Belon P., Voyage en Egypte de Pierre Belon du Mans, par S.
Sauneron, Ifao, 1970 (1).
Il est né dans la campagne sarthoise en 1518 et meurt en 1564.
Après des commencements qui semblent avoir été
humbles, il était devenu successivement garçon apothicaire,
étudiant itinérant, envoyé officieux, prisonnier
à Genève, familier d’un cardinal et licencié
en médecine à Paris et Montpellier.
Au cours de ses voyages, Belon est intéressé particulièrement
par la faune et la flore qu’il veut découvrir dans leur
milieu naturel. Dans sa relation, il décrit longuement les plantes
et les animaux (2).
Pierre Belon, médecin et naturaliste, fait partie du cortège
de l’ambassadeur Gabriel d’Aramon qui était chargé
par François 1er de négocier l’alliance de Soliman
le Magnifique en vue de contrecarrer les projets méditerranéens
de Charles Quint. Dans la suite de l’ambassade, on trouve entre
autres Jean Chesneau qui écrivit une relation de voyage sur Alexandrie
(3).
p. 91b-97a :
Des deux villes d’Alexandrie, une en Egypte
& l’autre qui estoit Colonie des Romains en Phrygie.
« Le lendemain matin nous descendismes du navire, et allasmes
en la ville d’Alexandrie. Avant que de parler d’Alexandrie,
dirons premierement qu’il y ha eu diverses Alexandries : mais
sur toutes y en ha eu deux renommées : Car mesmement des le temps
des Romains la ville de Troye la grande ayant esté refaite par
eux, et y ayants envoyé des colonies Romaines, la nommerent Alexandrie,
dont Pline fait mention, comme aussi Anneus Seneca en la mort de Claudius
Caesar : Quero (dit il) sororem suam stultè studere,
Athenis dimidium, licet Alexandriae totum annum : Car c’estoit
lors une estude pour les Latins : et est celle dont Galien ha souventesfois
parlé, lequel n’ha jamais entendu sinon de ceste Alexandrie,
ou estoit Troye, et non de l’Alexandrie d’Egypte : laquelle
chose on peut assez cognoistre par ses escrits.
Il suffit pour le present traicter succinctement les choses exquises
concernantes nostre observation : car d’escrire de la ville d’Alexandrie
par le menu aprés tant de grands personnages, ce ne seroit pas
redicte.
Elle est située en pays sablonneux dessus une poincte, car d’un
costé elle ha la mer Mediterranée, et de l’autre
costé est le grand lac Mareotis, de moult grande estendue. Les
mesmes murailles qu’Alexandre le grand feit anciennement edifier,
sont encor en leur entier, mais le dedans de la ville n’est pour
la plupart que ruine des anciens bastiments. Elle fut expressement ruinée
quand le Roy de France avec le Roy de Cypre forcerent le soldan de la
laisser : lequel ne la voyant ne la pouvoir garder, la feit demolir.
Mais depuis on y ha reedifié des maisons peu à peu, selon
qu’on y ha voulu habiter. Et n’estoit que les marchands
Chrestiens y tiennent quelques hommes pour le traffic des marchandises,
elle seroit bien peu de chose.
On y apporte toutes sortes de vivres, tant du pays d'Egypte, que de
Cypre, et des autres lieux voisins. Le pain qui est fait en ce pays
là, et en Syrie, est formé en torteaux, applaty en fouasses,
dessus lequel ils ont coustume semer de la nigelle franche. Parquoy
(4) on trouve telle semence en vente à grandes sachées
(5) par les marchez et es boutiques des marchands. Il y ha de toutes
sortes de vins qu'on apporte par mer de divers lieux : car mesmement
Cypre n'en est gueres loing.
Les chairs, tant de Mouton que de Chevreau, de Veau, et Bœuf, y
sont moult savoureuses. Ils ont grande quantité d'especes de
Chevres, qu'on nomme Gazelles, lesquelles anciennement les Grecs nommoyent
Origes (6), qu'ils tuent à la harquebuse par les campagnes :
car elles y vont en trouppes. Lon y trouve aussi des poulles et des
oeufs."
Alexandrie est située en lieu abondant en poisson, ou nous avons
recogneu des Bremes de mer, Bars, Maigres (7), Dentauls (8), Mulets
(9), Rayes, Anges (10), Chiens, Gournaux. Mais encore y en ha plusieurs
autres qui leur sont apportez du Nil, tant frais que salez".
Ils ont aussi des Grenades, Mouses (11), Limons, Oranges, Poncieres
(12), Figues de Figuier, et Figues de Sicomores, et Carrubes, et plusieurs
autres sortes de fruicts, que nous n'avons point. Ils ont aussi de toutes
sortes de legumes, desquels le renom est grand. Aussi sont ils opulents
en toutes sortes de bleds (13), comme Riz, Orge, Far (14), autrement
dit Epeautre. La plante appellée des Grecs Dolicos (15), y porte
la fleur jaune. Aussi ont ils grande quantité de semence d'une
espece de pois, que les Grecs nommet Latyri, les Venitiens Manerete,
les Romains Cicerchie, et les François des Cerres (16).
Quiconque voudra sçavoir quelle chose abonde le plus en une ville,
ailler se pourmener par les places aux jours des marchez ou l’on
vend le gibier, le poisson, herbages, le fruictage, et autres hardes
(17): et il comprendra en peu de temps les choses dequoy les habitants
ont le plus : chose qui nous ha esté manifeste en Alexandrie.
Les Egyptiens ne font guere de repas qu'ils n'ayent une manière
de racine, nommée de la Colocasse, qu'ils font cuire avec la
chair. Elle est de grand revenu à toute l'Egypte : aussi est-ce
la chose qu'on y vend le mieux par les marchez des villes et villages.
Or puis que sommes en propos d'Alexandrie, suyvant nostre observation,
avons cy retiré (18) la figure d'icelle, pour la representer
au naturel.
De la beste anciennement nommée Hyaena et maintenant
Civette.
Le consul qui estoit lors en Alexandrie pour le fait des Florentins,
avoit une Civette si privée (19), que se jouant avec les hommes
elle leur mordoit le nez, les aureilles, et les levres, sans faire aucun
mal : car ils l'avoyent nourrie dés sa naissance du laict de
mammelles de femme. C'est chose rare à voir qu'une beste si farouche
et malaisée à apprivoiser, devienne si privée.
Les anciens ont bien cogneu la Civette : et prouverons bien par leur
authorité, qu’elle doit estre nommée Hyaena, combien
qu’ils (20) n’avoient jamais apperceu qu’elle rendist
un excrement de si grand odeur : toutesfois lon trouve bien qu’il
ait eu une espece de Panthere odoriferante. Les autheurs ont parlé
de Hyaena comme de beste sauvage du pays d’Afrique : qui (21)
nous fait penser que la civette en ce temps là n’estoit
point gardée en cage. Mais nous l’ayants apprivoisée,
nous est de plus grand revenu qu’elle n’estoit anciennement.
Aussi le nom dont nous l’appellons, est emprunté des autheurs
Arabes : car nous avons delaissé son ancien.
(…)
Discours de diverses choses d’Alexandrie : et
des obelisques, et gros colosses des Egyptiens.
Le jour d’après allasmes voir la haute Colonne de Pompée,
hors de la ville, dessus un petit promontoire, à demy quart de
lieue d’Alexandrie. La Colonne est d’admirable espoisseur,
et de desmesurée hauteur, plus grosse que nulle autre qu’ayons
jamais veue. Les Colonnes d’Agrippa au Pantheon de Rome n’approchent
en rien de son espoisseur et grosseur. Toute la masse tant de la Colonne,
du chapiteau, que de la forme cubique, est de pierre Thebaique, de la
mesme pierre dont furent faits tous les Obelisques qui ont esté
retirez d’Egypte. Lon dict que Caesar la feit eriger là
pour la victoire qu’il obtint contre Pompée. Ceste Colonne
est si grosse, qu’il seroit maintenant impossible de trouver un
ouvrier qui par engins la peust transporter ailleurs.
Quand on est dessus ce promontoire, lon voit bien loing en la mer, comme
aussi en terre ferme. Tournant le visage vers le midy, on voit le lac
Mareotis large et spacieux, environné de forestz de palmiers.
D’Alexandrie au susdict lac n’y ha pas demie lieue. Les
campagnes sont pour la plus grande partie de sablon mouvant, qui seroyent
steriles n'estoit qu'il y croist d'une herbe nommée Harmala,
et aussi des Capriers sans espines, qui portent celle maniere de grosses
capres qui nous sont apportées de ce pays là. Car les
petites capres viennent es Capriers espineux, qui perdent leurs feuilles
en hiver. Mais les Capriers sans espines, d'Egypte, et ceux qui sont
arborescents en Arabie, ne perdent point leurs feuilles. Les Tamarisques
aiment grandement à croistre par les sablons en ce territoire,
et toutesfois ailleurs il ne cherchent que les lieux humides. La susdicte
herbe de Harmala est moult semblable à Moly (22). C'est une espece
de rue sauvage que les Arabes, Egyptiens et Turc sont à present
en divers usages. Ils ont coustume de s'en parfumer tous les matins,
et se persuadent pour cela qu'ils dechassent tous mauvais esprits. Cela
ha donné si grand usage à telle herbe, et a sa semence,
qu'il n'y ha petit mercier qui n'en tienne en sa boutique, comme si
c'estoit quelque precieuse drogue. Apollodorus autheur ancien ha attribué
au souchet ce qu’avons dict de Harmala, disant que les Barbares
ne sortent jamais de leur maison, qu’ils ne soient premierement
perfumez de Souchet. Cela nous ha fait quelque fois penser que l’usage
en est ancien.
Entre les Choses singulieres que nous avons veu en Alexandrie, sont
deux aiguilles, autrement appellées Obelisques, qui sont pres
le palais d’Alexandrie. L’une est droicte, et entiere :
l’autre est couchée et rompue. Celle qui est droicte est
beaucoup plus grande que l’autre qui est couchée. Elle
pourroit estre comparée en grosseur à une qui est à
Sainct Pierre de Rome. Quand parlons d’un Obelisque, nous parlons
d’une des choses de ce monde qui est la plus grande admiration,
et dont lon est en doute, pourquoy (23) elles ont esté taillée
si estranges. Si lon n’en veoyoit que trois ou quatre, lon auroit
raison de dire qu’ils ont esté taillez par la curiosité
de quelque Roy : mais voyant qu’il y en ha plusieurs, dont les
uns sont moult grans, comme ceux qu’on voir derriere la Minerve
à Rome, et en une place près le Pantheon, et là
haut à Ara cœli, et que les autres sont moult grands, comme
ceux que l’on voit au Populo, et au palais du Pape : sçachant
aussi qu’ils sont entaillez de caractheres Egyptiens ou lettres
hieroglyphiques, pouvons conclure qu’ils ont esté anciennement
taillez pour mettre sur les sepulchres ou estoyent confiz (24) les corps
en leurs sepultures au pays d’Egypte, et non pas pour dedier aux
temples. Plusieurs voyants une pierre toute d’une piece massive,
si grande, si longue, si grosse, et si bien polie, ne peuvent croire
qu’elle ne soit faite de mixtion (25) : car tous Obelisques sont
entaillez de pierre Thebaique, qui est toute grenée de divers
grains, ayants deux ou trois couleurs, comme la poictrine d’un
Estourneau. Qui est la raison pourquoy les Grecs la nommerent jadis
Psaronium : car Psaros en Grec est à dire une Estourneau. Mais
ils pensent mal : car sa grivelure ou granelure luy procede (26) de
la nature du rocher, qui est de telle couleur. Ce qui rend les Obelisques
si admirables, est de les voir faits tous d’une seule pierre,
comme qui imagineroit une tourelle quarrée faite toute d’une
seule piece. Tous les Obelisques qu’on voit maintenant à
Rome, estoyent ja entaillez en Egypte, avant que Romulus eust mis le
pied en Rome. Le rocher dont ils ont esté prins, est tellement
continué (27) sans y avoir aucune veines, que l’on y pourroit
trouver la pierre sortable (28) à tailler une tour d’une
piece, plus grosse et plus longue que ne sont les tours nostre Dame
de Paris, s’il estoit possible qu’on la peust remuer : car
lon voirra une montagne de deux lieues de long toute de piece massive
sans aucune veine, de laquelle taillant les Collosses ou Obelisques
de telle longueur et grossueur qu’on voudra, lon trouverra la
matiere.
Il y ha trois petites montagnes dedens le circuit des murs d’Alexandrie,
qui sont nommées les montagnes des Balieures, comme ce qu’on
nomme à Paris les voiries.
Les beaux conduicts d’eau, les grandes cisternes, et les puis
ou se vient rendre le Nil, sont vrayement choses dignes de voir, lesquels
ont esté faits de si bonne estoffe, et si sumptueux, qu’ils
sont encor en leur entier : aussi estoyent ils necessaires. Les habitants
d’Alexandrie les remplissent d’eau une seule fois l’an,
quand le Nil ha inondé Egypte, dont il leur convient boire tout
le long de l’année. Elle entre par un grand canal, qui
remplist premierement les cisternes de la ville, ou elle se purifie,
et rend claire. Toute la ville d’Alexandrie est bastie dessus
belles cisternes et voutes. Elle fut anciennement bastie de forte massonerie
de pierre et de tuille d’autant qu’il ne croist que bien
peu de bois en Egypte, sinon de Palmiers, qui y sont frequents : mais
il ne valent rien à en faire ouvrage de charpenterie.
Les paisans d’Egypte vont par les campagnes cherchants les palmiers
avortez, ausquels ils coupent la sommité, et là trouvent
une blanche mouelle qu’ils portent vendre en Alexandrie, laquelle
ils mangent crue : et ha le goust d’Artichaut. C’est ce
que les anciens ont nommé Mouelle ou cerveau de la Palme, et
les Grecs Encephalon. Mais il faut entendre qu’il y ha de plusieurs
sortes de Palmes : car mesmement en avons observé une autre espece
espineuse en Crete, differente à celle que les mariniers apportent
d’Espagne par mer, nommée Cephaloni : qui sont ces petites
Palmettes que les grossiers et espiciers de Rouen et Paris vendent toutes
fresches en leurs boutiques, qui ne coustent que quatre ou cinq souls
la piece.
Que l’Ichneumon est encor pour le jour d’huy
gardé privé en plusieurs maisons d’Egypte : et le
combat d’un autre qui est aussi nommé Ichneumon vespa,
avec le Phalangion.
Les habitants d’Alexandrie nourissent une beste nommée
Ichneumon, qui est particulierement trouvée en Egypte. On les
peut apprivoiser es maisons tout ainsi comme un Chat, ou un Chien. Le
vulgaire ha cessé de plus le nommer par son nom ancien : car
ils le nomment en leur langage Rat de Pharaon. Or avons nous veu que
les paisans en apportoyent des petits vendre au marché d’Alexandrie,
ou ils sont bien recueillis pour nourrir es maisons, à cause
qu’ils chassent les Rats, tout ainsi que fait la Belette : et
aussi qu’ils sont friands des serpents, dont ils se paissent indifferemment.
C’est un petit animal qui se tient le plus nettement qu’il
est possible. Ceux qui l’on fait peindre à discertion sans
l’avoir veu, ne l’ont peu bien exprimer comme on peut voir
par ce present portraict : car les peintures qui en ont esté
faites à plaisir ne retiennent rien du naturel : mais faut entendre
que la queue soit adjoustée au portraict comme lon peut veoir
cy dessous.
Portraict de l’Ichneumon que les Egyptiens nomment
Rat de Pharaon.
Le premier que veismes en Alexandrie, fut es ruines du chasteau, lequel
avoit prins une Poulle qu’il mangeoit. Il est cateleux en espiant
sa pasture : car il s’eleve sur les pieds de derriere : et quand
il ha advisé sa proye, il va se trainant contre terre, et se
darde impetueusement sur ce qu’il veut estrangler, se paissant
indiferemment de toutes viandes vives, comme d’Escharbotz (29),
Lezards, Chameleons, et generalement de toutes especes de Serpents,
de Grenouilles, Rats, et Souris, et autres telles choses. Il est friand
des oiseaux, et principalement des Poulles et poullets : et quand il
est courroussé, il se herissonne faisant dresser son poil, qui
est de deux couleurs, c’est à sçavoir blanchastre
ou jaune par intervalles, et gris par l’autre, rude et dur, comme
un dur poil de Loup. Il est de corpulence plus longue et plus trappe
que n’est un Chat, et ha le museau noir et pointu comme celuy
d’un Furet, et sans barbe. Il ha des aureilles courtes et rondes,
et est de couleur grisastre, tirant sur le jaune paillé, tout
ainsi que celuy des Guenons nommées Cercopitheci. Ses jambes
sont noires, et ha cinq doigts es pieds de derriere, dont l’ergot
de la partie de dedens est court. Sa queue est longue, et est grosse
en iceluy endroict qui touche au rable : et ha la langue et les dents
de Chat. Il ha une particuliere marque qu’on ne trouve point es
autres animaux à quatre pieds, et qui ha fait penser aux autheurs
que les masles portassent aussi bien que les femelles : c’est
qu’il ha un moult grand pertuis (30) tout entouré de poil,
hors le conduict de l’excrement, ressemblant quasi au membre honteux
des femelles : lequel conduict il ouvre quand quand il ha grand chaud
: Mais le conduict de l’excrement ne laisse pourtant estre fermé,
en sorte qu’il ha une cavité leans (31). Il porte les genitoires
comme un Chat, et craind grandement le vent. Combien que ceste beste
soit petite, toutesfois elles est si dextre et agile, qu’elle
ne craint à se hazarder contre un grand Chien : et mesmement
si elle trouve un Chat, elle l’estrangle en trois coups de dents.
Et pource qu’elle ha le museau si poinctu, aussi ha peine de mordre
en une grosse masse, et ne sçauroit mordre la main d’un
homme ayant le poing clos. Les autheurs en ont dict plusieurs autres
choses, et principalement de la guerre qu’il ha contre l’Aspic,
et aussi qu’il destruict les œufs du Crocodile, et qu’il
est moult vigilant, luy attribuants beacoup de vertus singulieres, que
n’avons mis en ce lieu pour eviter proxilité, pensants
satisfaire d’en bailler sa description.
Mais pource qu’il y ha encore une autre petite beste, qui est
cet espece de mousche guespe, nommée aussi Ichneumon Vespa, qui
meine guerre mortelle avec le Phalangion, et pource qu’avons veu
leur combat, nous ha semblé bon la descrire en ce lieu : C’est
une espece d’insecte sans sang, ayant le corsage d’une avette
ou guespe : qui est moult semblable à un bien grand formy aellé,
de moindre corpulence que la guespe, et fait aussi son pertuis en terre
comme comme le Phalangion. Et toutesfois et quantes qu’elle trouve
le Phalangion, elle en est superieure : toutesfois l’assaillant
en son creux, s’en retourne souvent sans rien faire. Advint en
ce combat que l’Ichneumon Vespa trouvant le Phalangion à
l’escart hors de son pertuis, le trainoit après soy par
force, ainsi comme le fourmy fait un espi de blé : et le conduisoit
par tout ou il vouloit, combien que ce ne fust sans grande peine. Car
le Phalangion se retenant avec les crochets de ses pieds, faisoit grand’
resistence : mais l’Ichneumon le piquoit en divers endroits de
son corps avec un aiguillon, qu’il tire à la maniere des
Avettes, et estant lassé de le trainer, se mit à voler
ça et là, quasi à la portée d’une
arbaleste : et revenant chercher son Phalangion, ne le trouvant en l’endroict
ou il l’avoit laissé, suyvoit ses pas à la trace,
comme s’il les eust sentis à l’odeur, comme les Chiens
après le Lievre. Lors il le piquoit plus de cinquante fois :
Et se remettant à le trainer, le conduit à sa fantaisie,
et là achevoit de le tuer.
Voyants les marchandises qui sont en reserve es magasins d'Alexandrie,
drogueries, et autres singularitez, nous avons trouvé des peaux
d'Autruches, avec leurs plumes en moult grand' quantité. Car
quand les Ethiopiens les ont tuées, ils les escorchent. De la
chair ils en vivent, mais troquent les peaux à l'eschange avec
toutes les plumes pour d'autres hardes : lesquelles puis les marchands
apportent vendre en Alexandrie, et de là sont distribuées
en divers lieux de Turquie : car les Turcs ont aussi bien usage d'en
faire pennaches, et les porter à leur turbant, comme en France
es armez, morions, et acoustrements de teste.
Les jardins d’Alexandrie, et de toute Egypte, hors mis au rivage
du Nil, sont malaisez : car il faut incessament tirer l’eau par
engins avec les bœufs pour arrouser la terre. Leur Josuim est different
au nostre : car celuy là ha sa fleur jaune, mais sans odeur.
Des mœurs des Turcs Alexandrins, et des deserts
de sainct Macario, et de plusieurs autres choses d’Alexandrie.
(…)
Le lieu que Caesar nommoit Pharus, qui lors estoit isle, est maintenant
en terre ferme, et ha un chasteau mal aisé, et fort in commode
: car il y faut porter l’eau chaque jour par Chameaux, prinse
des cisternes d’Alexandrie.
Tous les bastiments d’Alexandrie sont couverts en terrasses, comme
aussi sont communement tous ceux de Turquie, d’Arabie, et de Grece,
ou les habitants se mettent la nuict pour dormir au frais en tout temps,
tant en hyver, comme es esté. Les Egyptiens et Arabes sur toutes
autres nations dorment en tout temps au descouvert sans aucun lict :
et moyennant qu’ils ayent seulement quelque petit manteau ou couverture
par dessus eux, ils ne se soucient : et n’ont aucun usage de licts,
sçachants que la plume leur seroit fort dangereuse. Ce n’est
donc pas de merveille si les gents de ce pays là, ont peu observer
si exactement le cours des estoilles : car ils les voyent à toutes
heures de la nuict, tant quand elles se levent, que quand elle se couchent
: joinct que le temps n’y est point couvert.
Le naturel des Alexandrins est de parler Arabe, ou More : mais les Turcs
estans meslez avec eux, usent de langage beaucoup different : et aussi
pource qu’il y ha plusieurs Juifs, Italiens, et Grecs, lon y parle
divers langages. Autresfois on sceu parler Grec : car quand Alexandre
gaigna l’Egypte et bastit Alexandrie, il est à presupposer
qu’en y laissant des colonies de son pays, la langue Greque y
estoit meslée : et de fait il y a des Caloieres, Jacobites, et
Grecs, qui y ont un logis pour Patriarchat avec leur Eglise, en l’endroict
ou anciennement estoit le corps de sainct Marc, avant que les Venitiens
l’eussent enlevé pour l’emporter à Venise.
Les Latins et les Juifs aussi y ont semblablement leur Eglise à
part. Entre les singularitez que le consul des Florentins nous monstra
: voyant que cherchions les drogueries, nous feit gouster d’une
racine que les Arabes nomment Bisch : laquelle causa si grande chaleur
en la bouche, qui nous dura deux jours, qu’il nous sembloit y
avoir du feu. Plusieurs modernes ont presque meurdry les aucteurs Arabes
pour ceste racine : et leur ont tant donné de desmenties, et
fait d’injure à tort, qu’il seroit honte de le dire
: et toutesfois eux-mesmes ne la cogneurent jamais. Elle est bien petite,
comme un petit naveau. Les autres l’ont nommée Napellus,
qui est si commune aux drogueurs Turcs, qu’il n’y ha celuy
qui n’en vende.
Après avoir demeuré quelques jours en Alexandrie, feismes
noz apprests pour aller au Caire. Lon y peut aller par deux chemins,
l’un est plus long, par le Nil : et l’autre plus court,
par terre. Mais pour autant que le Nil avoit inondé l’Egypte,
nous allasmes à Rosette pour nous embarquer sur le Nil.»
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