TOUSSOUN, O., « Description du Phare d’Alexandrie d’après
un auteur arabe du XIIe siècle », in Bulletin de la
société archéologique d’Alexandrie,
nº 30-31, 1937, p. 49-53.
p. 49-53 :
« En ce qui concerne son phare, celui-ci est à une distance
d’un mille ou plus de la ville, du côté Sud. Il s’élève
sur une petite île dans la mer. Une digue a été
construite dans l’eau pour relier cette île à la
terre ferme. Cette digue mesure 600 pics [324 m.] et plus de long et
20 pics [10m.80] de large. Sa hauteur est de 3 pics [1m.62] au-dessus
du niveau de la mer. Si la mer s’agite -mais elle est habituellement
tranquille, par suite de l’île et des tas de pierres environnant
cet emplacement, -l’eau recouvre cette digue et on y marche dans
l’eau, à peu près jusqu’aux chevilles. Quand
la mer se retire, on y marche à sec.
Le phare s’élève à l’extrémité
de l’île. L’édifice en est d’abord carré,
de 45 brasses [82m.35] de côté. La mer couvre la plate-forme,
autour du phare, des côtés Est et Sud. Cette plate-forme
mesure, sur les côtés, de son extrémité jusqu’au
pied du mur du phare, 12 pics [6m.48] et a, au-dessus du niveau de la
mer, une hauteur égale. Cependant, du côté de la
mer, elle est plus large, en ce sens que la construction, en partant
des fondements, suit, en s’élevant, une inclinaison, comme
la pente d’une montagne. À mesure qu’elle s’élève,
sa largeur diminue, jusqu’au moment où, arrivée
au sommet, elle possède jusqu’au mur du phare la largeur
susmentionnée.
La construction, de ce côté-ci, est fortement consolidée
et les pierres de taille en ont été scellées ;
ces pierres sont plus longues et plus épaisses que les autres
pierres de l’édifice. Cette partie de la construction que
je viens de décrire est récente, ce côté-ci
de l’ancienne construction ayant été détruit
et refait mieux que cette dernière.
Dans le mur, donnant sur la mer, du côté Sud, figure une
inscription en écriture ancienne dont je ne sais ce qu’elle
est ; ce n’est pas une écriture proprement dite, mais des
images et des formes en pierres dures et noires qui ont été
incrustées dans les pierres de taille. La mer et l’air
ayant rongé la pierre, ces lettres sont ressorties en relief
à cause de leur dureté. L’”Alef” (première
lettre de l’alphabet arabe) en mesure plus d’un pic [54cm.].
La tête du “mim” (autre lettre de l’alphabet
arabe) ressort de la construction comme l’orifice d’une
grande marmite. Les autres lettres, pour la plupart, ont des dimensions
semblables.
La porte du phare est élevée. Une rampe a été
aménagée pour y accéder, d’une longueur de
100 brasses [183]. Cette rampe repose sur une voûte cintrée,
pareille à une arche ; le cavalier pénètre sous
un de ces cintres, et en élevant la main, il n’atteint
pas les plus élevés d’entre eux. Ceux-ci sont au
nombre de 16, d’abord bas, puis s’élevant graduellement,
le dernier atteignant la porte et étant le plus élevé
en hauteur.
Nous pénétrâmes par la porte et marchâmes
environ 40 brasses [73m.20]. Nous trouvâmes à notre gauche
une porte fermée, sans savoir sur quoi elle donnait. En avançant
de 60 brasses encore [109m.80] nous trouvâmes une porte ouverte.
Nous y entrâmes ; ce fut dans une chambre, puis dans une autre,
et ainsi de suite, jusqu’à 18 chambres, à part le
couloir où nous marchions, lesquelles chambres communiquaient
les unes avec les autres. Alors nous nous aperçûmes que
l’intérieur du phare était vide. En marchant encore
de 60 brasses [109m.80] nous comptâmes à gauche et à
droite du couloir 14 chambres. En marchant de nouveau 24 brasses [43m.92]
nous trouvâmes 17 chambres. Enfin, après 55 autres brasses
[100m.65] nous atteignîmes le premier étage. Il n’y
a pas là, d’escalier, mais une rampe légèrement
ascendante qui tourne autour du corps cylindrique et immense de l’édifice.
Vous trouvez à droite le mur dont on ne distingue pas l’épaisseur
et à votre gauche le corps de l’édifice où
se trouve les chambres ci-dessus. On croirait marcher dans un couloir
de 7 empans [1m.61] de largeur, surplombé de pierres de taille
formant plafond ; deux cavaliers, venant l’un dans un sens l’autre
dans l’autre, s’y croiserait sans se gêner.
Arrivés au premier étage, nous mesurâmes la hauteur
qui le séparait du sol, à l’aide d’un ruban
auquel pendait une pierre ; elle était de 31 kama [grande hauteur
d’homme, 6 pieds ou 1m.83] [soit 56m.73] ; le parapet avait à
peu près une kama [1m.83] de hauteur.
Au milieu de la plate-forme du premier étage, l’édifice
continuait à s’élever, mais en forme d’octogone,
chaque face ayant 10 brasses [18m.30] et étant séparée
du mur du parapet de 15 empans [3m.45]. Ce mur avait ou 7 empans [1m.61]
d’épaisseur ou 9 [2m.07] ; le chiffre qui figure dans l’original
d’où je transcris cette description, n’est pas très
lisible ; en effet, c’est sur place que j’ai noté
tous ces détails, m’y étant rendu avec du ruban,
de l’encre et du papier, afin de ne rien oublier. C’est
donc bien étrange... Mais je penche pour 9.
Cet étage est plus large en haut qu’en bas. Nous pénétrâmes
dans son intérieur et marchâmes 15 brasses [27m.54] ; nous
trouvâmes un escalier ; nous le montâmes en comptant 18
marches et parvînmes à l’étage du milieu.
Nous le mesurâmes au ruban. Il s’élevait de 15 kama
[27m.45] au-dessus du premier étage.
Au milieu de la plate-forme de ce second étage l’édifice
continuait à s’élever en forme cylindrique avec
un diamètre de 40 brasses [73m.20]. Du pied de l’édifice
au parapet, il y avait environ 9 empans [2m.19]. Nous pénétrâmes
ici encore et, montant 31 marches, atteignîmes le troisième
étage. Nous mesurâmes au ruban sa hauteur au-dessus du
second étage. Elle était de 4 kama [7m.32]. Sur la plate-forme
de ce troisième étage s’élevait une mosquée
qui s’ouvrait sur quatre portes, en coupole. Elle avait 3 kama
[5m.49] de hauteur et 20 brasses [36m.60] de diamètre. Le parapet
avait là 2 empans [46cm.] d’épaisseur et il était
séparé de la mosquée par 5 empans [1m.15].
En résumé, les chambres de l’édifice où
nous avons pénétré sont au nombre de 67, sauf la
première qui était fermée et qui, dit-on, donne
sur des souterrains à la mer. La hauteur du phare, suivant ces
dimensions, est de 53 kama [96m.99], et de la base jusqu’à
la mer de 5 [9m.15], et sous l’eau, ce qui est visible mesure
environ une kama [1m.83] ou plus. Une pierre lancée du haut buterait
contre le mur de l’édifice avant d’arriver à
terre, la base en étant plus large que le sommet.
Il a été bâti là pour permettre aux voyageurs
qui arrivent par mer de reconnaître la ville. On allume du feu
à son sommet pour éclairer les navigateurs et les empêcher
de se perdre. Quant à nous, en venant, il nous échappa
de le voir, et nous ne pûmes pénétrer dans le port
de la ville. Le chef de notre navire, lui aussi, n’avait pas,
avant cette fois-ci, pénétré dans ce port. Nous
le laissâmes donc à notre arrière et le vent nous
jeta sur le rivage, en un endroit où il n’y avait pas de
débarcadère. Mais grâces à Dieu, nous fûmes
sauvegardés non sans avoir vu de près la mort. On vint
à notre secours de la ville où on nous fit entrer le lendemain,
sains et saufs, Dieu merci. »