CORPUS DES VOYAGEURS

PIERRE BELON

 
fin août/début sept. 1547

Belon P., Voyage en Egypte de Pierre Belon du Mans, par S. Sauneron, Ifao, 1970 (1).

Il est né dans la campagne sarthoise en 1518 et meurt en 1564. Après des commencements qui semblent avoir été humbles, il était devenu successivement garçon apothicaire, étudiant itinérant, envoyé officieux, prisonnier à Genève, familier d’un cardinal et licencié en médecine à Paris et Montpellier.
Au cours de ses voyages, Belon est intéressé particulièrement par la faune et la flore qu’il veut découvrir dans leur milieu naturel. Dans sa relation, il décrit longuement les plantes et les animaux (2).
Pierre Belon, médecin et naturaliste, fait partie du cortège de l’ambassadeur Gabriel d’Aramon qui était chargé par François 1er de négocier l’alliance de Soliman le Magnifique en vue de contrecarrer les projets méditerranéens de Charles Quint. Dans la suite de l’ambassade, on trouve entre autres Jean Chesneau qui écrivit une relation de voyage sur Alexandrie (3).

p. 91b-97a :

Des deux villes d’Alexandrie, une en Egypte & l’autre qui estoit Colonie des Romains en Phrygie.

« Le lendemain matin nous descendismes du navire, et allasmes en la ville d’Alexandrie. Avant que de parler d’Alexandrie, dirons premierement qu’il y ha eu diverses Alexandries : mais sur toutes y en ha eu deux renommées : Car mesmement des le temps des Romains la ville de Troye la grande ayant esté refaite par eux, et y ayants envoyé des colonies Romaines, la nommerent Alexandrie, dont Pline fait mention, comme aussi Anneus Seneca en la mort de Claudius Caesar : Quero (dit il) sororem suam stultè studere, Athenis dimidium, licet Alexandriae totum annum : Car c’estoit lors une estude pour les Latins : et est celle dont Galien ha souventesfois parlé, lequel n’ha jamais entendu sinon de ceste Alexandrie, ou estoit Troye, et non de l’Alexandrie d’Egypte : laquelle chose on peut assez cognoistre par ses escrits.
Il suffit pour le present traicter succinctement les choses exquises concernantes nostre observation : car d’escrire de la ville d’Alexandrie par le menu aprés tant de grands personnages, ce ne seroit pas redicte.
Elle est située en pays sablonneux dessus une poincte, car d’un costé elle ha la mer Mediterranée, et de l’autre costé est le grand lac Mareotis, de moult grande estendue. Les mesmes murailles qu’Alexandre le grand feit anciennement edifier, sont encor en leur entier, mais le dedans de la ville n’est pour la plupart que ruine des anciens bastiments. Elle fut expressement ruinée quand le Roy de France avec le Roy de Cypre forcerent le soldan de la laisser : lequel ne la voyant ne la pouvoir garder, la feit demolir. Mais depuis on y ha reedifié des maisons peu à peu, selon qu’on y ha voulu habiter. Et n’estoit que les marchands Chrestiens y tiennent quelques hommes pour le traffic des marchandises, elle seroit bien peu de chose.
On y apporte toutes sortes de vivres, tant du pays d'Egypte, que de Cypre, et des autres lieux voisins. Le pain qui est fait en ce pays là, et en Syrie, est formé en torteaux, applaty en fouasses, dessus lequel ils ont coustume semer de la nigelle franche. Parquoy (4) on trouve telle semence en vente à grandes sachées (5) par les marchez et es boutiques des marchands. Il y ha de toutes sortes de vins qu'on apporte par mer de divers lieux : car mesmement Cypre n'en est gueres loing.
Les chairs, tant de Mouton que de Chevreau, de Veau, et Bœuf, y sont moult savoureuses. Ils ont grande quantité d'especes de Chevres, qu'on nomme Gazelles, lesquelles anciennement les Grecs nommoyent Origes (6), qu'ils tuent à la harquebuse par les campagnes : car elles y vont en trouppes. Lon y trouve aussi des poulles et des oeufs."
Alexandrie est située en lieu abondant en poisson, ou nous avons recogneu des Bremes de mer, Bars, Maigres (7), Dentauls (8), Mulets (9), Rayes, Anges (10), Chiens, Gournaux. Mais encore y en ha plusieurs autres qui leur sont apportez du Nil, tant frais que salez".
Ils ont aussi des Grenades, Mouses (11), Limons, Oranges, Poncieres (12), Figues de Figuier, et Figues de Sicomores, et Carrubes, et plusieurs autres sortes de fruicts, que nous n'avons point. Ils ont aussi de toutes sortes de legumes, desquels le renom est grand. Aussi sont ils opulents en toutes sortes de bleds (13), comme Riz, Orge, Far (14), autrement dit Epeautre. La plante appellée des Grecs Dolicos (15), y porte la fleur jaune. Aussi ont ils grande quantité de semence d'une espece de pois, que les Grecs nommet Latyri, les Venitiens Manerete, les Romains Cicerchie, et les François des Cerres (16).
Quiconque voudra sçavoir quelle chose abonde le plus en une ville, ailler se pourmener par les places aux jours des marchez ou l’on vend le gibier, le poisson, herbages, le fruictage, et autres hardes (17): et il comprendra en peu de temps les choses dequoy les habitants ont le plus : chose qui nous ha esté manifeste en Alexandrie.
Les Egyptiens ne font guere de repas qu'ils n'ayent une manière de racine, nommée de la Colocasse, qu'ils font cuire avec la chair. Elle est de grand revenu à toute l'Egypte : aussi est-ce la chose qu'on y vend le mieux par les marchez des villes et villages. Or puis que sommes en propos d'Alexandrie, suyvant nostre observation, avons cy retiré (18) la figure d'icelle, pour la representer au naturel.

De la beste anciennement nommée Hyaena et maintenant Civette.

Le consul qui estoit lors en Alexandrie pour le fait des Florentins, avoit une Civette si privée (19), que se jouant avec les hommes elle leur mordoit le nez, les aureilles, et les levres, sans faire aucun mal : car ils l'avoyent nourrie dés sa naissance du laict de mammelles de femme. C'est chose rare à voir qu'une beste si farouche et malaisée à apprivoiser, devienne si privée.
Les anciens ont bien cogneu la Civette : et prouverons bien par leur authorité, qu’elle doit estre nommée Hyaena, combien qu’ils (20) n’avoient jamais apperceu qu’elle rendist un excrement de si grand odeur : toutesfois lon trouve bien qu’il ait eu une espece de Panthere odoriferante. Les autheurs ont parlé de Hyaena comme de beste sauvage du pays d’Afrique : qui (21) nous fait penser que la civette en ce temps là n’estoit point gardée en cage. Mais nous l’ayants apprivoisée, nous est de plus grand revenu qu’elle n’estoit anciennement. Aussi le nom dont nous l’appellons, est emprunté des autheurs Arabes : car nous avons delaissé son ancien.
(…)

Discours de diverses choses d’Alexandrie : et des obelisques, et gros colosses des Egyptiens.

Le jour d’après allasmes voir la haute Colonne de Pompée, hors de la ville, dessus un petit promontoire, à demy quart de lieue d’Alexandrie. La Colonne est d’admirable espoisseur, et de desmesurée hauteur, plus grosse que nulle autre qu’ayons jamais veue. Les Colonnes d’Agrippa au Pantheon de Rome n’approchent en rien de son espoisseur et grosseur. Toute la masse tant de la Colonne, du chapiteau, que de la forme cubique, est de pierre Thebaique, de la mesme pierre dont furent faits tous les Obelisques qui ont esté retirez d’Egypte. Lon dict que Caesar la feit eriger là pour la victoire qu’il obtint contre Pompée. Ceste Colonne est si grosse, qu’il seroit maintenant impossible de trouver un ouvrier qui par engins la peust transporter ailleurs.
Quand on est dessus ce promontoire, lon voit bien loing en la mer, comme aussi en terre ferme. Tournant le visage vers le midy, on voit le lac Mareotis large et spacieux, environné de forestz de palmiers. D’Alexandrie au susdict lac n’y ha pas demie lieue. Les campagnes sont pour la plus grande partie de sablon mouvant, qui seroyent steriles n'estoit qu'il y croist d'une herbe nommée Harmala, et aussi des Capriers sans espines, qui portent celle maniere de grosses capres qui nous sont apportées de ce pays là. Car les petites capres viennent es Capriers espineux, qui perdent leurs feuilles en hiver. Mais les Capriers sans espines, d'Egypte, et ceux qui sont arborescents en Arabie, ne perdent point leurs feuilles. Les Tamarisques aiment grandement à croistre par les sablons en ce territoire, et toutesfois ailleurs il ne cherchent que les lieux humides. La susdicte herbe de Harmala est moult semblable à Moly (22). C'est une espece de rue sauvage que les Arabes, Egyptiens et Turc sont à present en divers usages. Ils ont coustume de s'en parfumer tous les matins, et se persuadent pour cela qu'ils dechassent tous mauvais esprits. Cela ha donné si grand usage à telle herbe, et a sa semence, qu'il n'y ha petit mercier qui n'en tienne en sa boutique, comme si c'estoit quelque precieuse drogue. Apollodorus autheur ancien ha attribué au souchet ce qu’avons dict de Harmala, disant que les Barbares ne sortent jamais de leur maison, qu’ils ne soient premierement perfumez de Souchet. Cela nous ha fait quelque fois penser que l’usage en est ancien.
Entre les Choses singulieres que nous avons veu en Alexandrie, sont deux aiguilles, autrement appellées Obelisques, qui sont pres le palais d’Alexandrie. L’une est droicte, et entiere : l’autre est couchée et rompue. Celle qui est droicte est beaucoup plus grande que l’autre qui est couchée. Elle pourroit estre comparée en grosseur à une qui est à Sainct Pierre de Rome. Quand parlons d’un Obelisque, nous parlons d’une des choses de ce monde qui est la plus grande admiration, et dont lon est en doute, pourquoy (23) elles ont esté taillée si estranges. Si lon n’en veoyoit que trois ou quatre, lon auroit raison de dire qu’ils ont esté taillez par la curiosité de quelque Roy : mais voyant qu’il y en ha plusieurs, dont les uns sont moult grans, comme ceux qu’on voir derriere la Minerve à Rome, et en une place près le Pantheon, et là haut à Ara cœli, et que les autres sont moult grands, comme ceux que l’on voit au Populo, et au palais du Pape : sçachant aussi qu’ils sont entaillez de caractheres Egyptiens ou lettres hieroglyphiques, pouvons conclure qu’ils ont esté anciennement taillez pour mettre sur les sepulchres ou estoyent confiz (24) les corps en leurs sepultures au pays d’Egypte, et non pas pour dedier aux temples. Plusieurs voyants une pierre toute d’une piece massive, si grande, si longue, si grosse, et si bien polie, ne peuvent croire qu’elle ne soit faite de mixtion (25) : car tous Obelisques sont entaillez de pierre Thebaique, qui est toute grenée de divers grains, ayants deux ou trois couleurs, comme la poictrine d’un Estourneau. Qui est la raison pourquoy les Grecs la nommerent jadis Psaronium : car Psaros en Grec est à dire une Estourneau. Mais ils pensent mal : car sa grivelure ou granelure luy procede (26) de la nature du rocher, qui est de telle couleur. Ce qui rend les Obelisques si admirables, est de les voir faits tous d’une seule pierre, comme qui imagineroit une tourelle quarrée faite toute d’une seule piece. Tous les Obelisques qu’on voit maintenant à Rome, estoyent ja entaillez en Egypte, avant que Romulus eust mis le pied en Rome. Le rocher dont ils ont esté prins, est tellement continué (27) sans y avoir aucune veines, que l’on y pourroit trouver la pierre sortable (28) à tailler une tour d’une piece, plus grosse et plus longue que ne sont les tours nostre Dame de Paris, s’il estoit possible qu’on la peust remuer : car lon voirra une montagne de deux lieues de long toute de piece massive sans aucune veine, de laquelle taillant les Collosses ou Obelisques de telle longueur et grossueur qu’on voudra, lon trouverra la matiere.
Il y ha trois petites montagnes dedens le circuit des murs d’Alexandrie, qui sont nommées les montagnes des Balieures, comme ce qu’on nomme à Paris les voiries.
Les beaux conduicts d’eau, les grandes cisternes, et les puis ou se vient rendre le Nil, sont vrayement choses dignes de voir, lesquels ont esté faits de si bonne estoffe, et si sumptueux, qu’ils sont encor en leur entier : aussi estoyent ils necessaires. Les habitants d’Alexandrie les remplissent d’eau une seule fois l’an, quand le Nil ha inondé Egypte, dont il leur convient boire tout le long de l’année. Elle entre par un grand canal, qui remplist premierement les cisternes de la ville, ou elle se purifie, et rend claire. Toute la ville d’Alexandrie est bastie dessus belles cisternes et voutes. Elle fut anciennement bastie de forte massonerie de pierre et de tuille d’autant qu’il ne croist que bien peu de bois en Egypte, sinon de Palmiers, qui y sont frequents : mais il ne valent rien à en faire ouvrage de charpenterie.
Les paisans d’Egypte vont par les campagnes cherchants les palmiers avortez, ausquels ils coupent la sommité, et là trouvent une blanche mouelle qu’ils portent vendre en Alexandrie, laquelle ils mangent crue : et ha le goust d’Artichaut. C’est ce que les anciens ont nommé Mouelle ou cerveau de la Palme, et les Grecs Encephalon. Mais il faut entendre qu’il y ha de plusieurs sortes de Palmes : car mesmement en avons observé une autre espece espineuse en Crete, differente à celle que les mariniers apportent d’Espagne par mer, nommée Cephaloni : qui sont ces petites Palmettes que les grossiers et espiciers de Rouen et Paris vendent toutes fresches en leurs boutiques, qui ne coustent que quatre ou cinq souls la piece.

Que l’Ichneumon est encor pour le jour d’huy gardé privé en plusieurs maisons d’Egypte : et le combat d’un autre qui est aussi nommé Ichneumon vespa, avec le Phalangion.

Les habitants d’Alexandrie nourissent une beste nommée Ichneumon, qui est particulierement trouvée en Egypte. On les peut apprivoiser es maisons tout ainsi comme un Chat, ou un Chien. Le vulgaire ha cessé de plus le nommer par son nom ancien : car ils le nomment en leur langage Rat de Pharaon. Or avons nous veu que les paisans en apportoyent des petits vendre au marché d’Alexandrie, ou ils sont bien recueillis pour nourrir es maisons, à cause qu’ils chassent les Rats, tout ainsi que fait la Belette : et aussi qu’ils sont friands des serpents, dont ils se paissent indifferemment. C’est un petit animal qui se tient le plus nettement qu’il est possible. Ceux qui l’on fait peindre à discertion sans l’avoir veu, ne l’ont peu bien exprimer comme on peut voir par ce present portraict : car les peintures qui en ont esté faites à plaisir ne retiennent rien du naturel : mais faut entendre que la queue soit adjoustée au portraict comme lon peut veoir cy dessous.

Portraict de l’Ichneumon que les Egyptiens nomment Rat de Pharaon.

Le premier que veismes en Alexandrie, fut es ruines du chasteau, lequel avoit prins une Poulle qu’il mangeoit. Il est cateleux en espiant sa pasture : car il s’eleve sur les pieds de derriere : et quand il ha advisé sa proye, il va se trainant contre terre, et se darde impetueusement sur ce qu’il veut estrangler, se paissant indiferemment de toutes viandes vives, comme d’Escharbotz (29), Lezards, Chameleons, et generalement de toutes especes de Serpents, de Grenouilles, Rats, et Souris, et autres telles choses. Il est friand des oiseaux, et principalement des Poulles et poullets : et quand il est courroussé, il se herissonne faisant dresser son poil, qui est de deux couleurs, c’est à sçavoir blanchastre ou jaune par intervalles, et gris par l’autre, rude et dur, comme un dur poil de Loup. Il est de corpulence plus longue et plus trappe que n’est un Chat, et ha le museau noir et pointu comme celuy d’un Furet, et sans barbe. Il ha des aureilles courtes et rondes, et est de couleur grisastre, tirant sur le jaune paillé, tout ainsi que celuy des Guenons nommées Cercopitheci. Ses jambes sont noires, et ha cinq doigts es pieds de derriere, dont l’ergot de la partie de dedens est court. Sa queue est longue, et est grosse en iceluy endroict qui touche au rable : et ha la langue et les dents de Chat. Il ha une particuliere marque qu’on ne trouve point es autres animaux à quatre pieds, et qui ha fait penser aux autheurs que les masles portassent aussi bien que les femelles : c’est qu’il ha un moult grand pertuis (30) tout entouré de poil, hors le conduict de l’excrement, ressemblant quasi au membre honteux des femelles : lequel conduict il ouvre quand quand il ha grand chaud : Mais le conduict de l’excrement ne laisse pourtant estre fermé, en sorte qu’il ha une cavité leans (31). Il porte les genitoires comme un Chat, et craind grandement le vent. Combien que ceste beste soit petite, toutesfois elles est si dextre et agile, qu’elle ne craint à se hazarder contre un grand Chien : et mesmement si elle trouve un Chat, elle l’estrangle en trois coups de dents. Et pource qu’elle ha le museau si poinctu, aussi ha peine de mordre en une grosse masse, et ne sçauroit mordre la main d’un homme ayant le poing clos. Les autheurs en ont dict plusieurs autres choses, et principalement de la guerre qu’il ha contre l’Aspic, et aussi qu’il destruict les œufs du Crocodile, et qu’il est moult vigilant, luy attribuants beacoup de vertus singulieres, que n’avons mis en ce lieu pour eviter proxilité, pensants satisfaire d’en bailler sa description.
Mais pource qu’il y ha encore une autre petite beste, qui est cet espece de mousche guespe, nommée aussi Ichneumon Vespa, qui meine guerre mortelle avec le Phalangion, et pource qu’avons veu leur combat, nous ha semblé bon la descrire en ce lieu : C’est une espece d’insecte sans sang, ayant le corsage d’une avette ou guespe : qui est moult semblable à un bien grand formy aellé, de moindre corpulence que la guespe, et fait aussi son pertuis en terre comme comme le Phalangion. Et toutesfois et quantes qu’elle trouve le Phalangion, elle en est superieure : toutesfois l’assaillant en son creux, s’en retourne souvent sans rien faire. Advint en ce combat que l’Ichneumon Vespa trouvant le Phalangion à l’escart hors de son pertuis, le trainoit après soy par force, ainsi comme le fourmy fait un espi de blé : et le conduisoit par tout ou il vouloit, combien que ce ne fust sans grande peine. Car le Phalangion se retenant avec les crochets de ses pieds, faisoit grand’ resistence : mais l’Ichneumon le piquoit en divers endroits de son corps avec un aiguillon, qu’il tire à la maniere des Avettes, et estant lassé de le trainer, se mit à voler ça et là, quasi à la portée d’une arbaleste : et revenant chercher son Phalangion, ne le trouvant en l’endroict ou il l’avoit laissé, suyvoit ses pas à la trace, comme s’il les eust sentis à l’odeur, comme les Chiens après le Lievre. Lors il le piquoit plus de cinquante fois : Et se remettant à le trainer, le conduit à sa fantaisie, et là achevoit de le tuer.
Voyants les marchandises qui sont en reserve es magasins d'Alexandrie, drogueries, et autres singularitez, nous avons trouvé des peaux d'Autruches, avec leurs plumes en moult grand' quantité. Car quand les Ethiopiens les ont tuées, ils les escorchent. De la chair ils en vivent, mais troquent les peaux à l'eschange avec toutes les plumes pour d'autres hardes : lesquelles puis les marchands apportent vendre en Alexandrie, et de là sont distribuées en divers lieux de Turquie : car les Turcs ont aussi bien usage d'en faire pennaches, et les porter à leur turbant, comme en France es armez, morions, et acoustrements de teste.
Les jardins d’Alexandrie, et de toute Egypte, hors mis au rivage du Nil, sont malaisez : car il faut incessament tirer l’eau par engins avec les bœufs pour arrouser la terre. Leur Josuim est different au nostre : car celuy là ha sa fleur jaune, mais sans odeur.

Des mœurs des Turcs Alexandrins, et des deserts de sainct Macario, et de plusieurs autres choses d’Alexandrie.

(…)
Le lieu que Caesar nommoit Pharus, qui lors estoit isle, est maintenant en terre ferme, et ha un chasteau mal aisé, et fort in commode : car il y faut porter l’eau chaque jour par Chameaux, prinse des cisternes d’Alexandrie.
Tous les bastiments d’Alexandrie sont couverts en terrasses, comme aussi sont communement tous ceux de Turquie, d’Arabie, et de Grece, ou les habitants se mettent la nuict pour dormir au frais en tout temps, tant en hyver, comme es esté. Les Egyptiens et Arabes sur toutes autres nations dorment en tout temps au descouvert sans aucun lict : et moyennant qu’ils ayent seulement quelque petit manteau ou couverture par dessus eux, ils ne se soucient : et n’ont aucun usage de licts, sçachants que la plume leur seroit fort dangereuse. Ce n’est donc pas de merveille si les gents de ce pays là, ont peu observer si exactement le cours des estoilles : car ils les voyent à toutes heures de la nuict, tant quand elles se levent, que quand elle se couchent : joinct que le temps n’y est point couvert.
Le naturel des Alexandrins est de parler Arabe, ou More : mais les Turcs estans meslez avec eux, usent de langage beaucoup different : et aussi pource qu’il y ha plusieurs Juifs, Italiens, et Grecs, lon y parle divers langages. Autresfois on sceu parler Grec : car quand Alexandre gaigna l’Egypte et bastit Alexandrie, il est à presupposer qu’en y laissant des colonies de son pays, la langue Greque y estoit meslée : et de fait il y a des Caloieres, Jacobites, et Grecs, qui y ont un logis pour Patriarchat avec leur Eglise, en l’endroict ou anciennement estoit le corps de sainct Marc, avant que les Venitiens l’eussent enlevé pour l’emporter à Venise. Les Latins et les Juifs aussi y ont semblablement leur Eglise à part. Entre les singularitez que le consul des Florentins nous monstra : voyant que cherchions les drogueries, nous feit gouster d’une racine que les Arabes nomment Bisch : laquelle causa si grande chaleur en la bouche, qui nous dura deux jours, qu’il nous sembloit y avoir du feu. Plusieurs modernes ont presque meurdry les aucteurs Arabes pour ceste racine : et leur ont tant donné de desmenties, et fait d’injure à tort, qu’il seroit honte de le dire : et toutesfois eux-mesmes ne la cogneurent jamais. Elle est bien petite, comme un petit naveau. Les autres l’ont nommée Napellus, qui est si commune aux drogueurs Turcs, qu’il n’y ha celuy qui n’en vende.
Après avoir demeuré quelques jours en Alexandrie, feismes noz apprests pour aller au Caire. Lon y peut aller par deux chemins, l’un est plus long, par le Nil : et l’autre plus court, par terre. Mais pour autant que le Nil avoit inondé l’Egypte, nous allasmes à Rosette pour nous embarquer sur le Nil.»


(1) Il existe une édition plus récente que je n’ai pu consulter : MERLE, A., Voyage au Levant : les observations de Pierre Belon du Mans de plusieurs singularités & choses mémorables, trouvées en Grèce, Turquie, Judée, Égypte, Arabie & autres pays étranges (1553), Paris, 2001.
(2) SAUNERON, S., Voyages en Egypte de Pierre Belon du Mans, IFAO, 1970, p. I-XXVI.
(3) LESTRINGANT, F., Voyages en Égypte, 1549-1552. Jean chesneau, André Thevet, IFAO, 1984, p. [3]-[6].
(4) C’est pourquoi. Toutes les concordances du bas français au français moderne sont données par S. Sauneron.
(5) Par sacs entiers, en grande quantité.
(6) Oryx.
(7) Nom vulgaire du poisson genre sciène.
(8) Dentales, poissons du genre de spares.
(9) Nom vulgaire du poisson genre muge.
(10) Requins de mers de France (squatine).
(11) Bananes (en arabe : moz).
(12) Poncir, (pomsire, “pomme de Syrie” sorte de citron).
(13) Céréales. Note de O. V. Volkoff.
(14) Froment commun.
(15) Dolique (lablab) sorte de haricot grimpant.
(16) Pois chiches.
(17) Denrées.
(18) Reproduit.
(19) Apprivoisée.
(20) Bien qu’ils.
(21) Ce qui.
(22) Sorte d’ail, appelé familièrement ail doré.
(23) À propos desquelles on se demande pourquoi.
(24) Embaumés.
(25) Assemblage.
(26) Lui vient.
(27) Homogène.
(28) Convenable.
(29) Escargots.
(30) Orifice.
(31) Là dedans.


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