CORPUS DES VOYAGEURS

MARTIN BAUMGARTEN

 
1507

BAUMGARTEN, MARTIN, The travels of Martin Baumgarten, a Nobleman of Germany, through Egypt, Arabia, Palestine, and Syria, London, 1732 (1).

p. 391-393 :

« Le neuvième jour, vers midi le guetteur cria qu’il apercevait Alexandrie devant nous. À cette nouvelle, nous fûmes transportés de joie, espérant être parvenus à la fin de ce périple et dangereux voyage. Nous exprimâmes notre joie en élevant vers Dieu l’offrande de notre reconnaissance.
Dans la soirée, nous arrivâmes à Alexandrie et en passant à la hauteur de la tour nommée Pharos qui est en même temps une défense et un ornement du port, nous larguâmes toutes nos voiles (selon la coutume) pour rendre nos devoirs au sultan, puis nous pénétrâmes ensuite dans notre havre longuement désiré. Nous précédant de peu, Gamali, amiral de la flotte turque avait débarqué l’ambassadeur turc auprès du sultan et avait jeté l’ancre au milieu du port. Poussé dans le port par un coup de vent plutôt frais, nous bousculâmes ses navires : là-dessus, pensant que nous l’avions fait exprès, les Turcs se précipitèrent sur leurs armes et avec un grand cri s’apprêtèrent à nous attaquer. Mais comprenant par nos cris angoissés ce qui s’était passé, craignant également les lois et les privilèges du port, ils jugèrent préférable de nous laisser tranquilles. Nous nous dégageâmes d’eux avec beaucoup de mal et nous trouvâmes un point d’ancrage. Cette nuit-là, nous dormîmes peu ou pas du tout car les Turcs nous dérangèrent par le vacarme confus des instruments musicaux et des voix qui leur sont propres, nous demandant d’en faire autant et nous insultant pendant que nous nous obligions à garder notre calme.
Le dixième jour vers le lever du soleil, l’ambassadeur du Sultan Tongobardin que nous avions amené avec nous depuis Venise descendit à terre. Toute la jeunesse de la ville vint se presser autour de lui pour le voir et lui présenter ses humbles hommages. Le chef de la ville accompagné d’une énorme foule de Mamelouks, tous bien montés, ainsi qu’un très grand nombre de personnes faisant un tapage confus et désagréable avec leurs tambours et autres instruments qu’ils avaient, le reçurent très magnifiquement ; et le consul vénitien qui est le protecteur et le juge entre les sujets de cette république dans ces régions ayant richement décoré un bon nombre de bateaux avec des banderolles, trompettes, etc… accompagna l’ambassadeur à terre, au grand étonnement et émerveillement des barbares. Et en plus tous les bateaux qui étaient dans le port rendirent hommage à Tongobardin, en tirant un nombre infini de coups de canon et emplirent l’air de leur bruit, de leur feu, de leur fumée et des cris de leurs hommes.
Le onzième jour nous allâmes à l’auberge vénitienne et quittâmes la mer pour quelque temps ; et parce qu’avec nos habits, nous ressemblions plus à des marchands qu’à des étrangers, nous avions à notre gré toute liberté d’entrer et de sortir. D’ailleurs nous avions apporté très peu d’argent avec nous, ayant pris à Venise des lettres de change ; sinon, il aurait fallu payer une douane considérable, car les Sarrasins font une fouille profonde. Nous arrivâmes néanmoins à sauver une grande partie de ce que nous apportions en le cachant dans un cochon, animal qu’ils exècrent plus que toute chose. Entre-temps, avec l’aide d’un guide vénitien, nous visitâmes les plus beaux endroits de la ville où nous remarquâmes un grand nombre de choses dignes d’être notées, que je raconterais après avoir rendu compte de l’origine de la ville.

Description d’Alexandrie, la pyramide qui s’y trouve. Les églises chrétiennes. Les anciens sages. Le trafic, l’utilité des pigeons. Le port. Bénéfices tirés des noisettes et des châtaignes. La trahison de Tongobardin.

Alexandrie, la plus grande ville d’Égypte, fut construite par Alexandre le Grand, trois cent vingt ans avant la naissance de Jésus Christ, sur la côte de la mer égyptienne dans cette partie de l’Afrique qui s’étend près de l’embouchure du Nil que certains appellent le canopique et d’autres Héracléenne. Cette cité fut fondée par Alexandre de sorte qu’elle porte son nom et recèle sa tombe ; il est dit que Jules César est venu y faire ses dévotions. Elle est entourée d’un vaste désert et d’un rivage sans port, de rivières et de marais boisés. Les rois successifs, comme le relate Diodore de Sicile, ont largement contribué à l’accroissement de cette ville par les dons qu’ils firent et les ornements qu’ils lui accordèrent ; ainsi donc à la longue, selon certains elle devint la plus illustre cité dans le monde. Sa longueur comme le relate Joseph était de 30 furlongs. Tout est creux dans le sous-sol ; il y a des aqueducs partant du Nil et menant à de nombreuses maisons privées, à l’intérieur desquelles l’eau leur est amenée ; laquelle eau se dépose et se clarifie en peu de minutes et elle est utilisée par les chefs de famille, leurs enfants et leurs serviteurs : car celle qui est puisée dans le Nil est pleine de vase et de boue qu’elle apporte un grand nombre de maladies à ceux qui la boivent ; mais les plus pauvres sont contraints de l’employer, car il n’y a pas une fontaine publique dans toute la cité.
En ce moment elle est magnifique du dehors ; les murs qui sont très larges, sont ainsi bien bâtis, solides et hauts et les tourelles qui les surmontent sont nombreuses ; mais à l’intérieur, au lieu d’une cité on ne voit rien qu’un prodigieux amas de pierres. Il est rare de voir une rue entière, mais il y a de larges passages, des cours, quelques maisons entières.
Là où s’élevait autrefois le palais d’Alexandre, il y a maintenant un obélisque dressé de marbre rouge et solide, de onze mains au carré à la base, d’une hauteur merveilleuse se terminant en pointe ; et surtout de haut en bas, est décoré de nombreuses figures, de créatures vivantes et d’autres choses, démontrant clairement que les Égyptiens de l’ancien temps employaient cela au lieu de lettres.
Il y en a qui disent que l’obélisque de Rome, à Saint-Pierre, dans lequel les ossements de Jules César sont conservés s’élevait autrefois près de celui dont je parle maintenant ; mais celui-ci dépasse de beaucoup celui-là également en hauteur et épaisseur.
Il y a encore à voir à Alexandrie quelques églises chrétiennes, parmi d’autres celle de Saint-Saba appartenant aux Grecs. Et dans un autre endroit celle de Saint-Marc, qui dit-on fut le premier à avoir jamais prêché l’Évangile dans ces régions. Et à cet endroit, on vous montre un bassin dans lequel, disent-ils, cet apôtre baptisait. Derrière l’autel de cette église, on peut voir d’anciens manuscrits contenant les travaux d’Athanase, Cyrille, Irenée et quelques autres, tous pourris et mangés par les mites, et certains d’entre eux sont presque entièrement brûlés. Autrefois dans cette cité plusieurs savants éminents et devins florissaient, tel Philon le Juif qui écrivit plusieurs choses très utiles ; Origène le prêtre, Athanase, ce célèbre et fidèle évêque de cet endoit ; Dydime, Théophile, Jean L’Aumônier et plusieurs autres qu’il serait fastideux de mentionner. Et ici s’épanouirent les soixante-dix interprètes à l’époque de Ptolémée Philadelphe.
De nos jours, on peut voir ici de grandes quantités de plusieurs sortes de produits rapportés de la plupart des endroits du monde. Ici les marchands de Venise ont deux entrepôts remplis d’une grande quantité de produits, sur lesquels le consul qui est un homme de grande autorité a pouvoir. Les Génois également, ainsi que les Turcs et les Scythes qui ont appris à manier l’or, ont quelques entrepôts à eux que les Maures prennent la précaution de fermer chaque nuit.
Il y a aussi à l’intérieur des murs, deux collines artificielles élevées si haut que du sommet de celles-ci on peut voir les bateaux à une grande distance.
Ils disent aussi qu’à l’occasion, ils peuvent envoyer des lettres d’Alexandrie au Caire par les pigeons auxquels ils les attachent et qu’ils élèvent dans ce but. Cela, bien que je ne l’aie pas vu moi-même, cependant j’avais de bonnes raisons d’y croire, étant renseigné à ce sujet de manière convaincante ; et par ailleurs comme Pline le raconte, au siège de Mutina, Brutus attacha une lettre au pied d’un pigeon, et par ce moyen l’envoya au camp du consul.
Au dehors des murs de la cité on peut voir la colonne de Pompée de soixante coudées de haut, au-dessous de laquelle, ils disent, repose sa tête. Ceci pour la cité.
Quant au port, il est tellement compliqué, que même en temps de paix, il n’est pas facile d’y entrer ; car non seulement son entrée n’est pas droite, mais est aussi tortueuse, à cause de quelques rochers et pierres qui sont cachés sous l’eau. Sa partie gauche est renfermée par des digues artificielles ; sur la droite, se trouve l’île de Pharos, sur laquelle il y a une tour et un fort portant ce nom. Cette tour était autrefois considérée comme une des sept merveilles du monde, étant si prodigieusement haute que les marins pouvaient voir la lumière qui était à son sommet à une distance de quarante milles, ou presque, et d’après elle, diriger leur route vers la terre. Le port à l’intérieur est très sûr, avec à peu près 3 milles et demie de tour ; là sont apportées des autres parties du monde toutes sortes de marchandises que ce pays désire, et de là est exporté vers ces pays tout ce qui n’est pas consommé de sa propre production.
Pendant que nous étions un jour à une fête avec les marchands, entre autres choses, un certain vénitien nous dit qu’en une année, par le chargement d’un bateau de noisettes d’Apulie, il pouvait gagner dix mille couronnes ; et qu’envoyant un bateau chargé de châtaignes, chaque année, à Tripoli de Syrie, il pouvait se faire douze mille couronnes. La raison en était que les Maures, les Égyptiens, les Syriens et autres gens de la religion mahométane, employaient beaucoup cette sorte de fruit ; car bien qu’ils aient d’excellents fruits chez eux, et d’une grande variété, cependant ils se gâtent rapidement. Par conséquent ce qu’ils ne consomment pas en été, ils l’exportent dans d’autres pays : et tout l’hiver, particulièrement durant leur mois de jeûne, ils vivent de ces noix étrangères que leur pays ne produit pas ; transportées dans d’autres pays, elles ne se gâtent pas facilement pendant longtemps ; elles ne sont pas non plus détruites par la vermine, comme chez nous.
Dans l’intervalle nous nous approvisionnâmes de toutes choses nécessaires à notre voyage ; et étant recommandés à Tongobardin, un Mamelouk, et ayant de fréquentes occasions de bavarder avec lui familièrement, nous lui fîmes un cadeau de cinquante de ces pièces d’or qu’ils appellent des Seraphs, pour que sous sa faveur et sa protection, nous pussions voyager avec plus de sécurité. Cet argent n’était pas plus que ce qu’il avait longtemps attendu de nous ; car il était toujours très accessible et affable envers nous et, souvent, il nous proposa tous les services dont il avait le pouvoir. Mais pas plus tôt eut-il notre argent dans sa poche, dont l’espoir l’avait rendu si courtois, qu’il commença à nous mépriser et à nous regarder de haut ; cependant, nous fîmes semblant de tout prendre du très bon côté, considérant que nous étions des étrangers.

Ils partent et arrivent à Rosette. Description du Nil et de l’Égypte.

Le 22 septembre, le matin de bonne heure, nous montâmes sur nos mules en compagnie de quelques marchands italiens et nous partîmes pour Rosette en ayant un Mamelouk pour nous guider. »


(1) Traduction : Cl. Normand (archives Sauneron, IFAO).
(2) Archives Sauneron.

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