SCHEFER, CH., Le Voyage d'Outremer : Égypte, Mont Sinay,
Palestine de Jean Thenaud… suivi de la Relation de l'ambassade
de Domenico Trevisan auprès du soudan d'Égypte, 1512,
Paris, 1884.
p. 171-177 :
« Nous passâmes la nuit à bord, et le samedi 17,
à une heure de jour, deux grandes embarcations de navires qui
étaient dans le port vinrent chercher l’ambassadeur. Elles
étaient ornées et disposées en façon de
palischermes, avec des dorures et couvertes de velours et de drap écarlate.
L’ambassadeur avait des motifs sérieux pour ne point permettre
aux galères de dépasser le Pharillon.
Les embarcations prirent donc l’ambassadeur et le conduisirent
à terre. Il se rendit à cheval à la marine où
il rencontra l’amiral et le diodar suivis d’une multitude
infinie de cavaliers et de piétons. L’ambassadeur trouva
sept chevaux que l’on avait amenés ; il monta sur l’un
d’eux : six personnes de sa suite en firent autant, et on se mit
en marche deux par deux. L’amiral tenait la droite de l’ambassadeur
; on entra ainsi dans la ville.
Les rues étaient remplies de monde ; à une portée
d’arbalète des fondouqs des Vénitiens, les maisons
étaient tapissées de drap écarlate. A l’entrée
de la deuxième porte, là où les maisons commençaient
à être tendues, on lisait une inscription portant ces mots
: Hæc dies quam fecit Dominus, exultemus et lætemur
in ea ; benedictus qui venit in nomine Domini, et on voyait les
armoiries de Sa Magnificence. La porte du petit fondouq était
couverte de velours cramoisi et d’étoffes de soie. On y
avait placé les armes de l’ambassadeur et l’inscription
suivante : Cogitantes in nos mala fiant sicut pulvis ante faciem
venti, etc.
L’ambassadeur et sa suite se rendirent à cheval à
la résidence de l’amiral : arrivés là, celui-ci
se sépara de l’ambassadeur et entra à cheval dans
son palais. On fit mettre pied à terre en dehors à l’ambassadeur
et à sa suite et on les fit attendre pendant quelques instants.
Nous fûmes ensuite introduits dans une grande cour à ciel
ouvert. L’amiral attendant l’ambassadeur était assis
dans une petite galerie sur un tapis étendue sur une estrade,
haute de deux pieds, que l’on appelle en ce pays-ci mastabé.
On avait disposé en dehors de la galerie une autre mastabé
pour l’ambassadeur.
Quand celui-ci fut arrivé près de l’amiral, on lui
fit prendre place avant qu’il ne parlât : il s’aasit
donc et présenta alors, de la part du doge, une lettre de créance
qui fut ouverte par l’amiral, lue par notre secrétaire,
et interprétée par le drogman. On échangea de part
et d’autre des paroles extrêmement amicales. L’ambassadeur
prit ensuite congé et se rendit, accompagné d’une
suite très nombreuse, à la demeure qui lui avait été
assignée. C’était une des plus belles maisons de
la ville. Celui qui l’avait fait construire avait dû dépenser,
au jugement de bien des gens, chose incroyable ! plus de soixante-dix
mille ducats. Le sol était couvert de mosaïques de marbre,
de porphyre et d’autres pierres de prix. Les portes, incrustées
d’ébéne et d’ivoire, valaient chacune un puits
rempli d’or, et il y en avait plus de soixante dans cette maison.
La construction différait complètement de ce que l’on
voit chez nous. Il n’y avait point de dorures à l’intérieur,
mais seulement des sculptutes et des peintures en bleu d’outre
mer.
J’esposai l’état présent d’Alexandrie.
Cette ville fut bâtie par Alexandre le Grand. Elle a plus d’étendue
que Trévise et elle est beaucoup plus longue que large ; les
neuf dixièmes sont en ruines. Jamais on ne vit pareille décadence
; la dévastation de Candie n’approche pas celle-ci. Un
pareil anéantissement a pour cause les violences et les exactions
des souverains qui tyrannisnet et dépouillent leurs sujets au
point de les forcer à abandonner leur patrie et leurs foyers
: les maisons perdent leurs habitants et, au bout de peu de temps, elles
s’écroulent.
Une grande partie de la ville est construite sur des souterrains ; on
voit deux buttes appelées vulgairement « montagnes des
Décombres. » La prison dans laquelle fut enfermée
sainte Catherine existe encore ; j’ai voulu y entrer par dévotion.
Tout près se dressent deux grandes colonnes sur lesquelles fut
placée la roue, instrument du martyre de la sainte. On voit aussi
au milieu d’une rue, nommée rue de Saint-Marc, une pierre
semblable à une meule sur laquelle cet évangéliste
a eu la tête tranchée.
On remarque encore deux obélisques comme ceux de Saint-Pierre
à Rome : l’un est debout et l’autre renversé
à terre.
Les chrétiens possèdent trois églises à
Alexandrie. L’une, sous le vocable de Saint-Saba, est desservie
par deux frères de l’ordre de Saint-Dominique ; les deux
autres, celles de Saint-Marc et de Saint-Michel, sont gouvernées
par des moines chrétiens de la Ceinture.En dehors des murs, on
voit une grande colonne où fut décapitée Pompée
qui se réfugia en Egypte après s’être enfui
de Rome.
Les bazars que nous appelons chez nous botteghe di merci sont
fort nombreux. Alexandrie possède deux ports, le meilleur est
appelé le Port-Vieux ; l’entrée en est interdite
aux navires chrétiens ; l’autre est le Port-Neuf. Le passage
est défendu par le Pharillon, château muni d’artillerie
qui ne permet pas de sortir aux bâtimens qui n’ont point
obtenu l’autorisation du soudan. L’entrée a plus
de largeur qu’une portée d’arbalète.
La ville n’a point de faubourg ; en dehors des murs, il y a quelques
petits bois où l’on recueille les câpres connues
sous le nom de câpres d’Alexandrie.
A la distance de quinze milles de la ville, se trouve un souterrain
dans lequel, chaque année, au moment de la crue du Nil qui jamais
ne fait défaut et commence environ dans les premiers jours de
juin, se déverse l’eau de ce fleuve. Elle est amenée
dans la ville par des conduits placés au-dessus du sol et distribuées
dans tous les quartiers. On se sert pendant toute l’année
de cette eau que l’on prend aux conduits pour la mettre dans des
puits. Sans l’inondation du Nil, il serait impossible de vivre
dans ce pays, parce qu’il n’y pleut que rarement.
Le lendemain de notre arrivée, l’amiral envoya en cadeau
à l’ambassadeur dix moutons, trois corbeilles de pains,
un panier de citrons, trois paniers de raves et trois paniers de pois
frais ; en outre, deux porcs, deux corbeilles d’oranges, quatre
corbeilles de radis et dix couples de poulets. Le porteur de ce présent
reçut quatre ducats à titre de gratification.
Après le dîner, l’ambassadeur envoya à l’amiral
un présent dont le détail est consigné ci-après
; il fut porté par des personnes de la suite de l’ambassadeur,
à l’exception des fromages dont les matelots furent chargés.
Drap d’or à fleurs pour une robe, onze aunes et demie ;
Drap d’or uni, onze aunes ;
Satin orange, deux coupons, vingt-trois aunes ;
Satin couleur d’argent, onze aunes ;
Ecarlate pour vêtement, trois coupons, quinze aunes ;
Drap violet, deux coupons, quinze aunes ;
Six fromages de Plaisance, pesant chacun quarante livres.
Notre drogman présenta ce cadeau à l’amiral et reçut
une gratification de vingt ducats.
Le 19, l’ambassadeur se rendit chez l’amiral pour y recevoir
une lettre du grand soudan, à lui adressée.
Cette lettre, dont le contenu est inséré dans cette relation,
était enfermée dans une enveloppe semblable à celles
dans lesquelles on met chez nous les papiers notariés ou les
actes constitutifs d’une dot. Les lignes étaient séparées
l’une de l’autre par la largeur de quatre doigts et la lettre
était fermée avec de la colle. Le grand diodar en donna
lecture et notre drogman en fit la traduction. On fit tenir l’ambassadeur
debout pour témoigner le respect dû à une missive
du souverrain ; l’amiral la remit ensuite à l’ambassadeur
qui la porta à ses lèvres et à son front, selon
l’usage du pays. L’ambassadeur s’approcha alors de
l’amiral, lui prit la main, la baisa et prit congé pour
s’en retourner.
D’après le conseil de l’amiral, nous séjournâmes
à Alexandrie jusqu’au 28 avril à cause de certains
Arabes nomades, et du bruit répandu que le Soudan devait venir
dans cette ville. Ces deux motifs nous déterminèrent à
retarder notre départ.
Nous nous mîmes en route le 28 avril, après nous être
procuré vingt chameaux et avoir envoyé par mer, à
la bouche de Rosette, une germe chargée de nos bagages et du
vin destiné à notre consommation. »