des observatoires.
Parmi les merveilles de la ville, que nous avons vues, citons le Phare
que Dieu –qu’Il est puissant et majestueux- a édifié
par l’intermédiaire de ceux qui furent assujettis à
ce travail afin que cet édifice soit un signe pour les hommes
qui cherchent à connaître la vérité (3) et
un point de repère pour les voyageurs, car sans lui ils ne pourraient
se guider jusqu’à Alexandrie ; en effet, le phare est visible
à plus de soixante-dix milles. Il a été joliment
et solidement construit, tant en longueur qu’en largeur, et il
est si haut qu’il rivalise avec le ciel. On est bien court pour
le décrire, le regard ne peut l’embrasser en entier, on
est impuissant à en parler et le contempler exige un grand champ
de vision. Nous mesurâmes un de ses côtés et nous
trouvâmes plus de cinquante brasses. La hauteur dépasserait,
dit-on, cent cinquante tailles d’hommes. À l’intérieur
du Phare, le spectacle est extraordinaire : les escaliers et les couloirs
sont si larges, le nombre des pièces si grand que celui qui y
circule et parcourt ses galeries s’y perd parfois. Bref, on est
impuissant à en parler. Que Dieu fasse qu’il soit gardé
dans le territoire musulman et qu’il y soit conservé !
Au sommet, on voit un oratoire qu’on dit être béni
et dont les fidèles cherchent à gagner la bénédiction,
en y priant. Nous y montâmes, jeudi 5 dhû al-hijja, et nous
y priâmes. Nous avons pu constater alors que sa construction était
si admirable qu’on est bien incapable de la décrire dans
tous ses détails.
Citons parmi les vertus et les titres de gloire de cette ville dont
l’honneur revient en réalité à son sultan,
les madrasas et les couvents qui s’y trouvent et qui sont réservés
aux étudiants et aux dévots qui y affluent des pays lointains.
Chacun y trouve un logement, un maître qui lui enseigne la branche
de la science qu’il désire étudier et une pension
pour subvenir à ses besoins. Le sultan se soucie tant de ses
étrangers exceptionnels qu’il a ordonné d’installer
des bains dont ils se servent à l’occasion, d’instituer
un hôpital où sont soignés leurs malades et où
fonctionnent des médecins qui les traitent et qui ont sous leurs
ordres des serviteurs chargés d’exécuter les prescriptions
médicales et les régimes ordonnés par les médecins
dans l’intérêt des malades. Le sultan a aussi appointé
des gens chargés de rendre visite aux patients qui ne se font
pas hospitaliser, surtout des étrangers, et de soumettre leur
cas aux médecins afin qu’ils veillent à leur traitement.
De même, le sultan a pris cette disposition qui est tout à
fait en son honneur : il a attribué aux voyageurs maghrébins
deux pains par personne et par jour, quel qu’en soit le nombre,
et a désigné pour les distribuer, chaque jour, un homme
de confiance agissant en son nom. Il lui arrive de répartir,
pour un seul jour, deux mille pains, ou plus, selon le nombre des voyageurs.
Cette institution fonctionne continuellement. Pour couvrir tous ces
frais, le sultan a constitué des legs pieux, outre la zakât
sur les métaux précieux qui est réservée
à cet usage. Il a, également, prescrit aux administrateurs
de ces biens de puiser dans sa propre cassette s’ils venaient
à manquer de fonds. Les habitants de cette ville sont très
aisés et très fortunés, car ils ne sont soumis
à aucun impôt. Le souverain ne tire aucun bénéfice
de cette ville, sauf ceux des legs pieux constitués en son nom
ou bien de main-morte pour ses fondations (wakf) (4), l’impôt
de capitation versé par les juifs et les chrétiens et
occasionnellement la zakâ sur les métaux précieux
dont il perçoit les trois huitièmes, le restant étant
attribué aux fondations dont nous avons parlé. Le souverain
qui a pris ces louables dispositions et qui a prescrit ces règlements
généreux disparu depuis longtemps, est Saladin Abû
Muzzafar Yusûf ben Ayyûb –Que Dieu lui accorde conjointement
Sa paix et Son assistance.
Un incident curieux arriva à ses étrangers : un homme
qui désirait entrer en faveur auprès du Sultan, en lui
prodiguant des conseils, raconta au souverain que la plupart de ceux
qui bénéficiaient de ce don en pains n’en avaient
nullement besoin pour subvenir car ils arrivaient avec des provisions
suffisantes. La médisance de ce conseiller faillit bien porter
ses fruits ! Un jour, le sultan partit faire une tournée d’inspection,
hors de la ville. Or il rencontra un groupe de voyageurs qui avaient
échappé à l’emprise du désert voisin
de Tripoli et qui étaient encore marqués par les affres
de la soif et de la faim. Le sultan les interrogea sur le but de leur
voyage et s’enquit de leur aventure. Il apprit que ces hommes
se rendaient en pèlerinage à la Maison sacrée de
Dieu, qu’ils avaient donc suivi la voie terrestre et avaient enduré
les tourments du désert. Alors le sultan dit : «Quand bien
même ces malheureux, après avoir erré dans ce désert
et avoir enduré tant de peines seraient arrivés chacun
avec leur poids d’or et d’argent, ils devraient bénéficier
de ce don que nous avons institué et non pas en être privés
! Il est stupéfiant que quelqu’un ait osé médire
d’eux et voulu ainsi entrer en notre faveur en nous suggérant
d’abroger la mesure que nous avions prise purement pour l’amour
de Dieu –qu’Il est puissant et majestueux !» On ne
mesure plus les œuvres pies de ce sultan, son désir de justice
et ses efforts pour défendre le territoire musulman.
Il est curieux que dans cette ville les gens ont les mêmes occupations,
la nuit et le jour. C’est aussi la cité qui possède
le plus de mosquées, si bien que l’estimation qu’on
en fait est imprécise : certains exagèrent le nombre,
d’autres le minorent, les premiers arrivent à douze mille,
les seconds en comptent moins, sans préciser, huit mille ou un
autre chiffre. En vérité, les mosquées sont très
nombreuses ; il y en a jusqu’à quatre ou cinq au même
endroit, et parfois, l’une est composée de plusieurs. Chacune
a ses imams appointés par le sultan : certains perçoivent
cinq dinars égyptiens par mois, ce qui équivaut à
dix dinars numinides, d’autres perçoivent plus ou moins.
C’est là une des faveurs du sultan. Il serait d’ailleurs
trop long de citer toutes les œuvres pies de ce souverains parce
qu’elles sont innombrables.
Nous quittâmes Alexandrie avec la bénédiction de
Dieu – qu’Il soit exalté- et avec Son aide, dimanche
matin 8 dhû al-hijja (3 avril). »
p. 93-94 :
« Lorsque nous séjournions à Alexandrie, dans le
mois indiqué plus haut, nous vîmes qu’une grande
foule s’était réunie pour assister au spectacle
de captifs rûm qui entraient dans la ville, à dos de chameaux,
montés la face tournée vers la croupe. Les tambours et
les trompettes retentissaient autour d’eux. Nous demandâmes
ce qui était arrivé à ces malheureux et on nous
raconta leur histoire qui est digne de briser le cœur de compassion
et d’émotion.
Un groupe de chrétiens syriens s’était formé
et avait construit des navires dans les localités que ces gens
détiennent sur la mer Rouge. Puis il les avaient chargés,
en pièces, sur des chameaux appartenant à des Arabes voisins
avec lesquels ils étaient convenus de la location. Lorsqu’ils
étaient arrivés sur le rivage, ils avaint cloué
leurs navires, en avaient achevé l’assemblage et l’armature,
les avaient lancés à la mer et y avaient embarqué
pour couper la route aux pèlerins. Ils parvinrent à la
mer an-Na`am et y brûlèrent près de seize navires.
Ayant atteint `Aydhâb, ils se saisirent d’un bateau qui
arrivait de Judda chargé de pèlerins et, à terre,
d’une grande caravane qui arrivait de Qûs et se rendait
à `Aydhâb. Ils massacrèrent tout le monde sans épargner
qui que ce fût. Ils se saisirent aussi de deux navires chargés
de commerçants qui venaient du Yémen. Ils mirent le feu
sur le rivage à beaucoup de vivres qui étaient destinés
à l’approvisionnement de La Mekke et Médine –que
Dieu leur conserve leur puissance ! Ils commirent des méfaits
si horribles qu’on n’en a jamais entendu de pareils en Islam.
Aucun chrétien n’était parvenu jusqu’à
`Aydhâb.
Parmi leurs méfaits les plus graves, citons celui-ci (on aimerait
se boucher les oreilles pour ne pas l’entendre tant il est horrible
et atroce) : ces chrétiens étaient en effet résolus
à pénétrer dans la ville du Prophète et
à retirer son corps du tombeau sacré. Ils en ébruitèrent
la nouvelle et e parlèrent. Mais Dieu, par Son intervention,
les punit de leur impudence et de leur arrogance. Les chrétiens
n’étaient plus qu’à un jour de marche de médine.
Mais Dieu repoussa leur hostilité au moyen de navires affrétés
à Misr et à Alexandrie, sous les ordres du chambellanLu’lu
accompagné de courageux marins maghrébins. Ils atteignirent
les ennemis qui faillirent bien leur échapper, mais qui furent
pris jusqu’au dernier. C’est là un signe de la providence
divine toute-puissante ! Les musulmans rejoignirent les chrétiens
bien que ces derniers les eussent devancés depuis longtemps,
plus d’un mois et demi environ. Ils les massacrèrent, les
firent prisonniers ; ces captifs furent envoyés dans les différentes
villes pour y être mis à mort. On en expédia à
La Mekke et à Médine. Dieu épargna donc, par Sa
grâce, à l’islam et aux musulmans, une catastrophe.
Louange à Dieu, maître des mondes ! »