CORPUS DES VOYAGEURS

JEAN THENAUD

 
26 fév. au 18 mars 1512

SCHEFER, CH., Le Voyage d'Outremer : Égypte, Mont Sinay, Palestine de Jean Thenaud… suivi de la Relation de l'ambassade de Domenico Trevisan auprès du soudan d'Égypte, 1512, Paris, 1884.

Jean Thenaud, gardien du couvent des Cordeliers d'Angoulême, était un des protégés de Louise de Savoie et de son fils François d'Angoulême. Louise de Savoie voulut profiter de l'envoi d'un ambassadeur en Egypte pour charger Thenaud de se rendre à Jérusalem, afin de prier pour elle dans les sanctuaires des Lieux Saints, et, à l'exemple des Rois Mages, de déposer, en son nom, sur la crèche du Sauveur à Bethlehem, de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

p. 20-28 :

« Le vingt sixiesme de febvrier, saillismes dudict lieu ayant vent à poupe si tresfort, que nonobstant toutes les voiles ployées, pour une nuict fismes six vingtz milles. Et le vingt et neufviesme dudict moys au matin, decouvrismes le Pharillon d’Alexandrie, les montaignes, tours, musquettes et piramides d’icelle, et vismes hors du port la nef de la Trimoïlle que n’avoye veu dès Vaye et Gennes, qui là estoit arrivée le soir avant vespres, à laquelle mismes l’ancre, car elle n’osoit entrer au port sans saufconduict ; ésquelz bateaux furent envoyez d’une nef à l’autre pour parlementer. En l’ung d’eulx me mis pour aller veoir M. l’ambassadeur, maistre François de Bonjehan et toute la belle compaignie à laquelle me convenoit joindre. Là sceu comme aulcuns de ladicte nef estoyent demourez en rhodes, mesmement monsieur le baron d’Estaing ; et bientost que fuz en icelle, survint le viguer de Castres qui avoit esté envoyé vers l’admiral, garny du saufconduict, parquoy fismes voille pour entrer au port. Mais ainsi que l’ancre eut esté mise, nostre nef de la Trimoïlle donna contre terre si grans coups que cuidions qu’elle se rompist et estre tous perduz.
Les Mores et Turcqs qui estoyent en terre et qui n’en cuidoyent pas moins, vindrent à si grant foulle au navire pour le piller que eusmes grande peine à les mettre hors ; mais ladicte nef fut recullée facillement sur ladicte ancre. Pour cestuy inconvenient, la nef ne tira artillerie pour saluer la ville, mais le tout remis au lendemain, qui fut le IIIe de febvrier auquel jour prinsmes terre, tyrantes les nefz de la Trimoïlle, de la Vacquerre qui appartenoit au Consul et la Ragusoise, grande quantité de bombardes. Au devant de nous vint l’admiral d’Alexandrie bien monté, accompaigné de mammeluz pour nous recueillir, qui fist dire par son truchement qui estoit juif comment le Souldan estoyt moult joyeulx dont ung si grant et puissant prince que le Roy de France qui avoit subjugué toutes les Italies avoit envoyé devers luy, et que fissions aussi asseurez comme si nous estions en France.
Toute la nuit, sur les fondictz des Castellans et Genefvois l’on avoit fait feuz de joye. L’ambassadeur fist par ledict truchement remercier l’admiral plus de cinquante mille voltes. Après ce, nous fusmes conduictz en la maison du consul des Castellans Phelippe de Peretz, auquel lieu estoit un beau banquet preparé, garny de mains bons poissons, confection, fruictz et de bons vins. Les coffres et bagaiges furent conduitz dès le port audict logis par deux cameaulx pour lesquelz furent payez cinquante seraphs d’or, car telle est la coustume. Et vouloyent ceulx de la douanne visiter lesdictz coffres pour recueillir de devoir de l’entrée, ce qui ne leur fut permis.
L’admiral envoya le jour ensuivant à l’ambassadeur presens de poissons et fruictz, esperant en recueillir ung plus grant, selon la mode d’iceluy apys, ce qui fut faict. Et combien que le sien ne vaulsist six ducatz, on luy en fist ung de draps, huiles, miel, cire et fourmaiges qui vailloit près de deux cens ducatz, duquel peu se contenta.
Nous demourasmes en ladicte cité d’Alexandrie jusques au XVIIIe dudict moys de mars.
Et n’est ladict cité au lieu où premierement elle fut fondée par le monarche Alexandre, mais assez près dudict lieu.
En icelle sont deux petites montaignes artificielement faictes pour donner enseigne à ceulx qui sont sur la mer ; et au devant est la tour et chasteau du Pharillon ainsi nommé pour la tour de Pharus qui jadis estoit nombrée entre les sept merveilles du monde, tant pour sa hauteur que fondement ; car elle estoit profundement en met assise sur trois chancres de voirre, et le feu qui estoit à la syme se voyoit de nuict de trente milles en mer. Mais où jadis estoit une isle, à present l’on y va à pied sec, par terre. Il y a ung vieulx port bien seur près la dicte ville auquel ne permettent les Mores aller les chrestiens, car ilz disent leur pays par icelluy port devoir estre conquis des chrestiens.
En cestuy chasteau est, de par le Souldan ung admiral qui ne doit jamais permettre celuy d'Alexandrie y entrer. Et ne veult le dict Souldan, le chasteau estre aprovisionné fors pour deux jours de peur que ceulx du lieu ayent intelligence à ses ennemis. Combien que Alexandrie soit moult belle, grande et forte de murailles, si est elle toute ruinée par le dedans, cardès icelluy temps que ung Roy de Chippre, jacques de Lusignan l’eust gastée, oncques puis ne fut totallement ediffiée ; et n’y a en icelle plus de deux mille maisons.
Ceste cité est toute creuse et plaine de cisternes pour garder l’eaue que l’on faict venir par dessoubz terre quand le Nil croist. A ceste cause est malsaine, et qui leur trencheroit ledict conduict, la ville seroit bientost perdue. Près la maison de l’admiral est une piramide plus haute que celle qui est jouxte saincte Pierre de Romme, en laquelle sont engravez plusieurs caracteres, oyseaulx et bestes selon l’antique mode et les saintes lettres des Egiptiens. Item : hors a cité sont deux moult sumptueuses coulompnes : en l’une fist mettre en ung vaisseau d’or Ptolomée le corps du Roy Alexandre er ordonna sa sculpture là près dudict Roy. Mais alors que Cesar estoit en Egypte, il voulut veoir le corps d’Alexandre ; et de celuy de Ptolomée n’en tint compte ne extimation, en disant vouloir visiter les princes par loz et renom vivans, et non ceulx desquelz la gloire avecques le corpz est ensepvelie.
Ung tyrant prince d’Ethiopie après qu’il eut degasté Egipte, viola ledict sepulchre, duquel il emporta l’or et mist le corps en sepulchre de voirre dont bien tost après, divinement fut pugny comme sacrilege violateur des sepulchres. Sur l’autre coulompne fist mettre le piteux et chevaleureux Cesar, le chef de Pompée que le Roy d’Egipte (duquel Pompée jadis étoit tuteur) avoit fait trencher pour cuider complaire à Cesar. Au circuyt sont plusieurs beaux jardins plains de fruictiers, d'herbes, poupons (1), pateques, cassiers, palmes et aultres choses singulieres.
Au dedans de la ville sont plusieurs eglises comme Saincte Michel et Sainct Marc que tiennent les chrestiens de la ceinture.
Item : Sainct Sabe où sont enterrés les Latins par ainsi qu'ilz payent quatorze ducatz à l'admiral pour droict de sepulture. A l'ocasion de ceste eglise, jadis fut grande contention entre les Veniciens et Genefvois, pour laquelle finer (2) fut determiné qu'elle seroit commune à tous Latins. C’estoit jadis la patriarchalle eglise où prescha sainct Iehan l’evangeliste, sainct Iehan l’aumosnier, Astanase, Origene et plusieurs aultres docteurs, que les Sarrazins n’ont sceu prophaner, car ilz ont voulu faire souvent boucherie d’icelle ; mais, en voulant detailler les chairs, ilz se coupoient bras, mains, ou se coupoient les gorges et ventres, comme enragez et demoniaques. Puis, l’ont vvoulu faire musquete ; mais ceulx qui montoient és tours pour crier à l’oration se gettoit du hault en bas. Item : quant l’ont voulu ruiner, n’ont peu pour plusieurs prodiges qui s’apparoissoient. En ladicte ville se monstroyt le lieu du martyre de la glorieuse saincte Katherine, les coulompnes où furent mises les rhoues et la prison.
Item : sont quatre fondictz, deux appartenans ès Veniciens, le tiers est pour les Genevois et le quart pour les Castellans. En iceulx sont les logis des marchans et belles chapelles èsquels sont enfermez de nuict les marchans par les Mores. De tout ce qui entroit au port et ville de Alexandrie le souldan (3) en prent tribut. A ceste cause sa douanne est affermée, par chascun an, deux cens cinquante mille seraphs d'or. Et combien que les chrestiens soient mal traictez audict lieu, toutesfois le proffict à celuy qui scet (4) le traffic de marchandise est si grant que les marchans ont, tout temps, vouloir de retourner, car ils gaignent cent pour cent et plus, en marchandises qui icy sont desperées (5) et de peu de valeur. Là aussi sont les pois et mesures plus grandes.
Le jeudy dix huictiesme de mars, après midy partismes d’Alexandrie accompaignez de deux mamelus : le bagaige se portoit une partie par mer, l’autre par terre. Par mer se portoient vins, coffres, draps, pelleteries et aultres maintes choses dont devoit estres faict present au Souldan. Chascune botte de vin qui entroit au Cayre devoit de tribut XIII ducatz, fors celluy des ambassadeurs et de leur train, pour lequel n’est rien payé. A ceste cause, sous l’ombre de l’ambassade, seis porter IIII bottes ou tonneaulx de vin sur lesquelz, oultre ce que donnay és religieux de Hierusalem estans en prison au Cayre, c’est assavoir deux charges et une que retins pour moy, y prouffitay jusques à la montance de L seraphs d’or. Au partir de Alexandrie payoit chascune compaignie XIIII ducatz ; un seul autant que dix mille et dix mille ne payent plus que ung. »


(1) Melons.
'2) Finir.
(3) Sultan.
(4) Se livre.
(5) Communes.

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