CORPUS DES VOYAGEURS

PIERRE MARTYRE D’ANGHIERA

 
23 déc. 1501 au 16 janv. 1502

PASSI, C., Relationi del S. Pietro Martire milanese delle cose notabili della provincia dell’Egitto scritte in lingua Latina alli Serenisse di felici memoria Re Catolici D. Fernando e D. Isabella & hora recata nella Italiana, Venetia, 1564 (1).

Il naquit en 1455 à Arona sur le lac Majeur. Sa famille était l'une des plus illustres de Milan. Il se rendit à Rome en 1477 et se mit au service du cardinal Ascanio Sforza Visconti puis de l'archevêque de Milan. Il y resta 6 ans et eut des relations avec les littérateurs les plus distingués. Il se rendit en Espagne en 1487 et entra au service du roi Ferdinand et de la reine Isabelle. Il quitta ensuite les armes pour l'état ecclésiastique et fut chargé par la reine d'enseigner les belles lettres aux jeunes seigneurs de la cour. En 1501, le roi Ferdinand le chargea d'une mission délicate auprès du sultan d'Egypte. Il était chargé de disculper son souverain des accusations portées contre lui par les Maures, réfugiés d’Espagne, et de demander au Sultan d’Egypte, Quansuh al-Ghauri, de protéger les intérêts des pèlerins en Terre Sainte. À son retour, le roi le fit conseiller pour les affaires de l'Inde et le nomma en 1505 prieur de l'église de Grenade. Après la mort du roi, Anghiera conserva un crédit auprès du nouveau roi et obtint une riche abbaye de l'empereur Charles-Quint. Il mourut à Grenade en 1526 .

p. 22b-23 :

« Chapitre VIII. Description faite par le sieur Pietro Martire sur l’état de la ville d’Alexandrie, et le mauvais traitement que font subir les Mamelouks aux habitants pour obtenir de l’argent.

J’eus l’autorisation de l’Amiral d’Alexandrie de pouvoir descendre à terre, car sans cela ils ne permettent à personne de débarquer. Et je pris logement chez un certain Filipo da Pareda, de Barcelone, consul des nations espagnole et française dans cette région. Dès mon entrée à Alexandrie, il expédia un messager au Caire (qui fut l’ancienne Babylone, et qui, à présent, est la capitale et le siège royal des provinces d’Egypte, de Judée et de Syrie) pour informer le sultan de mon arrivée ; car il est de coutume que toute personne qui veut aller au Caire attende d’abord un sauf-conduit du sultan avant de s’acheminer vers le Caire.
Donc, en attendant ce sauf-conduit, je commençai à observer les climats et à considérer à quel point Alexandrie était à cet égard éloignée, car elle constitue le troisième climat après Méroé ; et je sus qu’à cette période, dès que l’hiver arrive dans nos régions d’Europe, les hirondelles et les milans (qui en Espagne s’appellent milans royaux) ainsi que les autres oiseaux migrateurs viennent hiverner à Alexandrie ; en pleins mois de décembre et janvier, ils avaient de beaux arbres et jardins couverts de verdure.
Le sixième jour suivant mon entrée à Alexandrie, ne pouvant plus passer mon temps à ne rien faire, je commençai à me promener à travers la ville. Lorsque je vis cette ville, qui fut jadis si renommée et si grande, peuplée de tant d’habitants, si belle, si riche, siège des Ptolémées rois d’Egypte, maintenant à ce point ruinée et désolée, et en grande partie inhabitée, je fus saisi d’une telle pitié devant son malheur que j’en pleurai. Ô malheureuse cité, quelles murailles épaisses, quelles vastes rues, quelles belles façades de maison, qui montaient vers le ciel, quels grands arcs de portes, sont devenus cendre et ne laissent plus voir aucune trace ! je cherchais sans cesse d’où était venue cette ruine lamentable, et différentes raisons m’en étaient présentées. Certains pensaient que cette ruine était venue suite à une grande peste ; d’autres des guerres et des émeutes de ses habitants ; mais la plus grande partie s’accordait à dire que le dépeuplement était dû à la cruauté des califes et des sultans qui se succédèrent dans cet Etat, aux califes, après que le siège royal eut été transféré au Caire ; et surtout à la tyrannie cruelle des esclaves mamlouks. De fait, à l’élection de chaque nouveau sultan, ces pauvres gens qui habitent Alexandrie sont dépouillés et écorchés vifs, selon le bon plaisir des Mamlouks - comme si c’étaient des animaux mis en vente ; tout cela, parce que la ville d’Alexandrie, à part Damas en Syrie, est la ville la plus commerçante et la plus affairée qui existe dans tout le royaume du Sultan. Il y eut même certains sultans, informés par des dénonciateurs secrets, qui leur enlevèrent leur argent par la torture sans donner d’autre raison que celle-ci : “Nous voulons de l’argent”. C’est pourquoi tous les marchands ou autres riches habitants de la région s’attendent continuellement, nuit et jour, à mourir, à cause des richesses que l’on croit qu’ils possèdent ; ils en tremblent et mènent une vie malheureuse, et sont tourmentés de mille soucis. De là vient le fait que de nos jours il se fait peu de commerce et qu’on ne trouve pas de richesses visibles, sinon en petit nombre ; parce que les marchands font tous semblant d’être pauvres, et vivent et s’habillent modestement faisant croire qu’ils ont des choses plus ordinaires qu’à l’accoutumée, pour ne pas être soupçonnés d’être riches. Mais j’en ai assez dit pour le moment sur les choses d’Alexandrie. »


(1) Traduction : C. Burri, N. Sauneron (archives Sauneron, IFAO).
(2) Biographie Universelle ancienne et moderne, Paris, 1811, t. 2, p. 169-170.

si vous êtes entré sur le site par cette page, cliquer ici pour ouvrir la fenêtre de navigation