CORPUS DES VOYAGEURS

PIRI RE’IS - B. HADJDJI MEHMED

 
1517

MANTRAN, R., « La description des côtes de l’Égypte dans le Kitab-i bahriye de Piri Reis », in Annales Islamologiques, 1981, p. 287-310.

Marin et cartographe turc. Né probablement à Gallipoli vers 1465. C’est auprès de son oncle, Kemal Re’is, que Piri Re’is apprit le métier de marin. Pendant les expéditions, il acquit une excellente connaissance de la Méditerranée et de l’art de la navigation. En 1495, le sultan soma Kemal Re’is de servir dans la marine ottomane. Piri Re’is participa aux côtés de son oncle à plusieurs missions maritimes jusqu’à la mort de ce dernier en 1510 ou 1511. À partir de cette date, Piri Re’is passa la plupart de son temps à Gallipoli pour réaliser des cartes marines. En 1513, il produisit sa première œuvre qui représente une carte du monde dont une partie seulement est conservée. On y observe l’Atlantique avec les parties adjacentes de l’Europe et de l’Afrique et le nouveau monde. Piri Re’is affirme qu’il s’est servi de sources orientales et occidentales (cartes de Christophe Colomb et portugaises) pour la réaliser. En 1547, il fut nommé amiral de la flotte de l’Égypte et de l’Inde. Après une défaite dans le golfe persique, il fut condamné à mort en 1553-1554 au Caire.
Le Kitab-i bahriyye (« Livre sur la navigation ») fut achevé en 1521 et remanié en 1526. Cette œuvre originale présente à la fois des cartes et un texte (1).


p. 295-298 :

« Dans les chroniques, il apparaît qu’Alexandrie est une ville qui a été construite dans les temps anciens. On dit qu’Alexandre aux deux cornes ayant trouvé cette ville en ruines la fit construire. Après l’époque du Saint Prophète - sur Lui le Salut ! - quelques-uns de ses compagnons vinrent vivre dans cette ville ; c’est pourquoi elle est un foyer de saints personnages. Plus particulièrement, elle est la clé de la mer du monde arabe ; la totalité de son rempart de tours mesure huit milles ; mais l’intérieur de ce rempart est maintenant en ruine ; presque en bordure de mer, ainsi que près de la porte de Rosette, il y avait encore quelques éléments en place ; le reste était détruit et en ruine ; cependant on a reconstruit le rempart de tours et les ruines sont maintenant peu nombreuses. Devant cette forteresse, il y a deux ports. Par la terre, la distance entre ces deux ports est d’un mille, mais par mer, de l’entrée d’un port à l’entrée de l’autre, il y a cinq milles. Le port situé à l’ouest est appelé Porto Vâkî, ce qui veut dire Ancien Port ; mais les Arabes le nomment Port de l’Ouest (Garb Limani).
Il y a aussi un port devant la partie Est de la ville ; la majorité des navires relâchent dans ce port situé à l’est, mais ce n’est pas un très bon port et les navires qui y stationnent doivent veiller à l’arrimage de l’ancre car il y a des sables mouvants, et c’est dangereux. En outre ce port est rempli de vers rongeurs qui attaquent le bois du navire. Bref, ce n’est pas un port tranquille. Cependant c’est une échelle, et l’on y vient pour faire du commerce.
À l’intérieur du port il y a deux rochers qui n’apparaissent pas à la surface de l’eau, il faut faire attention. On arrive à jeter l’ancre et éviter l’un des rochers en le contournant par le sud-ouest, vers une grande tour ; l’autre, non loin de la mer libre, se trouve à côté des brisants qui sont devant la ville. On entre dans le port par le milieu de ses brisants signalés avec ce rocher. À deux milles de la ville, au nord-nord-ouest, il y a un cap qui ressemble à une île. Au-dessus de ce cap se dresse une belle forteresse avec rempart et tour ; de nombreux canons veillent sur le port ; les navires étrangers ne s’y arrêtent pas. Devant cette forteresse il y a un petit îlot appelé Maymûna.
Entre cet îlot et la forteresse, les caïques passent, mais non les gros navires, car il y a des hauts-fonds. On dit que dans les temps passés, sur cet îlot, il y avait un miroir et que les navires venant de la mer se voyaient dans ce miroir. En mer, à l’est-nord-est de Maymûna, il y a un haut-fond avec quatre brasses d’eau.
Si, venant de la mer on désire connaître le repère d’Alexandrie, on aperçoit d’abord une éminence en forme de tente – que l’on appelle la Colline du Lac ; en avançant davantage, on voit une autre éminence ; au-dessus de la hauteur en forme de tente se dresse une tour ; au temps de…(2) , on surveillait depuis cette tour les navires venant du venant du large ; autant l’on apercevait de navires, autant on élevait de pavillons ; ainsi la population de la ville et celle de la tour du port, savaient combien de navires arrivaient du large. Ensuite lorsque ces navires entraient au port, depuis la tour on tirait le canon en guise de bienvenue, puis on percevait une petite d’or du navire parce qu’on avait tiré le canon.
Maintenant la tour qui est sur cette éminence est en ruines. Le dessus de la colline qui est à l’est est tout plat, et sur cette colline on a construit un moulin à vent.
Après avoir vu ces deux collines, on se rapproche un peu de la côte et l’on distingue complètement le port et le fort ; il y a aussi un repère qui consiste en ce que, en cet endroit, la mer n’est pas trouble ; au contraire, l’eau est claire.
Si, à dix milles au large du fort d’Alexandrie, c’est-à-dire au nord, on jette la sonde, on trouve du sable mou ; certains croient que la sonde n’a pas trouvé le fond et ne s’en préoccupent pas. À trente milles au large, il y a du sable mêlé à du corail. La côte en face de l’ancienne Alexandrie est de sable fin et chaud.
Ensuite, hors de l’entrée du port d’Alexandrie sur trois milles en mer, il y a des écueils. À sept ou huit milles au large se trouve un bon lieu d’ancrage.
Depuis la forteresse de l’actuelle Alexandrie jusqu’à Aboukir, il y a trente milles. Les côtes sont constituées par des hauts-fonds, les lieux ne sont pas bons et les navires ne peuvent stationner. Cependant il existe un petit port naturel où il est possible aux caïques et aux germes de s’arrêter. On donne le nom de Kürük Hudâd à ce petit port qui se situe entre un rocher semblable à une île et le rivage. On y entre par l’est. Au large de ce petit port, près d’Aboukir, il y a un rocher que l’on voit à la surface de l’eau : on l’appelle le Rocher d’Ibn Asli ; les navires peuvent passer entre lui et la côte, c’est encore profond ; les gens d’Aboukir l’appellent aussi Ukthaynî. Près de ce rocher et d’Aboukir, il y a deux écueils, visibles ; les marins peuvent passer entre ces écueils et la côte, c’est assez profond. Que cela soit ainsi connu. C’est tout. »


(1) SOUCEK, S., « Piri Re’is », in Encyclopédie de l’Islam, t. VIII, Leiden/New-York/Paris, 1995, p. 317-319.
(2) Faut-il y voir une déformation du mot turc djindî, qui désigne un cavalier expert dans l’art militaire, ou du mot arabe djundi (soldat militaire) qui pourrait désigner le régime militaire des Mamelouks ? Note de R. Mantran.

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