CORPUS DES VOYAGEURS

AABU HAMID AL-ANDALUSI AL-GHARNATI

 
1117

MUHAMMAD B. `ABD AL-RAHMAN B. SULAYMAN AL-MAZINI AL-QAYSI

G.FERRAND, « Les Monuments de l’Egypte au XIIe siècle d’après Abu Hamid Al-Andalusi », in Mélanges Maspéro, III, Le Caire, 1935-1940, MIFAO, p. 57-66.

Il naquit à Grenade en 1080-1081. Il quitte son pays en 1117 et s’embarque pour Alexandrie. En 1162, il est à Mossoul où il compose son Tuhfat al-Albab, sur les instances d’un pieux savant, dont un extrait est présenté ici. Il meurt à Damas en 1169-1170 (1).

p. 58-61 :

Description du phare d’Alexandrie

« Il fut construit par Du’l-Karnayn -sur lui soit le salut !- La hauteur était supérieure à trois cents coudées. Il était construit en pierres taillées, et carré à la base. Au-dessus du minaret carré, il y avait un minaret octogonal construit en briques, et au-dessus de celui-ci, un minaret rond construit en pierres taillées, chaque pierre pesant plus de deux cents Mann. Il y avait sur ce minaret un miroir de fer chinois dont la largeur était de sept coudées. On y pouvait voir tout ce qui sortait en mer venant de tout le pays de Rum. Si c’était des ennemis, on les laissait s’approcher d’Alexandrie. Quand le soleil penchait vers le couchant, on exposait le miroir en face du soleil et on le dirigeait vers les navires de façon que les rayons fassent tomber la lumière du soleil sur les navires, que ceux-ci brûlent pendant qu’ils étaient en mer et que périssent tous ceux qui étaient à bord. [Les Byzantins] payaient une taxe pour garantir leurs navires contre l’incendie causé par ce miroir. Quand Alexandrie fut conquise par ‘Amr ibn Al-As, les Rums usèrent d’une ruse : ils envoyèrent une troupe de prêtres arabisés qui se donnèrent pour musulmans et qui sortirent un livre en prétendant que les trésors de Du’l-Karnayn se trouvaient à l’intérieur du minaret. Les Arabes les crurent, car ils connaissaient peu les ruses des Rums et ils ne connaissaient pas l’utilité de ce miroir et du minaret ;et ils s’imaginèrent que quand ils se seraient emparés des trésors et richesses, ils rétabliraient le minaret et le miroir comme ils étaient auparavant. Ils démolirent à peu près les deux tiers du minaret, sans rien y trouver. Ces prêtres prirent la fuite et les Arabes surent alors que c’était une ruse. Ils reconstruisirent le minaret en briques et ne furent pas capables de remonter ces pierres à leur place. Quand ils eurent terminé le minaret, ils replacèrent le miroir à son sommet, tel qu’il était auparavant. Mais le miroir s’était rouillé et l’on ne vit plus les choses comme on les avait vues, et son pouvoir d’incendier les navires disparut. Les Arabes regrettèrent d’avoir agi ainsi et d’avoir perdu cet immense avantage.
Dans la partie inférieure du minaret qui était de la construction de Du’l-Karnayn, les gens entraient par la porte du minaret, qui est élevée de vingt coudées au-dessus du sol. On y monte par les voûtes construites en pierres taillées, conformément à la figure ci-jointe.
Quand on a passé la porte du minaret, on trouve, à sa droite, une porte par laquelle on entre dans une grande salle de vingt coudées carrées, où l’on pénètre par les deux côtés du minaret, d’après ce que je dessinerai s’il plaît à Allah le Très-Haut. On y trouve une porte qui aboutit à un passage ; à droite et à gauche de ce passage, il y a de nombreuses chambres dans chacune desquelles la lumière pénètre de l’extérieur du minaret. Ensuite, on trouve une grande chambre pareille à la première et un passage pareil au premier sur lequel il y a de nombreuses chambres qui aboutissent à une autre grande salle semblable à la précédente. Ensuite, un passage identique au précédent aboutit à une quatrième salle pareille à la précédente et qui a une seule porte. On est obligé de revenir sur ses pas de façon à sortir par la première porte. Bien des gens non avertis s’égarent et trouvent la mort parce qu’ils ne connaissent pas cette disposition des lieux. J’y suis entré bien des fois en l’année 511 [=1117]. Quand on sort, on revient vers le passage de la montée vers le minaret et on marche sur l’escalier du minaret en montant. Quand on tourne deux fois autour de la boule, on trouve aussi une chambre pareille à la première et de petites chambres, et dans chaque angle, une grande chambre comme je l’ai mentionné précédemment. Ce minaret est une des merveilles du monde ; en voici l’image et celle de l’escalier qui monte vers la porte telle que nous l’avons décrite.

Salle faite par les jinns pour Salomon

«Les jinns avait fait pour Salomon -sur lui soit le salut !- à Alexandrie une salle avec des piliers de marbre rouge coloré de toutes sortes de couleurs, pur comme de l’onyx yéménite, poli comme un miroir. Quand on y regarde, on y voit ceux qui marchent derrière vous, tant le marbre reflète purement. Les piliers sont au nombre de trois cents ou environ. Chaque pilier repose sur une base de marbre et a, à sa partie supérieure, un chapiteau en marbre d’un art parfait. Au milieu de cette salle, il y un pilier de marbre dont la hauteur est de cent onze coudées, en marbre coloré comme tous les autres piliers. Les jinns avaient taillé le plafond de cette chambre, qui est la salle d’audience de Salomon, dans une seule pierre verte taillée en carré. Quand ils apprirent la mort de Salomon -sur lui soit le salut !-, ils allèrent déposer la pierre sur le bord du Nil, à l’extrémité du territoire de l’Égypte. Parmi tous ces piliers qui étaient dans la salle d’audience de Salomon, il y en avait un qui faisait un mouvement à l’est et à l’ouest, avec le lever et le coucher du soleil. Les gens assistaient à ses mouvements sans savoir quelle en était la cause. Il en était de même à Constantinople où il y avait aussi un phare de pierre sur quatre piliers qui faisaient aussi, à l’est et à l’ouest, des mouvements, dont les gens étaient témoins. La base se soulevait d’un côté vers un autre côté ; les gens introduisaient des morceaux de briques, de poteries et des pierres sous la base et quand la base penchait sur eux, elle les écrasait. Les gens introduisaient ces choses chaque jour et nul n’en savait la cause en dehors d’Allah le Très-Haut. Et c’est une merveille extraordinaire. »

 

(1) LÉVI-PROVENÇAL, E., « Abu Hamid al-Gharnati », in Encyclopédie de l’Islam, t. I, Leiden/New-York/Paris, 1960, p. 125-126.

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