CORPUS DES VOYAGEURS

FÉLIX FABRI

 
23 oct. au 14 nov. 1483

Fabri F., Voyage en Égypte de Félix Fabri, 1483, par J. Masson, Ifao, 1975 .

Le frère Félix Schmidt naquit à Zurich vers 1434-35 et mourut en 1502. Il faisait partie de l'Ordre des Frères Prêcheurs et latinisa son nom en Fabri. Il accomplira deux pèlerinages : le premier d’avril à novembre 1480 et le second, un peu plus long, d’avril 1483 à janvier 1484. Lors de ce second voyage, présenté ici, il accompagne Johan Truchsess avec une douzaine de nobles allemands. Après avoir été à Jérusalem, ils partent pour le Sinaï où ils visitent Sainte-Catherine, puis passent par le Caire et atteignent Alexandrie.

p. ?655?-?726? (tome II) :

Entrée des pèlerins a Alexandrie, comment ils furent retenus enfermés et captifs entre les portes et maltraités et ennuyés

« Nous traversâmes la plaine de sel en grande hâte, de façon à parvenir plus rapidement à Alexandrie pour y manger et boire quelque chose. Ayant pénétré par une saillie les hauteurs qui nous faisaient face, nous parvînmes, par une voie encaissée jusqu’à la fin de ces hauteurs. Nous aperçûmes là de grandes et très anciennes ruines de murailles qui s’étendaient en long et en large et qui nous disaient qu’autrefois s’était dressée là l’antique Alexandrie. Nous aperçûmes également devant nous la glorieuse cité d’Alexandrie, entourée pour une grande partie par la mer et bordée pour une autre partie de jardins et vergers merveilleux, parmi lesquels se dressaient des palmiers si élevés et si nombreux, qu’on eût dit une forêt de pins. La terre près d’Alexandrie est, grâce au Nil, d’une rare fécondité, et tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie humaine s’y trouve, comme on le verra, en abondance.

Le délicat accueil d’Alexandrie

Tout en progressant, alors que déjà nous approchions de la ville, nos chameliers et âniers, indignés, nous obligèrent à descendre de chameau et d’âne, déclarant qu’il était contre le droit de cette noble cité qu’un Chrétien y pénètre assis sur un chameau, un cheval ou un âne. Nous marchâmes donc avec les bêtes vers la porte de la ville qui était en face de nous, et la plus proche, mais lorsque les gardiens des portes nous aperçûrent, ils se précipitèrent sur nous avec des bâtons et des fouets, fermant la porte derrière eux et déclarant que cette porte était ouverte pour les indigènes, les Sarrasins notables et les ministres de Mahomet, et en aucune façon, pour les chiens et les dévots du Christ. Ils déclaraient donc à nos chameliers qu’ils devaient nous conduire en suivant les fossés jusqu’à l’autre porte de la ville, là où les étrangers sont visés et examinés afin de savoir s’ils sont dignes ou non d’être introduits. Nous fîmes donc par un long chemin le tour de la ville, anxieux et tristes, sachant qu’à nouveau nous aurions à souffrir et à être maltraités. Quelques jeunes Sarrasins qui se livraient ensemble à leurs jeux d’enfants devant la première porte, abandonnèrent leurs jeux en nous voyant, et, courant après nous en se moquant, se mirent à nous jeter des pierres. Tandis que nous les chassions à notre tour avec des pierres, ils se mirent à nous bombarder avec force de leurs frondes, nous obligeant à regarder, non où nous mettions les pieds, mais en l’air, pour éviter les jets de pierres. D’autres encore, courant sur les remparts de la ville, nous insultaient du haut de la muraille, nous envoyant une pluie de pierres. Jamais encore nous n’avions été aussi mal accueillis, comme nous le fûmes à Alexandrie. Nous dûmes tourner longtemps, avec une telle fatigue et nous trouvant dans un tel état d’épuisement que nous ne pouvions presque plus marcher, épuisés d’inanition et souffrant de mille manières.
Nous arrivâmes pourtant, enfin, à une porte, large, haute, flanquée de tours, de défenses étonnantes, et munie de verrous de fer. D’une porte à l’autre, elle formait une quadruple entrée, et la porte antérieure était de fer comme celle de l’intérieur. Il y avait aussi entre les deux portes, au-dessus d’un fossé, une passerelle mobile qui pouvait être enlevée. Devant la porte se tenait un percepteur avec un fouet ; il n’exigea qu’un léger impôt pour nos bêtes, mais sans violence ; il n’exigea rien de nous, nous réservant à d’autres. L’impôt payé nous passâmes la première porte par la passerelle, avec joie, pensant, pour avoir contenté le premier, avoir échappé à la main des percepteurs. Le soleil s’était déjà couché, nous pensions que les percepteurs n’étaient donc plus là, et que nous pourrions ainsi entrer en cachette dans la ville. Nous avions en effet, durant tout notre voyage, entendu dire des choses terribles à propos des percepteurs préposés aux portes d’Alexandrie.
La double enceinte d’Alexandrie

La passerelle du fossé franchie, nous parvînmes à une grande porte de fer, près de laquelle des Sarrasins montaient la garde, en armes. Ils ne nous disaient rien, ni en bien ni en mal, ils ne nous interdisaient pas l’entrée, au contraire ils nous enjoignirent tous ensemble de pénétrer au-dedans, puis, une fois que tous ceux de notre groupe furent entrés, ils fermèrent la porte, et une fois fermée ils nous ordonnèrent de poursuivre notre chemin. Après cette porte, il y a une voie incurvée entre de très hautes murailles et des tours, qui conduit jusqu’à la porte de fer de l’intérieur qui ouvre sur la ville. Lorsque nous y parvînmes, nous y trouvâmes de nombreux hommes d’armes, et comme nous voulions entrer, ils nous repoussèrent avec des bâtons et des fouets ; puis, ayant fermé les portes derrière eux, ils nous ordonnèrent de décharger les bêtes. Une fois les bagages déposés, ils rouvrirent la porte extérieure, firent sortir nos chameliers avec les chameaux, les âniers avec les ânes, et tous les autres, sauf les pèlerins et Halliu le substitut du Trucheman ; et ils nous enfermèrent entre les deux portes de fer avec nos affaires en nous déclarant que le lendemain, une fois nos affaires examinées et l’impôt payé, on nous laisserait entrer.

Campement entre les deux enceintes d’Alexandrie

Nous étions donc ainsi enfermés par des portes de fer, des verrous et des chaînes de fer, et des murs très hauts. Me revint alors à l’esprit la cité inhumaine de dieux infernaux dont Virgile a dépeint toute l’horreur en vers nombreux, à laquelle les poètes ont attribué Pluton pour roi, elle qui avait pour gardien le chien à trois têtes, Cerbère, qui dévorait tout avec une voracité inouïe, et qu’on disait à trois têtes parce qu’il était bruyant par ses aboiements, habitué à mordre à tout propos, et infatigable quand il vous saisissait. Ce chien ne laissait entrer rien de bon ni de juste, d’où le vers : « Les lois divines interdisent à l’homme pur de franchir ce seuil de scélératesse ».
Nous craignions très fort ce chien dont la voracité signifie la cupidité, et, l’habitude de mordre, la colère. Nous savions que nous n’étions enfermés pour aucune autre raison que celle de la cupidité des Sarrasins qui nous déchirerait.
Puisque nous étions enfermés de toutes parts, nous mîmes un peu d’ordre dans nos affaires, mais notre épuisement se rappelait à nous, et nous nous sentions tomber d’inanition. Or, nous ne pouvions réussir à avaler les pains que nous avions tirés de vos sacs, ni même les casser avec nos dents, car nous n’avions pas d’eau à boire. Poussés par la nécessité, nous allâmes jusqu’à la porte intérieure qui mène à la ville et à coups de pierres, nous frappâmes de toutes nos forces. Le premier qui accourut fut ce chien funeste d’Halliu qui était avec nous et qui nous reprocha avec véhémence le bruit que nous faisions, mais nous n’en tînmes pas compte. Nous avions espoir dans l’humanité de ces Alexandrins, et qu’ils ne nous laisseraient pas tomber d’épuisement ce qui n’aurait pas tardé à se passer. Aux coups donnés, accoururent quelques personnes qui habitaient près de la porte et qui s’informèrent de la raison de ces coups. Nous le leur expliquâmes et leur fîmes passer quelques madins par l’espace qui existait entre les battants de la porte et le sol ou le seuil, leur demandant de nous apporter de l’eau et du pain. L’espace entre le seuil et les battants était en effet tel que nous pûmes faire passer des amphores et des fiasques. Ayant accepté l’argent et les amphores, ces indigènes nous apportèrent des pains, mais chauds, qui venaient d’être pris au four, des amphores d’eau et une corbeille avec des dattes, fruits des palmiers. Nous nous assîmes donc ; chacun reçut une part des choses offertes, et nous reprîmes des forces sans être pour autant rassasiés. Nous étions affamés comme des chiens, altérés comme des cerfs, et par les mets signalés ci-dessus, nous avions plus excité notre appétit que nous ne l’avions apaisé. Nous étions cependant reconnaissants de la pitié des indigènes et encore plus reconnaissants pour ce délassement et pour cet endroit de repos.
Nous étions en effet enfermés dans l’endroit le plus sûr, et il était propre. Nous ne pouvions ni sortir, ni entrer ; personne ne pouvait parvenir jusqu’à nous. Sur la droite pourtant, près de la porte intérieure, une petite porte avait été laissée ouverte ; elle donnait entrée dans un espace, à l’intérieur, entre la haute muraille intérieure de la cité, et celle de l’extérieur qui s’élève des fossés. Dans les limites de cet espace nous pouvions circuler sur une longue distance à l’intérieur de chacun des deux murs, regarder à travers les meurtrières dans les fossés, et monter au sommet du mur extérieur jusqu’aux créneaux et quelques tours, ce que je fis. Je crois que l’usage de cet endroit à découvert nous avait été laissé pour nous éviter d’accomplir nos nécessités dans le passage commun entre les deux portes. La nuit étant déjà venue, nous prîmes place pour nous reposer et nous dormîmes tranquillement, sans personne pour nous tracasser du haut des tours ou des murailles, et nous regagnâmes cette nuit-là, en dormant, ce que nous avions perdu les nuits précédentes sur le Nil, en veillant.

Perquisition des pèlerins à la porte d’Alexandrie et leur entrée dans la ville

Le vingt-quatre Octobre : Préparatifs pour la fouille de la douane.
Le 24, au lever du jour, nous regroupâmes nos affaires, et préparâmes sacs et corbeilles, et nos affaires à l’intérieur, de façon à ce que ceux qui nous fouilleraient ne puissent rien trouver de précieux à la surface de tous ces bagages. Les pèlerins qui avaient de l’argent se demandèrent comment le faire passer sans que les percepteurs s’en aperçoivent, et c’est ainsi que l’un d’eux déposa plus de cent ducats dans mon amphore, amphore que je devais emporter jusqu’en ville ; d’autres en introduisirent dans des pains ; d’autres dans la doublure de leurs vêtements, dans des endroits insoupçonnables ; d’autres en mirent dans un flacon dans lequel nous transportions de l’huile ; d’autres dans du beurre ; d’autres dans du fromage ; tous s’efforçant ainsi d’en cacher de diverses manières, car sur toute chose qui entre ou sort d’Alexandrie, les percepteurs exigent un dinar croisé d’impôt et de droit de péage. Quant à moi, j’étais libre de ces soucis car depuis peu je n’avais plus d’argent, les objets précieux d’or et d’argent sous forme d’anneaux, de petites croix et de médailles que je portais avec moi dans une bourse, je les cachais avec la bourse elle-même dans un sac de farine d’avoine, l’introduisant dans la farine pour qu’elle ne soit pas trouvée.
Selon la Summa Hostiensis, nous ne commettions pas de péché en cachant nos affaires car nous n’étions sujets ni des Sarrasins, ni de leurs lois, ni de leurs institutions. Nous ne leur avions rien juré, ni promis, et cette terre elle-même, qui est nôtre, ils l’occupent par la force sans aucun droit. Nous ne leur devions donc absolument rien.
Cependant Halliu nous voyant occupés à cacher des affaires nous conseilla d’ouvrir corbeilles et sacs et de dénouer tout ce qui était lié, car les percepteurs ouvrent et fendent à coups de couteaux tout ce qui est trop bien fermé ou noué ; et comme nous lui disions que nous étions porteurs d’une lettre de libre passage de la part du roi Sultan d’Egypte, ce vaurien éclata de rire, nous affirmant que même si le Sultan avait été là personnellement, nous ne serions pas pour autant entrés dans la ville sans avoir été fouillés. Il nous conseilla même de cacher cette lettre de peur que les percepteurs n’y trouvent un prétexte de plus pour nous fouiller de façon plus pointilleuse. Nous dénouâmes donc tout ce qui était lié, et étalâmes tout au grand jour de façon à ce que la fouille puisse s’accomplir plus rapidement et sans difficultés – sauf bijoux et argent que nous avions cachés.

Fouille des commerçants

Depuis peu, déjà, le soleil s’était levé, et ceux qui désiraient entrer avec des chameaux chargés, menaient grand tapage et criaient devant la porte extérieure. Les gardiens des portes arrivèrent enfin avec les hommes de l’octroi et les percepteurs ; mais en débouchant sur nous, ils déblayèrent le chemin de toutes nos affaires, et firent entrer les chameaux qui se trouvaient devant la porte. Ils firent baraquer tous les chameaux, et ayant jeté les sacs à bas ils fouillèrent tout, y compris les chameliers, leurs coreligionnaires, et, sous nos yeux, ils firent se déshabiller les Sarrasins, Egyptiens et Maures pour chercher s’ils n’introduisaient pas quelque chose en fraude. Il y avait plus de quatre-vingt-dix chameaux, et il se passa du temps avant que tout n’ait été inspecté.

Le Trucheman d’Alexandrie

Le Trucheman survint enfin d’Alexandrie ; il se nommait Schambeck ; c’était un personnage imposant, noir, vigoureux et de haute taille, d’apparence assez emporté, Mamelouk influent, sachant parfaitement parler l’Italien. Il nous salua cordialement, et embrassa chacun, selon leur coutume, ce en quoi il s’ouvrit le chemin de nos cœurs et nous mîmes en lui tout notre espoir. Nous lui montrâmes donc la lettre du Sultan ; il fut d’avis de la montrer aux inspecteurs. Il nous consola également au sujet de la fouille en nous disant qu’il insisterait auprès de ces Seigneurs afin qu’ils ne nous traitent pas de façon déshonnête. On nous avait dit en effet qu’on cherchait des pierres précieuses jusque dans les parties secrètes du corps. Néanmoins, il nous encouragea à nous montrer patients, en nous déclarant que l’on observait dans cette cité, jusqu’à maintenant, l’antique façon de procéder de la ville d’Athènes. Quiconque voulait pénétrer dans Athènes, devait se faire insulter en paroles et en actions, par les Anciens, assis à la porte, maltraiter jusqu’à recevoir même des coups ; les gens patients étaient alors admis, tandis que les impatients étaient repoussés, après avoir été bien humiliés. Ici, de même. Tous ceux qui entrent sont fouillés et plus particulièrement ceux qui manifestent leur impatience et qui sont parfois contraints de s’en retourner dépouillés de tout.

Fouille des pèlerins

Lorsque tous les chameaux eurent passé, ces Seigneurs s’assirent près de la porte intérieure, sous la tour de cette porte. Schambeck prit alors avec lui quelques-uns des pèlerins parmi les plus anciens, et s’étant introduit avec eux auprès des Seigneurs, il leur présenta la lettre du Seigneur Sultan. Ceux qui reçurent la lettre l’embrassèrent avec beaucoup de respect et la lurent. Une fois la lettre lue avec soin, quelques-uns d’entre eux sortirent dans notre direction ; ils soulevèrent tout d’abord sacs et paniers un à un, en estimant le poids, puis ils se livrèrent à leur enquête sans insister, mais plutôt par manière d’acquit. Ils n’ouvrirent même pas tout ce qui était lié, mais agirent rapidement. Une fois les bagages inspectés, ils s’assirent sous la porte et nous appelant l’un après l’autre ils opérèrent la fouille de nos vêtements et de nos bourses, mettant à part tout ce qui était argent et or. Ils ne déshabillèrent cependant totalement aucun d’entre nous. Lorsque ce fut mon tour de m’approcher, voyant que j’étais prêtre, ils ne me firent rien ; ils n’ouvrirent même pas la bourse que je portais ostensiblement à la ceinture, mais ils me laissèrent aller sans me fouiller, comme un pauvre ; ce qu’en fait, j’étais. Ils firent de même pour les frères mineurs. C’est ainsi que cette tempête se passa dans la paix. Il me semblait en fait, qu’il leur était aussi pénible de faire leur fouille, que nous-mêmes d’avoir à la supporter. Puis ils restituèrent son argent à chacun, recevant ensuite l’impôt fixé. Ils réclamèrent pour chacun des hommes huit madins qu’ils ne perçurent cependant pas de nos religieux et prêtres ; ils ne prennent en effet aucun impôt du clergé même chrétien.
Nous étions heureux de n’avoir pas été fouillés trop méticuleusement, car nous possédions de nombreux objets de valeur, en or et en argent, des pierres précieuses, des pièces de soie et du baume, toutes choses pour lesquelles ils auraient exigé un tribut important. Si nous avions été des commerçants nous n’en serions pas sortis ainsi ; ils les dépouillent en effet jusqu’à la peau, et ce qui est inhumain, et honteux même à dire, ils cherchent jusque dans le derrière, dans la bouche et les oreilles, l’or et les pierres précieuses qui pourraient y être cachés.

Entrée dans une ville en ruines : Alexandrie la Grande !

Notre affaire terminée, Schambeck pénétra dans la ville et nous apporta des chameaux et des ânes, pour nous et nos affaires. Quant à nous, ayant rassemblé nos bagages, nous chargeâmes les bêtes et pénétrâmes en ville. De toutes parts nous n’aperçûmes que de misérables ruines ; nous demeurâmes stupéfaits, nous étonnant que des murailles si solides et si belles n’entourassent qu’une cité tellement en ruines.

Visite au préfet d’Alexandrie

Par une longue ruelle nous gagnâmes la grande résidence du Seigneur Préfet de la ville, Mamelouk très puissant, le Trucheman nous conduisant pour une entrevue. C’est en effet la coutume que tous les étrangers soient tout d’abord présentés personnellement au Préfet. Le Préfet, vieillard vénérable et bien dans son rôle, sortit en effet nous saluer et nous ayant considérés attentivement un à un, il nous donna licence de gagner notre résidence. Ce genre d’homme est capable d’un seul coup d’œil de se faire une idée étonnante d’un homme ; sur ce point ils sont des juges éminents comme on le verra au folio 121. Ensuite, de ce palais, nous prîmes encore une longue ruelle et parvînmes à la résidence du roi de Sicile, dans laquelle les commerçants catalans ont leurs marchandises et leurs chambres ; c’est en effet le fontique des Catalans et l’hospice de tous les pèlerins chrétiens à moins que par une faveur particulière les Vénitiens et les Génois n’acceptent de leur donner hospitalité dans leurs fontiques.

Au fontique des Catalans

Entrés avec nos affaires dans le fontique, ou cour de la maison, le Seigneur, patron de la maison, consul de Catalogne, vint au-devant de nous et nous reçut familièrement ; les siens accoururent même pour nous aider à décharger nos bêtes. Nous étions heureux au plus haut degré, du fait que nous étions parvenus à nouveau dans la maison d’un chrétien ; il y avait tellement de jours que nous n’avions pu trouver hospice chez un chrétien qu’il nous semblait nous trouver dans les frontières de votre pays. Nous priâmes donc le patron de bien vouloir faire faire pour nous provision de vivres et de boissons, et nous lui expliquâmes notre faim, notre soif et notre épuisement. Il remonta aussitôt chez lui et nous fit préparer un repas.
Cependant le Trucheman Schambeck nous interdit de ressortir de la maison ce jour-là, nous déclarant qu’il allait revenir le lendemain et qu’il ferait alors compte de tout avec nous. Nous remerciâmes également Halliu, le substitut du Trucheman du Caire, et fûmes obligés de donner une bonne somme de madins à cet infidèle, ce mauvais homme qui ne nous avait été utile en rien, qui, au contraire, n’avait été que le délateur de notre argent et qu’un protecteur infidèle ; car, pour ne citer qu’une de ses nombreuses infidélités, un chevalier lui avait confié en secret et de bonne foi, devant la ville d’Alexandrie, une médaille en or de St. Christophe, craignant l’énormité de l’impôt pour un tel poids d’or ; or lorsque nous fûmes parvenus à la maison, il refusa de restituer son dépôt au chevalier, tant que celui-ci ne lui aurait pas donné la somme d’argent qu’il lui réclamait. Si le chevalier voulait récupérer son or, il lui fallait le racheter à un prix supérieur à celui qu’il aurait dû payer à l’octroi. Ainsi donc ces deux Truchemans, Schambeck et Halliu, quittèrent la maison, et nous, nous montâmes dans une belle salle à manger et y trouvâmes table prête, et la maîtresse de maison, une chrétienne, avec toute la domesticité. Nous nous assîmes donc à table et nous eûmes un déjeuner fastueux ; nous bûmes du vin dans des gobelets d’or et d’argent et nous nous restaurâmes agréablement. Le déjeuner achevé nous nous mîmes d’accord avec le maître de maison sur le prix à lui fournir pour les déjeuners et les dîners, aussi longtemps qui puisse se prolonger notre séjour chez lui, et l’accord établi il nous fit faire le tour de la maison qui était spacieuse et possédait de nombreux logis. Il nous donna des logis distincts conformément à notre division en trois groupes de pèlerins. Tout cela avait été prévu dès avant notre arrivée grâce à ce chevalier qui avait quitté le Caire avant nous, comme on l’avait dit auparavant au folio 91.
Ayant reçu notre logement nous descendîmes dans la cour et transportâmes notre matériel dans les logis. Je me trouvais, durant ce travail, en péril de mort, mais de par la protection divine, j’en sortis sain et sauf. J’étais près des bagages et je me préparais à mettre de côté les affaires de notre groupe, car toutes les choses gisaient mêlées en un seul tas. Or nous avions un grand panier dans lequel se trouvaient des ustensiles très lourds ; et ce panier était si lourd que je ne pouvais le soulever de terre. Je m’attaquais donc à ce panier et le sortis du tas en la tirant à terre, courbé et en reculant ; comme il était lourd, j’y mis toute ma force, et accélérai autant que je le pus en reculant, sans pouvoir regarder derrière moi où j’allais. Tout en tirant ainsi le panier, une clameur énorme s’éleva des étages supérieurs de la maison, là où se tenaient les autres et d’où ils regardaient. Ils criaient : « Frère, sauve-toi ! sauve-toi ! » Mes compagnons d’en bas criaient aussi en me disant de faire attention et de me sauver et vite. À leurs cris, je m’arrêtai interdit sur place, tandis que tous ceux qui criaient me suppliaient avec violence de fuir. Me retournant, je regardai derrière moi et me trouvai côte à côte avec un léopard sauvage et cruel, attaché à une chaîne, les yeux brillants et les griffes affilées ; ce que voyant je m’écartai de lui d’un bond. Tous les familiers de la maison étaient étonnés de l’inhabituelle douceur de cette bête indomptée, et ils me congratulèrent de ce qu’elle ne m’avait pas bondi dessus, vu que mes arrières étaient à portée de ses pattes antérieures. Si elle avait lacéré mon dos de ses griffes acérées, elle m’eût mis en charpie, et si même elle n’avait fait que me blesser légèrement de ses griffes, mes plaies se seraient infectées, car elle possède des griffes et des dents vénéneuses et sa morsure est pestilentielle. Au sujet de cette bête et de sa férocité, voyez ci-dessus au folio 93. Heureux donc d’être sain et sauf, j’achevai le travail commencé avec plus de prudence. J’ai vu, par la suite, cette bête souvent furieuse au point que j’ai craint qu’elle ne rompe ses chaînes. Un jour, une autruche qui se trouvait dans la cour, cherchant sans méfiance sa nourriture s’en était approchée ; la bête, d’un coup de patte, lui arracha une aile avec un gros morceau de chair, car c’était une grande autruche.

Visite de commerçants vénitiens

Entre-temps des chrétiens qui étaient arrivés sur la flotte vénitienne et qui étaient dans le port d’Alexandrie, ayant entendu parler de notre arrivée, nous apportèrent, de leurs navires, des bouteilles de vin et autres ; nous vidâmes quelques chopines avec eux puis nous discutâmes du retour des galères. Ils nous conduisirent tout en haut de la maison qui était si élevée que nous pûmes survoler toute la ville du regard et découvrir la flotte stationnée en mer, et à la vue de laquelle nous fûmes remplis de joie autant que si nous avions aperçu quelque cité de notre patrie ; un peu comme se réjouirait celui qui habite une terre étrangère qu’il n’aime pas, et qui aperçoit le cheval ou le véhicule qui doit le reconduire jusqu’au lieu aimé de son pays natal. Ce jour-là, une joie singulière me fut accordée ; tandis que j’étais tout en haut de la maison et que je regardais en bas dans la cour, deux frères de l’Ordre des prêcheurs entrèrent. À leur vue je me sentis tout entier envahi par la joie. Je descendis aussitôt à leur rencontre et nous nous saluâmes mutuellement avec beaucoup de charité. Ils étaient chapelains d’honneur, amenés par des commerçants. L’un d’eux frère Wilhemn de Sicile veillait en qualité de chapelain sur les hommes de notre maison ; l’autre frère Jean de Gênes s’occupait des chrétiens au fontique des Génois. Ils étaient tous deux homme expérimentés, et m’apportèrent beaucoup de consolations durant mon séjour à Alexandrie. Ils me conduisirent jusqu’à la chapelle de la maison qui était bien tenue et bien munie, en me déclarant que je pourrais y célébrer et prier à loisir ; ils me montrèrent dans un coin caché la clef de l’église, etc.
Le soir était venu ; nous prîmes notre souper aux chandelles, dans la joie, en compagnie de Monsieur le Consul, puis nous nous retirâmes pour nous reposer dans nos logis et nous endormîmes dans les lits que nous avions emportés avec nous depuis Jérusalem. Ainsi s’écoula cette journée.

Le vingt-cinq Octobre

Le 25, fête de Crispin et Crispinien, nous nous préparâmes, et la cloche sonnée, nous célébrâmes et écoutâmes les messes dans la chapelle de la maison. Nous étions contents d’avoir trouvé un lieu convenable pour l’Office divin.

Un navire chrétien capturé en mer

Aussitôt après les messes, avant même de descendre de la chapelle, nous entendîmes des bruits de bombardes, des sons de trompettes, des éclats de tambours, et les cris d’une foule trépignante. C’était le signe de l’arrivée d’un grand Seigneur sur un navire, par mer. C’est avec une telle solennité, en effet, qu’ils ont coutume ici d’accueillir les navires des grands. Toute la domesticité de la maison s’élança donc au-dehors, en direction de la mer, pour voir le spectacle. Quant à nous qui étions captifs, nous montâmes tout en haut et tournâmes nos regards vers la mer, vers le port. Des grippes, des fustes et des barques pleines de Sarrasins élégants se dirigeaient vers le port, et c’était leur entrée qui motivait tout cela. Il s’agissait en fait d’un important Sarrasin qui arrivait de la Libye d’Afrique, et le préfet d’Alexandrie avait envoyé des navires avec des gens armés au-devant de lui, pour l’accueillir honorablement, soit parce qu’il était pèlerin du sépulcre de Mahomet et que partout on reçoit ceux qui y vont avec honneur, soit également parce qu’il amenait avec lui un butin convoité saisi en mer. Ce Sarrasin avec les siens, naviguant en haute mer, s’était en effet emparé d’un navire avec treize chrétiens, et ayant partagé leurs affaires entre ses hommes, ils amenaient les chrétiens à Alexandrie pour les y vendre. Ils convoquaient donc tout le peuple de la cité au spectacle par les cris dont on vient de parler. Lorsqu’ils descendirent des navires, à terre, ils lièrent ensemble avec des cordes et des cordages ces pauvres chrétiens ; tout le groupe fit passer devant lui ces malheureux captifs, et, entra joyeusement dans la ville ; ils formaient par contre, pour les Chrétiens, un spectacle lugubre, et une raison de crainte, d’affliction et de tristesse. Ils les conduisirent ainsi jusqu’au fontique des Tartares, où ils les exposèrent à la vente et où ils les vendirent. Après cela nous prîmes notre déjeuner et mangeâmes tristement, compatissant aux malheurs de nos frères.

Le tribut à payer à Schambeck, le Trucheman d’Alexandrie

Après le déjeuner Schambeck arriva et nous ayant réunis, il nous fit lecture de son registre, pour le paiement du tribut, pour le sauf-conduit, et la liberté de déambuler en ville. Il demandait de chaque pèlerin treize ducats. En entendant cette somme nous fûmes stupéfaits et lui déclarâmes que dans les mémoires des pèlerins qui étaient là avant nous, nous n’avions pas vu plus de six ducats par personne. Pourquoi voulait-il donc nous surcharger davantage ? Il répondit : « Vos mémoires, dit-il, je n’en ai cure, je m’en tiendrai aux instructions de mon registre. Pensez donc, sans plus discuter, à me payer, et prenez garde à ne pas sortir de cette maison sans mon intermédiaire. Si vous faites le contraire vous ne vous en porterez pas bien ». Ceci dit, il nous quitta. C’était un homme taciturne, ne cherchant pas la dispute, mais têtu, et nous soupçonnions Tanguardin du Caire, de l’avoir corrompu par ses lettres, le poussant à nous écorcher – ce qui se passa en fait. Halliu, lui-même, nous avait poussés en avant et perdus. En soi, ce Schambeck fut un homme juste n’envenimant pas les choses et nous protégeant fidèlement. Nous demeurâmes donc encore ce jour-là dans l’hospice, mais nous n’eûmes à souffrir d’aucune privation, ni de vin, ni d’aucune chose nécessaire.

Dimanche vingt-six Octobre : Journée de repos

Le 26, qui était le 22e dimanche après celui de la Trinité, nous célébrâmes les messes et nous passâmes dans la tranquillité ce jour consacré à la dévotion. Le déjeuner achevé, nous demeurâmes dans des coins ombragés, à cause de l’ardeur intense du soleil, car bien qu’à cette époque ce soit chez nous quasi l’hiver, ici les journées étaient encore très chaudes, comme jamais elles ne parviennent à l’être chez nous, même en été.

Le commerce des noisettes, de Amalfi

Au jour baissant, nous entendîmes à nouveau le son des trompettes et l’éclatement des bombardes indiquant l’arrivée d’autres navires. Nous montâmes donc sur la terrasse et vîmes une grande galée chrétienne entrer au port. Nous envoyâmes donc un esclave de la maison à la mer se renseigner d’où venait cette galère et quelles marchandises elle apportait. L’esclave revint en déclarant que ce navire venait de la Campanie qui est limitrophe de l’Apulie et de l’Italie, et n’avait pour toute marchandise que des avelines que nous appelons des noisettes. La galée en était remplie. Si les noisettes poussent en Campanie en grande quantité, au point qu’on les appelle abellanes, de Ellana, village de Campanie, elles ne croissent pas dans les régions orientales à cause de la sécheresse et de la chaleur du sol. Elles ne poussent que dans les endroits humides, froids et maigres, et c’est pourquoi on les exporte de la Campanie vers la Syrie et l’Egypte, comme marchandise exotique et précieuse. Le jour suivant nous demandâmes à un Teuton qui était venu par la même galée, et qui était galiote à quel prix on pouvait estimer ces noisettes en vrac. Il répondit qu’il ne se croyait pas très expérimenté, mais que le patron de la galée espérait en recevoir plusieurs milliers de ducats. Je n’ose pas écrire le nombre des milliers de ducats que cet esclave nous spécifia, de façon précise. Ces noisettes sont très chères en Orient, et les Orientaux aiment beaucoup en manger, comme d’un mets précieux et très sain pour eux ; alors que chez nous elles ne sont ni précieuses ni même bonnes pour la santé ; on les donne aux enfants comme manière d’amusement et on les considère comme un produit non cultivé au même titre que les glands. Il est vrai que ces marchandises une fois apportées en Orient y acquièrent des qualités autres que celles qu’elles possèdent chez nous. Chez nous, si on les conserve plus d’un an, elles se corrompent, se gâtent ou pourrissent, et deviennent immangeables. Une fois apportées en Orient, elles se conservent toujours, même un siècle durant, sans défaut, et elles deviennent donc saines et précieuses. C’est pourquoi les commerçants amalfitains de Amalfi, ville d’Apulie, furent, croit-on, les premiers à apporter par voie de mer des noisettes en Egypte et en Syrie, au titre de marchandises exotiques, que l’Orient ne connaissait pas encore, pour en tirer un gain ; et cela, longtemps avant le temps des Latins, à l’époque où le royaume de Jérusalem était encore aux mains des païens. C’est grâce à ces denrées que les Amalfitains obtinrent la protection et l’aide des maîtres de cette région. À l’époque où les Latins ne possédaient encore aucun endroit à Jérusalem où puissent être reçus les pèlerins, ces commerçants obtinrent du roi d’Egypte la permission de construire une demeure à l’endroit de leur choix dans la sainte cité ; et c’est ainsi qu’ils construisirent devant le portail de l’Eglise de la résurrection du Seigneur, un monastère en l’honneur de la Vierge Marie. Ils y établirent un abbé et des moines latins, et parce que la chose avait été faite par des Latins, ils nommèrent l’endroit Sainte Marie du Latium. Telle est la faveur que les Chrétiens obtinrent avec des noisettes (Voyez à ce propos la 1re Partie, folio 268a).

Le vingt-sept Octobre : Ce que vit F. Fabri, et ce qu’il lui advint, en lisant son bréviaire sous le porche du fontique

Le 27 qui est la vigile de Simon et Judes apôtres, je me levai le matin pour réciter mon Office, je descendis dans la cour et sous la voûte qui est à l’entrée de la porte de la maison, je m’assis pour prier. La porte de la maison était encore close. Ce sont des Sarrasins qui l’ouvrent et la ferment, du dehors, à leur gré, comme d’ailleurs toutes les autres maisons des Chrétiens dont ce sont eux qui possèdent les clés, et non les habitants chrétiens. On fait la même chose partout où il y a des commerçants vénitiens. Ils ferment toute maison dans laquelle il y a des Chrétiens, durant les heures de la nuit afin que personne ne puisse y entrer ou en sortir, pour les garantir des mauvais coups nocturnes. Tandis que j’étais assis, arriva un portier sarrasin qui ayant repoussé le verrou et les barres ouvrit les deux battants et s’en alla. Je me levai donc et m’assis sous la porte, regardant les passants.
En moi-même j’étais stupéfait de la diversité des hommes qui passaient en tous sens ; j’aperçus en effet de nombreux chrétiens, orientaux et occidentaux, des Juifs, des Samaritains, des Sarrasins, des Mamelouks, des deux sexes au milieu desquels s’efforçait de passer un jeune barbier que j’avais connu auparavant à Venise. En le voyant, je l’appelai en italien : « O barbarero, veza ! » ce qu’entendant, il vint. ‘Et oui ! lui dis-je, camarade, me voici chez toi, et tu vas me laver la tête et me faire la barbe et ma tonsure monacale. Hélas ! je suis détenu avec les autres par le Trucheman, pour dette impayée ». Ce à quoi le jeune répondit « Puisqu’il est encore tôt et que les Sarrasins ne sont pas levés, venez avec moi avant que le Trucheman ne sorte de sa maison, vous serez rasé, nettoyé et, la tête refaite vous reviendrez chez vous ». Comme j’hésitais encore, il me dit : « Que craignez-vous ? Vous n’avez prêté aucun serment, venez donc avec moi ». Ainsi convaincu, je me levai et allai avec lui à travers la place jusqu’au grand fontique des Vénitiens où je fus lavé et rasé à mon gré. Tandis que je revenais vers la maison, je me trouvai face à Schambeck, le Trucheman, à la vue duquel, terrifié, je voulus m’éloigner en changeant de ruelle. Tandis que j’y pensais, il me rappela en langue sarrasine, criant : « Thali, ihali ; christiane », ce qui signifie « Viens, viens chrétien ». Tout tremblant, j’allai donc à lui, mais je repris espoir lorsque cet homme avisé, sans aucune passion, me dit doucement en italien de retourner à la maison et de dire aux pèlerins qu’il avait l’intention de venir après le déjeuner, pour percevoir l’argent qui lui était dû, et qu’il faudrait bien lui donner, sous peine d’être jetés dans les prisons publiques où il serait exigé par la torture. Je répondis à et homme : « Seigneur, ce que tu ordonnes, je le dirai à mes Seigneurs, les pèlerins, mais je te jure, par mon Seigneur crucifié, que pauvre frère et prêtre, je n’ai pas d’argent personnel, et ce que j’avais, est consommé depuis peu ; je ne vis donc que grâce à la bonté des Seigneurs pèlerins ; une fois rentré au pays natal qui est bien loin d’ici, au-delà de la mer et des montagnes, je rembourserai ce qu’ils auront dépensé pour moi ». Me considérant alors avec bonté il me dit en italien : « Startu proeto non paga ingenti », ce qui signifie : si tu es prêtre tu n’auras rien à payer, comme s’il avait dit : « De toi, il n’est pas question puisque tu es prêtre, car les prêtres qu’ils soient riches ou pauvres, ne payent pas les impôts ; je n’exigerai rien de toi, mais les gens du monde devront payer ». Je remerciai l’homme et tout joyeux m’en revins à la maison où je trouvai encore les pèlerins endormis.
J’avais toujours pensé que j’aurais été obligé de verser la somme tout comme les autres, et j’avais déjà parlé avec quelques Seigneurs pèlerins de la possibilité de m’avancer de l’argent. Il n’était pas évident pour moi que les prêtres chrétiens aient joui de libertés spéciales chez les païens. Lorsque donc les Seigneurs pèlerins se levèrent, je leur dis comment j’avais rencontré maître Schambeck, ce qu’il m’avait dit et comment il m’avait déclaré que je pouvais me considérer libéré, vu mon sacerdoce. Entendant cela, les Seigneurs me félicitèrent, mais pour ce qui les concernait ils se lamentèrent d’avoir à verser une telle somme. Aussi quelques-uns furent-ils d’avis d’en référer à l’Amiral, préfet de la cité ; mais le Consul, notre patron et notre hôte, déclara qu’on ne pouvait rien entreprendre contre Schambeck qui était considéré par tout le monde comme un homme honnête et aimé comme tel, et que si nous l’offensions, nous serions mal vus à Alexandrie. C’est donc ainsi que les Seigneurs se résignèrent à payer. Et en effet, après le déjeuner, le Trucheman arriva et réclama de chacun une somme identique, du pauvre comme du riche, du pauvre bougre comme du noble, les prêtres exceptés. Il laissait en effet partir librement celui qui montrait par sa tonsure et son habit les signes de son sacerdoce. On lit en effet au ch. 47 de la Genèse, qu’au temps de la famine, le Pharaon acheta aux Egyptiens toutes leurs terres en échange des vivres qu’il leur distribuait, et que durant cette même famine, il les réduisit tous en servitude. Il accorda cependant aux prêtres ce qui leur était nécessaire de façon à ce qu’ils ne se trouvent ni privés ni dépouillés de leurs propriétés ou de leur liberté. Le Seigneur révélait ainsi, déclare Gratien (XXIII, a, VIII, quamvis etc.) que les prêtres quelle que soit leur nationalité doivent être de condition libre.

Tout homme de Dieu est dispensé de taxes en Egypte, et cela depuis le temps des Anciens Egyptiens

Comme je l’ai signalé plus haut, on doit savoir que c’est chez les Egyptiens – à ce qu’enseignent les livres des païens – que furent, en premier, institués des prêtres affectés au culte des dieux. Cela eut lieu ainsi, à ce qu’on trouve chez Diodore Lib. 1 cap. 2 des Histoires anciennes : Osiris, homme remarquable par son génie, fils de Jupiter et de Junon, et, Isis, femme d’une grande ingéniosité, alors qu’ils régnaient en Egypte, dans des temps très anciens, plus de dix mille ans avant Alexandre de Grand, - à ce que rapportent les légendes – firent ériger des temples et des statues d’or à leurs parents, Jupiter et Junon, apprirent au peuple à les vénérer, et amenèrent ce peuple qui vivait auparavant comme des primitifs, à une grande humanité. Eux, les premiers, ils inventèrent la culture du froment, de l’orge, du vin et de la cervoise, et enseignèrent l’écriture et la lecture. C’est pourquoi d’ailleurs le peuple leur conféra les honneurs divins ; Osiris était, disaient-ils, le soleil, et Isis la lune. À la suite de cela, Osiris fut mis à mort par son frère Typhon, et son corps fut partagé en vingt-quatre parties. Isis hérita du royaume, recueillit les membres dispersés d’Osiris, les disposa dans leur ordre premier, les déposa dans un sépulcre d’or très précieux ; elle convoqua alors des hommes dignes et institua le sacerdoce pour le service d’Osiris. Pour les rendre plus empressés à ce culte, elle leur concéda le tiers de ses propriétés foncières pour les offices des dieux. Par la suite, ils attribuèrent à Isis après sa mort, comme de son vivant, les honneurs divins. Ces prêtres menaient une vie religieuse extraordinaire.
Le stoïcien Chérémon raconte à leur sujet – comme on le trouve dans les règles du Bienheureux Jérôme 108, « mésestimant toutes les affaires et les soucis du monde, ils étaient toujours dans le temple, contemplaient la nature des choses, la course et le déroulement des astres, ne se mêlaient jamais aux femmes, ni à leurs parents ou proches, ne voyaient même pas leurs enfants, et dès qu’ils commençaient à se consacrer au culte divin, ils s’abstenaient pour toujours de viandes et de vin, en vue d’acquérir la subtilité de l’esprit, et surtout pour éviter tout appétit charnel qui se nourrit de ces mets et de cette boisson. Ils ne mangeaient pas non plus de pain pour ne pas s’alourdir l’estomac et si parfois ils en mangeaient ils pressaient alors de l’hysope écrasée dans leur nourriture pour faciliter par sa chaleur la digestion. Ils ne connaissaient l’huile que dans les légumes, et encore ne l’utilisaient-ils qu’en petite quantité, pour atténuer la nausée et l’âcreté du goût, quant aux œufs et au lait ils les évitaient comme les viandes. Leur lit était fait de tiges de palmiers ».
Ils avaient en horreur une couche moelleuse et ne dormaient que sur un lit jonché de gattilier pour sauvegarder leur continence, comme on le verra plus loin au folio 199. À cause de tout cela les prêtres étaient chers au cœur du peuple qui les nourrissait sur les revenus du fisc commun, ne les chargeait d’aucune affaire de ce monde, car en fait ils usaient de ce monde, ignorés de tous, toujours appliqués à l’étude de la sagesse, toujours occupés à leurs cérémonies religieuses.
Je crois qu’il n’y eut jamais ou qu’il n’y a pas de peuple sous le ciel, qui, hélas, traite ses prêtres aussi indignement que le peuple chrétien ; ils seraient capables de les traiter encore beaucoup plus mal, s’ils le pouvaient ou l’osaient. La condition sacerdotale est grande et puissante ; on ne peut les charger comme on veut des affaires de ce monde, et néanmoins les peuples chrétiens ne les en imposent pas moins, exigeant d’eux octrois, droit de péage, offrandes volontaires et contributions, nonobstant les lourdes excommunications et censures portées en tels cas. (Extraits de Coen c. et in L. VI, et en multiples endroits dans les canons et les lois). Mais s’il était permis de confesser la vérité, il faudrait dire qu’il est étonnant que les laïcs chrétiens ne massacrent pas leurs prêtres, étant donné la scélératesse de la vie et la corruption des mœurs de ces derniers.
Il n’en était pas ainsi chez les anciens Egyptiens qui avaient le souci de s’exposer aux plus grands dangers en faveur de leurs prêtres. On lit en effet au c. 1 de Diodore que Bocharus, célèbre roi d’Egypte, alors qu’il recevait souvent en songe des oracles des dieux, apprit qu’il serait privé de son trône, s’il ne mettait pas à mort tous les prêtres de l’Egypte, et, qu’eux vivants, il ne pourrait mener qu’une vie misérable tant qu’il ne passerait pas, lui et les siens, au milieu des cadavres de ceux qui devaient être mis à mort. Ayant donc rassemblé tous les prêtres il leur révéla l’oracle des dieux, déclarant qu’il se refusait, tant qu’il demeurerait en Egypte, à tramer la perte d’un seul homme, et qu’il préférait quitter l’Egypte, pur de tout crime accompli, et abandonner sa vie au destin, plutôt que de jouir d’un trône, souillé par un carnage impie. Ayant abandonné son trône aux Egyptiens il émigra ainsi en Ethiopie.

Première visite au port d’Alexandrie

Lorsque Schambeck eut empoché l’argent, il monta sur son cheval et nous ordonna de le suivre. Il nous conduisit donc dehors à la porte de la mer qui mène au port des Chrétiens, là où étaient nos navires ; il nous présenta aux portiers, aux percepteurs, aux contrôleurs et aux douaniers, leur annonçant que nous avions payé le tribut, que nous avions un sauf-conduit du Seigneur Sultan, et qu’ils devaient donc nous laisser librement sortir vers les navires et rentrer, en vue des exigences de nos affaires. Les hommes, des Anciens, qui étaient assis là, nous considérèrent attentivement pour pouvoir nous reconnaître par la suite, tout en déclarant qu’ils n’avaient aucune intention de nous interdire la sortie ou la rentrée, mais qu’ils ne pouvaient nous laisser aller et venir sans nous fouiller, de peur que nous ne fassions sortir ou que nous n’importions quelque chose soumis à l’impôt. Ils inspectent et fouillent en effet tous les étrangers, soit Chrétiens, soit Sarrasins, tant à la sortie qu’à l’entrée, et ne laissent emporter aucun argent, mais ils le mettent de côté jusqu’au retour de celui à qui il appartient. Il est vrai qu’ils ne cherchent qu’assez superficiellement. Je fis moi-même sortir sous ma cape bien des choses qu’ils ne trouvèrent pas, même après m’avoir fouillé, et souvent même ils laissent passer sans aucune investigation. Lorsqu’ils nous eurent fouillés nous sortîmes avec Schambeck jusqu’à la mer, et, après avoir regardé les navires, il nous ramena à la porte, où à nouveau l’on nous fouilla, et cela fait, nous revînmes à notre cour. Schambeck nous donna également licence de circuler par la cité dans les rues publiques, de pénétrer dans les fontiques, les marchés et les ruelles des cuisiniers, mais il nous interdit de sortir par une autre porte que la porte de la mer, de pénétrer dans les venelles, de nous arrêter dans les coins en ruines, et d’oser sous aucun prétexte, monter sur la colline de la garde de la ville. Nous ayant donné ces règles, il s’en alla, et cette journée prit fin.

Le vingt-huit Octobre : Pèlerinage aux lieux saints de Ste. Catherine

Le 28 qui est la fête des Apôtres Simon et Judes, après avoir écouté la messe, nous fîmes venir Schambeck, le priant de bien vouloir nous conduire sur le lieu du martyre de Ste. Catherine et aux églises des Chrétiens. Nous quittâmes donc la maison en compagnie de Schambeck, par une longue rue dans laquelle de nombreux artisans étaient assis au travail, et parvînmes à une place sur laquelle se dressait une curieuse petite maison, fermée ; c’était la prison de la bienheureuse vierge Catherine, dans laquelle on l’avait gardée recluse durant douze jours sans nourriture ni boisson humaines. Elle s’y nourrissait d’un aliment angélique, et ce lieu obscur se trouvait rempli d’une clarté céleste, à ce que l’on trouve dans la légende de Ste. Catherine. Après leur avoir donné quelques madins, des Sarrasins nous ouvrirent cette prison, et étant entrés nous nous prosternâmes et gagnâmes les indulgences. Sortant ensuite, nous revînmes sur la place et contemplâmes attentivement cet endroit, car c’est sur cette place, croit-on, que la vierge sacrée avait été frappée de verges. C’est là aussi qu’avaient été dressées ces deux roues horribles, sur lesquelles la vierge glorieuse devait être mise en pièces ; mais elles furent détruites par les anges. Ces deux roues de bois étaient suspendues à deux colonnes de marbre sur lesquelles on les faisait tourner. Ces deux colonnes sont encore là aujourd’hui, sur une éminence au-dessus de la muraille, situées à douze pas l’une de l’autre. Après avoir vu cet endroit, nous allâmes à l’extérieur de la ville, à l’endroit de la décollation de la Vierge, et là nous nous prosternâmes sur le sol, et nous baisâmes le lieu de sa passion, nous rappelant là, sur place, comment du lait, au lieu du sang, avait coulé du cou de sa tête tranchée, comment elle avait prié à l’intention de ses bourreaux, et comment, tout à coup enlevée d’ici par les anges, elle avait été transportée au Mont Sinaï. On croit également que c’est à cet endroit que les cinquante rhéteurs que Ste. Catherine avait convertis, précipités dans les flammes, en sortirent sans avoir été brûlés, pour gagner directement le ciel ; que l’épouse de l’empereur Maxence, convertie, fut torturée et décapitée ; que Porphyre avec deux cents soldats, et beaucoup d’autres saints, furent, croit-on, martyrisés sur ce même lieu, par des tyrans. Il y a à cet endroit deux colonnes de marbre dont l’une est écroulée ; c’est un lieu vénéré tant par les Chrétiens que par les païens. Non loin de là, se dresse une grande et haute colonne, à l’endroit où Ptolémée décapita Pompée le romain en opposition à César ; on l’appelle aujourd’hui la colonne de Pompée.

Au Césaréum d’Alexandrie. Un obélisque

Ayant vu tout cela, nous rentrâmes en ville, et, par de nombreuses ruines misérables, et des coins dépeuplés de la cité, nous parvînmes à un endroit défiguré par les ruines, et où, dit-on, se trouvait autrefois le palais des empereurs, et où, rapporte-t-on, a habité Alexandre le Grand, fondateur de la ville. À cet endroit se dresse aujourd’hui une colonne remarquable et très belle, d’un seul bloc de pierre, mais d’une hauteur et d’une taille étonnantes, taillée dans du marbre rouge. Son sommet est pointu, si bien que pour ceux qui la regardent de loin, elle ressemble à une tour, très haute et murée ; elle est quadrangulaire et, sur les parois sont sculptées des images de bêtes qui volent et de bêtes qui marchent et des images d’instruments artisanaux, depuis le haut jusqu’en bas. Personne jusqu’à maintenant ne peut savoir ce que signifient ces images. Certains affirment cependant de façon indubitable, qu’autrefois les Anciens dessinaient leur écriture avec de tels caractères, et qu’il s’agit là d’écriture. Eusèbe rapporte en effet dans sa Préparation évangélique qu’autrefois les lettres des Ethiopiens étaient des images d’animaux, de membres et d’instruments artisanaux et que ces images signifiaient non des lettres, mais un sens, une intention, ainsi l’épervier la vitesse, le crocodile le mal, l’œil la vigilance. On trouve encore aujourd’hui des gens simples ne sachant ni lire ni écrire, mais qui savent cependant indiquer leur intention par des caractères dessinés et qui lisent ou écrivent comme avec une écriture véritable. J’ai connu un frère convers de notre Ordre qui ne savait ni lire ni écrire, il dessinait cependant tous les sermons qu’il entendait grâce à des images, et les lisait ainsi comme s’il les avait transcrits en lettres. Cette colonne est beaucoup plus grande que celle qui est à Rome à la sortie de l’église Saint Pierre et dont quelques auteurs disent qu’elle aurait été autrefois ici et qu’elle aurait été transportée à Rome. Cette colonne est si haute qu’elle semble à ceux qui sont en mer et qui n’en savent rien n’être qu’une tour murée.
Nous avions déjà vu, ici, et ailleurs, en particulier au Caire, de ces immenses colonnes d’une seule pièce que les anciens appelaient Colosses ou Obélisques, tels Pline, dans son Natur. Histor. Lib. 36, c. 9 et Diodore dans ses Histoires diverses des anciens. Ces noms signifient colonnes et représentations consacrées au soleil ; on raconte à leur sujet des histoires étonnantes. On rapporte en effet qu’au moment d’ériger cet obélisque, alors que les maîtres d’œuvre craignaient que les machines ne suffisent pas au poids, pour augmenter encore l’enjeu de la difficulté le roi fit lier son fils au sommet afin que l’intérêt que les manœuvres au cabestan portaient au fils profita à la pierre. La difficulté était en effet plus grande pour ériger, charrier et dresser la pierre que pour la tailler. Certains racontent qu’il fut transporté par l’architecte Satyrus, depuis sa cavité en Phénicie, sur une embarcation qui le mena jusqu’au Nil.
On n’arrive pas à imaginer par quels moyens, radeaux ou navires, de si énormes masses pouvaient être transportées même par mer jusqu’à Rome. Les maîtres d’art modernes en voyant ces obélisques stupéfiants dont le déplacement, l’érection et le transport dépassent l’imagination, déclarent qu’ils ont dû être faits par œuvre de fusion, mais dont le secret lui-même demeure caché aux modernes. Par quels moyens ont-ils pu être faits, dans des temps si anciens ? je ne peux le deviner pas plus que Pline et Diodore qui pensent qu’ils n’ont pu qu’être détachés de hautes montagnes ou de rochers en surplomb, à la façon dont Sémiramis découpa sa pierre, (cf. supra folio 50 a).
C’est dans les environs de ces lieux impériaux qu’eut lieu, croit-on, la discussion entre Ste. Catherine et les rhéteurs ; c’est le lieu où l’on éprouvait les saints martyrs. Non loin de cet endroit, nous parvînmes à une église vétuste qui est dite de Ste. Catherine, sur le lieu où se dressait, dit-on, la demeure du roi Costus, et où aurait habité la jeune Catherine après la mort de son père, et dans laquelle elle aurait reçu la foi. Ensuite nous poursuivîmes notre chemin jusqu’à l’église de Saint Sabba, abbé, à laquelle est accolé un monastère de caloyers de rite grec. Ils déclarent que c’est là que Ste. Catherine fut instruite de la foi et baptisée. Je pense qu’il y eut jadis également en cet endroit le temple admirable de Sérapis dont il est question dans l’histoire ecclésiastique L. II ch. 24. une des merveilles du monde que Théophile, évêque d’Alexandrie, purifia par la suite de ses ignominies et qu’il consacra sous le titre de Basilique en l’honneur de Saint Jean-Baptiste, et dans laquelle il déposa le chef de ce même précurseur, qui lui avait été envoyé de Jérusalem – selon ce que dit Bède le Vénérable.

Visite de la Cathédrale St. Marc des Jacobites

De là, nous passâmes ensuite à l’église de St. Marc l’évangéliste, près de laquelle résident les chrétiens jacobites. C’est là que St. Marc eut sa demeure, qu’il convertit Alexandrie à la foi au Christ et qu’il avait coutume de célébrer la messe. Ordonné évêque, il fut le premier à occuper le siège d’Alexandrie. C’est durant son séjour en Italie qu’il rédigea son Evangile, mais c’est ici, qu’administrant et s’acquittant de sa fonction d’évêque, il transmit la règle de la vraie religion et de la perfection. L’histoire ecclésiastique L. II ch. 16 a de nombreuses pages à ce sujet. Cassien, in Coll. Patrum, L. II, dans les premières pages, déclare : C’est de St. Marc qui fut le premier Pontife d’Alexandrie, que les moines éprouvés dans la foi reçurent leur règle de vie. Ils ne s’en tenaient pas seulement à ces normes fondamentales que l’on trouve au livre des Actes des Apôtres, ils accumulèrent encore bien d’autres règles plus parfaites et plus sublimes. Après avoir reçu leurs règles de ce saint Apôtre, ils se répandirent à travers les lieux d’Egypte et de Thébaïde, et le désert se peupla de moines. Nous priâmes plus particulièrement en ce lieu, comme réunis autour de la source de la religion et de la vie spirituelle. Autrefois cette église était église patriarcale et le corps du Bienheureux Marc l’Evangéliste y reposait. Tout a disparu, le corps de St. Marc a été transféré à Venise et la foi catholique a disparu. Nous passâmes ensuite à une autre église qui est une église appartenant aux jacobites, et qui s’intitule église Saint Michel. Nous y invoquâmes le patronage du Saint Archange. Dans cette même église se trouve la sépulture des Latins, quand il arrive à l’un d’eux de mourir à Alexandrie, comme cela arrivera. De là nous nous dirigeâmes vers le lieu de la passion de Saint Jean l’aumônier, qui fut également évêque d’Alexandrie, et qui accomplit des merveilles durant sa vie.
Ensuite nous arrivâmes au premier fontique des Vénitiens, et y étant entrés nous y visitâmes une chapelle gracieusement décorée pour y prier Dieu. Puis une fois sortis, nous allâmes également au fontique des Génois et nous y trouvâmes une très belle et vaste chapelle dans laquelle nous fîmes monter nos louanges vers Dieu. Rentrés ensuite à la maison, au fontique des Catalans, où se trouvait notre hospice, nous y visitâmes également la chapelle pour y achever cette procession, puis nous passâmes à table pour prendre notre déjeuner.

Seconde visite au port d’Alexandrie

Après avoir déjeuné, nous sortîmes à nouveau en direction de la mer, hors de la ville. Nous fûmes fouillés sous la porte – Faisions-nous sortir quelque chose ? – Or tandis que nous étions sur le rivage un navire aborda avec des Mamelouks en armes. Le préfet de la ville les avait envoyés pour s’attaquer à quelque navire que des vigiles avaient aperçu de loin en mer. Mais tandis qu’ils s’approchaient du navire qui arrivait, ces Chrétiens leur envoyèrent des bombardes si bien qu’ils avaient pris la fuite en direction du port. Un chrétien s’approcha de nous, nous demandant si nous savions pourquoi ces Sarrasins en armes étaient si tristes en descendant à terre. Comme nous lui disions que non ; il nous raconta l’événement ci-dessus mentionné. Peu après, le navire devant lequel les Sarrasins avaient pris la fuite fit son entrée dans le port. Derrière ce navire, venaient deux autres navires, l’un appartenant à des Vénitiens, l’autre à des Génois, mais le navire vénitien s’était emparé et avait pillé le génois, au nom des guerres entre les Vénitiens et le duc de Ferrare que les Génois soutenaient contre les Vénitiens. Ainsi en mer, personne ne peut être sûr vis-à-vis de l’autre. Tout navire qui peut en piller un autre, l’attaque. Les Sarrasins d’Alexandrie ont donc toujours des navires dehors prêts à attaquer les Chrétiens, et ceux-ci ne sont tranquilles à leur sujet que lorsqu’ils arrivent dans le port de la cité. Chaque jour on entend près de la mer des nouvelles de combats maritimes et de bateaux pillés.

Le vingt-neuf Octobre : La maladie du Comte de Solms, et la visite des Fontiques d’Alexandrie

Le 29 Octobre durant la nuit, une terrible dysenterie commença à faire souffrir Maître Johan Comte de Solms. Il s’en trouva complètement anéanti comme on le verra. Après avoir écouté la messe et pris notre déjeuner, nous décidâmes de faire le tour de tous les fontiques des commerçants, des institutions, ou maisons des négociants des différentes nations et d’y regarder comment s’y traitaient les affaires. Un fontique est une maison d’où les denrées s’écoulent vers les autres contrées, comme l’eau de la source. Il y a beaucoup de ces fontiques à Alexandrie, de même que parfois d’un petit coin de terre jaillissent de nombreuses sources. Chaque fontique a un patron appartenant au pays avec lequel se fait le commerce des marchandises, - et ce patron est nommé Consul. Ces Consuls des fontiques sont des gens puissants. C’est à chacun d’eux que revient de consulter, de réduire les taxes des marchandises, de pourvoir à son fontique, de maintenir la paix et, ensemble avec les autres consuls, de promouvoir par leurs conseils le commerce de l’Etat.
Nous nous décidâmes donc en premier lieu à regarder les marchandises et la disposition de notre fontique des Catalans. Mais à cette époque-là il n’y avait que peu de marchandises et de marchands. Le fontique possède pourtant une grande cour, avec de nombreuses chambres tout autour, comme un monastère. La raison pour laquelle personne n’y venait plus était que les Catalans sont les pirates de la mer, ils ont infesté la mer. Ils avaient pillé les uns, avaient troublé des gens puissants qu’ils craignaient et c’est pourquoi ils n’osaient plus en ce moment-là se risquer en mer, et pourquoi leur maison était vide.
Sortant ensuite du fontique des Catalans, nous passâmes au fontique des Génois. C’est une vaste et belle maison avec une grande cour, à côté de laquelle il y a un jardin planté de multiples plantes rares. Dans ce fontique nous aperçûmes de nombreux commerçants, d’énormes tas de marchandises, et de nombreux animaux que nous ne connaissions pas et qui le parcouraient. Une fois sortis, nous entrâmes dans le premier fontique des Vénitiens ; nous le trouvâmes tellement rempli et regorgeant de sacs et de corbeilles de marchandises qu’il n’y avait à peu près plus de place pour y circuler, quoique la cour fût vaste et que les chambres fussent nombreuses. Il y avait là huit autruches et deux gazelles, comme de jeunes faons de cerfs, dont nous avions aperçu un certain nombre au désert. Des hommes, notables Vénitiens, siégeaient là dans cette maison, en compagnie de puissants Sarrasins, discutant de leurs marchés. Après être sortis, nous entrâmes dans le second fontique des Vénitiens, plus grand que le premier, et dans lequel il y avait une quantité stupéfiante de marchandises diverses, tant celles qu’ils avaient importées de nos régions que celles qu’ils voulaient exporter d’ici. Outre les marchandises, nous y aperçûmes de nombreux animaux étranges, de jeunes lionceaux, des léopards, des singes de différentes espèces, des autruches, des perroquets blancs très beaux, des tout rouges, d’autres rouges avec des taches blanches, et beaucoup d’autres verts, communs. À propos des perroquets, j’en ai parlé plus haut au folio 73.

Le cochon des Vénitiens

Nous aperçûmes, entre autres, une bête, qui pour nous est domestique, mais qui pour les Sarrasins est une horreur. Se promenait en effet dans la cour un gros porc – ce dont nous nous étonnâmes beaucoup, car les Sarrasins ont une haine mortelle pour les porcs et ils les ont en abomination, tout comme les Juifs. Ils ne peuvent jamais supporter de porcs avec eux, et c’est pourquoi durant tout notre voyage nous n’en avions vu aucun si ce n’est celui-ci. On nous expliqua que les Vénitiens avaient payé très cher au Sultan un sauf-conduit pour ce porc, autrement les Sarrasins ne l’auraient pas laissé vivre ; bien plus, à cause du porc ils auraient démoli la maison. Ce porc passe ici pour une munificence quelconque des grands de Venise. Et en fait, s’ils n’étaient pas munificents et craints par les Sarrasins eux-mêmes, ils n’auraient pas pu faire cela. Les Sarrasins évitent plus cette maison, à cause du porc que s’il y avait là un chien enragé. Or ce qui est mémorable de la part d’une bête tellement primitive, c’est que dès qu’elle sent, - est-ce par instinct ou par perception, je n’en sais rien, - la présence d’un Sarrasin dans la cour, aussitôt et même si elle était en train de se rouler dans la fange, elle se précipite en grognant à la recherche de son adversaire ; si celui-ci ne prend pas la fuite ou n’est pas protégé par un chrétien, elle lui fait subir sa vindicte, soit qu’elle lui arrache ses habits, soit qu’elle le morde cruellement. Un chien ne serait pas aussi rapide à sentir la présence d’un étranger, que ce cochon un Sarrasin, alors qu’il ne prête aucune attention à un chrétien, fût-il étranger. J’y suis entré moi-même maintes fois ; il n’a pas senti ma présence ou bien n’y a pas prêté attention, alors qu’à l’entrée d’un Sarrasin, il devient fou. En fait il monte la garde dans la cour exactement comme un chien, et c’est peut-être pour cette raison qu’ils le nourrissent, à moins que ce ne soit à l’imitation des anciens commerçants de Rome qui nourrissaient un porc chaque année, et le sacrifiaient une fois engraissé, aux jeux de la déesse de Mai, dite Maïa, qui était fille d’Atlas, sœur de Mercure et femme de Jupiter, et dont le mois de Mai a reçu son nom, comme le dit l’orateur Cornélius. Pour ma part je crois plutôt qu’ils nourrissent ce porc pour marquer leur munificence et leur puissance, comme s’ils faisaient cela pour outrager les Sarrasins.


La puissance des comptoirs vénitiens à Alexandrie

Les Vénitiens sont en effet, plus que les autres Chrétiens, puissants chez les Sarrasins ; nous seulement ils ne les craignent pas, mais ils les corrigent. Dans cette cour, j’ai vu, une fois, le fait suivant : Un Sarrasin était debout près des tas de marchandises : les esclaves et les gardiens, craignant un vol, lui demandaient de s’éloigner des tas ; il refusa, et ils se disputèrent longtemps avec lui. Le maître, un gentilhomme Vénitien survint par hasard, et voyant l’effronterie du Sarrasin, il le frappa à la tête d’un coup de poing si fort que l’autre s’écroula à terre ; une fois à terre il continua à le frapper à coups de pied et il le chassa du fontique ainsi, d’une façon déshonorante, sans prêter aucune attention aux Sarrasins spectateurs de la scène. Un autre chrétien aurait fait cela, fût-il prince ou roi, il aurait été mis en prison. Nous aperçûmes là de nombreux puissants Vénitiens négociant avec des Sarrasins.
Sortis après avoir vu ce fontique nous allâmes au fontique constantinopolitain des Turcs, nous y aperçûmes diverses marchandises, et des Turcs, hauts de taille, d’aspect vénérable et grave.

Le Fontique des Tartares. Marché aux esclaves

Puis ayant poussé jusqu’au fontique des Tartares nous y entrâmes. Nous y trouvâmes en vérité les marchandises les plus précieuses et qui pourtant se vendaient à vil prix. Ces marchandises étaient des créatures de Dieu, douées de raison, faites à l’image de Dieu, plus de soixante êtres humains des deux sexes qui étaient là mis en vente à vil prix. Beaucoup d’acheteurs indigènes les entouraient, et discutaient de la vente d’hommes que le Christ avait rachetés de sa précieuse mort. Nous restâmes un certain temps sur ce sinistre marché et vîmes ce lamentable, ou plutôt cet horrible maniement d’hommes. Car lorsque quelqu’un veut acheter un homme, mâle ou femelle, il entre ici et examine ceux qui sont exposés à la vente, pour voir s’il en trouve un qui lui plaise. Ils ont pour cet examen, un coup d’œil et une expérience extraordinaires. Il n’y a pas un médecin ou un naturaliste qui puisse leur être comparé dans la connaissance de la constitution et de l’état d’un homme. Dès qu’ils regardent le visage de quelqu’un, ils savent immédiatement quels sont sa valeur, son instruction ou son rang ; s’il s’agit d’un enfant ils savent dès qu’ils le regardent à quoi il peut être bon. Ils ont aussi une habileté telle pour découvrir l’état et le caractère des chevaux, qu’ils semblent avoir acquis le degré maximum dans la connaissance des sciences naturelles. Ils sont en effet capables de discerner immédiatement, à partir d’un seul et unique élément, tous les défauts et qualités d’un individu, à quoi il peut être utile, son âge et sa valeur. Ils n’ont par ailleurs aucune notion des sciences spéculatives de la nature. Ils ne se posent aucune question sur l’âme ou ses facultés, ses passions et ses dispositions, et ne se demandent pas comment elle a pu être infusée dans le corps ou unie à lui. Mais quant à ce qui a été dit plus haut, ils l’emportent sur tous les naturalistes ou les médecins, tant en ce qui concerne l’examen des animaux que des hommes.
Lorsque quelqu’un voulant acheter un homme, en a trouvé un qui lui plaît, il tend le bras vers les corps entassés et fait sortir la femelle ou le mâle qui lui plaît, puis il éprouve de diverses façons celui qu’il se propose d’acheter. Il lui parle et écoute ses réponses pour voir s’il est intelligent. Il lui examine les yeux ; les a-t-il bons ? en bon état ?, entend-il bien ? Il le palpe, puis il lui fait ôter ses vêtements, observant tous les membres ; il note en même temps à quel point il est prude, à quel point timide, à quel point joyeux ou triste, à quel point il est sain et en bonne santé. Ici, - que j’ai de honte à le dire ! – les parties honteuses masculines comme féminines sont palpées devant tout le monde et montrées clairement. Nus, ils sont également obligés, frappés à coups de fouets, de s’avancer devant tout le monde, de courir, de marcher, de sauter, de façon à ce qu’apparaisse clairement s’ils sont infirmes ou sains, mâles ou femelles, vierges ou déflorées. Et s’ils en voient quelques-uns rougir de confusion, ils s’acharnent davantage sur eux, les poussant, les frappant de verges, les souffletant pour ainsi les obliger à faire ce que spontanément ils rougiraient de faire devant tous les autres.
Une fois l’homme bien examiné, l’acheteur et le vendeur se réunissent, et l’homme que le vendeur offre pour quinze ducats, l’acheteur n’en offre que cinq, alléguant un défaut de l’homme, soit purement corporel, soit de caractère, et longtemps ils discutent des défauts de l’esclave exposé à la vente, comme chez nous l’on fait avec les chevaux. Tandis que celui-ci cherche à acheter un homme et à l’emmener avec lui, un cri et des pleurs s’élèvent dans l’entassement des êtres exposés à la vente, car il arrive que l’enfant qui est mis en vente ait là sa mère également mise en vente ou des frères. On met en effet ici en vente le fils sous les yeux de sa mère en pleurs ; on met ici en vente la mère à la honte et au dépit de son fils ; ici, sous les yeux de l’époux rougissant, on se joue de l’épouse comme d’une courtisane, et elle passe aux mains d’un autre homme ; ici l’enfant est arraché au sein de sa mère, et la mère bouleversée jusqu’au plus profond d’elle-même est séparée de lui. Cela est vrai de la première mise en vente, lorsque des Chrétiens ont été enlevés dans quelque ville ou bourg chrétien, ou lorsque des contrées chrétiennes ont été complètement dépeuplées. Mais en fait, ceux qui sont conduits à la foire d’Alexandrie pour y être mis en vente, ont la plupart du temps été déjà plusieurs fois vendus, et c’est pourquoi ceux-là sont parfois heureux de se trouver être remis en vente, ils sourient à l’entrée des nouveaux venus qui désirent acheter ; ils se montrent affables et doux pour mieux plaire aux acheteurs, surtout si précédemment ils ont eu à durement souffrir.

Avidité des Infidèles à posséder des esclaves

Il existe une passion inouïe de posséder ses propres hommes achetés, chez tous les Sarrasins, les Turcs et les autres infidèles, et c’est une opinion universellement répandue chez tous que quiconque aura été capable de posséder un ou une esclave ne connaîtra plus jamais l’indigence. Cette opinion ne les induit pas en erreur, car je tiens pour certain qu’à cause de cela la malédiction de Dieu pénètre dans la demeure avec l’homme acheté, en sorte que frustrés de tout espoir de félicité éternelle, ils jouissent de la félicité ici-bas, car dès lors une telle insatiabilité travaille leur cœur que lorsqu’ils sont en possession d’un ou d’une esclave, leur cœur est aussitôt tout entier dévoré par le désir d’en posséder un second, et ainsi de suite, du second au troisième, du troisième au quatrième, et ainsi la faute croissant, la concupiscence s’étend jusqu’à l’infini, au point qu’on trouve des fermes entières composées d’esclaves des deux sexes. Un serviteur et une servante sont unis par le mariage pour constituer une famille, de façon à ce que, par les fils et les filles qui leur naissent, il puisse en quelque sorte être donné satisfaction à leur insatiable désir.
Il n’y a, pour ainsi dire, pas une maison dans toute l’Egypte, la Syrie et la Turquie dans laquelle on ne trouve pas un homme acheté. Or ils ont beau se multiplier, jamais cependant leur valeur ou leur prix ne décroît ; il augmente plutôt toujours. Dès lors l’habileté de ces marchands s’exerce tout entière à concevoir comment ne pas laisser diminuer le prix et la valeur de leur marchandise face à l’abondance, mais plutôt à la faire augmenter. Les Turcs, voisins des Chrétiens, envahissent souvent les terres de ces derniers, non par haine de la croix et de la foi, non pour s’emparer de l’or ou de l’argent, mais pour faire la chasse à l’homme et les emmener en servitude. Lorsqu’ils envahissent à l’improviste des fermes, ils emportent non seulement les adultes, mais encore les bébés non encore sevrés, qu’ils trouvent abandonnés par leurs parents en fuite ; ils les emportent dans des sacs, et les nourrissent avec grand soin.

La dure condition sociale des esclaves

Mais autant est grande l’avidité des maîtres à posséder des esclaves autant est grand le désir des esclaves de s’échapper de leurs mains. Aucun autre sujet entre eux, aucune pensée, aucune discussion, autre que comment et où fuir et pouvoir s’évader. Aussi, lorsque leurs maîtres flairent ou soupçonnent quelque chose ils commencent aussitôt par leur refuser trop d’alimentation de façon à les empêcher de se préparer, grâce aux surplus, un viatique pour la fuite. Beaucoup prennent en fait la fuite, mais sans jamais réussir à s’évader complètement, et lorsqu’on les retrouve et qu’on les ramène, la misère redouble pour eux. S’ils prennent la fuite une seconde fois et qu’on les ramène, il n’y a plus pour eux de grâce ; ils sont battus sans aucune pitié, torturés et mutilés. S’ils persévèrent toujours à vouloir fuir, on les vend ou bien on leur coupe toute possibilité de fuite par des moyens divers. Certains maîtres les laissent mourir en les privant de nourriture, de boisson, et de vêtements ; d’autres leur mettent un bloc de fer aux pieds ; d’autres leur passent une chaîne au cou ; d’autres les rendent inutiles ou difformes en leur coupant les oreilles et le nez, et ainsi facilement reconnaissables ; d’autres enfin mettent cruellement à mort par le glaive ceux qu’on rattrape. Un grand nombre, en fuite, se réfugient dans des lieux inhabités, et errant par les montagnes et les déserts y meurent de faim et de soif, ou – ce qui est pire – accablés par un trop dur service ou par la misère, condamnés pour une fuite manquée, ils s’arrachent à la vie en se frappant eux-mêmes, ou en se pendant, ou se perdent eux-mêmes en se jetant de haut, ou en se noyant.
Ce sont là faits quotidiens dans les lieux où l’homme s’approprie l’homme comme il le ferait d’une bête. J’en ai moi-même été témoin de mes propres yeux dans notre hospice d’Alexandrie. Notre hôte, le consul, avait acheté une Éthiopienne avec d’autres esclaves qu’il possédait. Cette Éthiopienne, reprise un jour pour quelque faute par sa maîtresse, perdit patience devant la réprimande et fit front aux observations de sa maîtresse qui ordonna qu’elle soit soumise au fouet. Mais elle s’entêta, et le bourreau, saisissant un bâton se mit à la frapper de toutes ses forces comme sur un âne. L’ayant jetée à terre il la foulait aux pieds, sans pourtant réussir à vaincre sa résistance et sa révolte. Rendant les coups, crachant, tirant la langue, elle poussait à bout son bourreau. Difficilement maîtrisée enfin, elle s’abandonna à une fureur atroce, lorsqu’elle se retrouva ligotée, mugissant comme un bœuf, se déchirant elle-même à coups de dents, se frappant la tête contre la terre et les murs, se jetant à terre sur la tête à plusieurs reprises, du haut de l’escabeau sur lequel elle avait été liée, et cherchant par tous les moyens à se tuer. Ensuite elle s’en prit à sa maîtresse, la couvrit des pires accusations et lança des injures absolument infâmes contre le consul lui-même. Elle était tellement égarée par la colère qu’elle en blasphémait Dieu et en bénissait Mahomet : elle criait qu’elle allait se faire musulmane, ce qu’elle aurait fait si elle n’avait été liée de tous ses membres ; puis, en fin de comptes, elle resta prostrée comme morte des heures durant, jusqu’à ce que sa crise se fût calmée. Un homme devenu esclave en arrive à de telles souffrances qu’il perd le goût de vivre et cherche la mort par tous les moyens. Dans ce fontique des Tartares nous nous trouvâmes donc frappés d’une grande compassion pour tous ces malheureux offerts à l’achat.
Outre les fontiques ci-dessus nommés, il en existe, croit-on, plusieurs autres dans lesquels nous n’avons pas été.

À propos d’un lieu honteux et comment nous y parvînmes
Un lupanar à Alexandrie

Ayant poursuivi notre chemin, nous parvînmes en un lieu, partout infâme, que sans violer l’honnêteté je ne peux nommer ; mais l’injustice et la honte faites au nom du Christ, ainsi que la dérision envers la foi catholique et l’opprobre pour les fidèles, m’obligent à en parler clairement, bien qu’avec pitié et en faisant appel à la pieuse interprétation des lecteurs. Nous parvînmes, dis-je, en suivant une des rues publiques de la cité, jusqu’à un lieu où, devant la porte de la maison, étaient assises des femmes fort belles, parées de tous les ornements de la luxure, et qui étaient – ô misère – toutes chrétiennes ! courtisanes attrayantes, prostituées par les plus abominables des entremetteurs chrétiens, exposées publiquement au choix de tous, Juifs, Samaritains, Sarrasins, Mamelouks, Tartares et chrétiens éhontés. Ces pauvrettes étaient en effet de terres chrétiennes, certaines de France, d’autres d’Espagne, de Calabre, d’Italie, d’autres et c’était la majorité étaient de Catalogne, d’autres de Gênes, de Padoue, de Trévise et de Venise, filles sans aucun doute de bonne souche, séduites par leurs intempérances, et menées ainsi jusqu’à la gueule de l’enfer. Du fait même, en effet, qu’elles se mêlent avec des infidèles elles sont excommuniées par le canon 28,9,1. si quis etc. C’est pourquoi, pour éviter cet embarras et l’abus d’unions si dépravées, il a été statué que dans les régions chrétiennes, les Juifs doivent porter un insigne distinctif, pour éviter à une femme publique d’accueillir un Juif, pensant qu’il s’agit d’un Chrétien. Ce décret a été, récemment encore renouvelé durant le dernier Synode de Mayence, sous la présidence du Cardinal de St. Pierre aux liens, maître Nicolas de Cues et confirmé par de lourdes peines. Selon les lois, les entremetteurs qui prostituent des femmes avec des fidèles, et en reçoivent un salaire, sont passibles de la peine de mort. De quelle peine sont donc passibles ces archi-entremetteurs qui prostituent des filles de Chrétiens avec des infidèles pour en retirer un gain ? Que le sage en juge ! Nous savons aussi, par la loi, que le mariage en diversité de religions est prohibé et interdit (Exod. 34, Deut. E, et dans le Canon cité plus haut au chap. Des Juifs, etc. (Prends garde, chrétien !) Si donc un chrétien pèche gravement en abandonnant sa fille en mariage à un Juif ou à un Sarrasin, combien pèche plus gravement celui qui livre la fille d’un autre à tous, pour en recevoir le salaire de la prostitution ?
Ce scandale, à aucun prix, pour aucune raison, ni les Juifs, ni les Sarrasins ne l’accepteraient à savoir qu’une Juive ou une Sarrasine soit offerte à des chrétiens. Bien plus, ils observent encore aujourd’hui cette loi du Lévitique 19 qui dit : « Ne prostitue pas ta fille ; ainsi le pays ne sera pas contaminé et rendu tout entier incestueux ». Ils ne supportent pas, à propos de leurs filles, que l’une d’entre elles devienne courtisane, observant en cela Deut. 23 « Il n’y aura pas de prostituée parmi les filles d’Israël, ni de prostituée parmi les fils d’Israël ». Et pour cette raison, il semble que ce qui est mentionné au ch. 16 d’Ezéchiel, s’applique à l’Eglise, ou plutôt aux enfants perdus de cette Eglise, lorsqu’en plusieurs autres choses, il dit : « Tu t’es bâti une maison de débauche, tu t’es fait une maison de prostitution sur toutes les places publiques, tu as souillé ta beauté, tu as forniqué avec les fils des Egyptiens ». Ces places publiques, ce sont les villes païennes, qui n’ont personne dans les lieux de prostitution, si ce n’est des Chrétiennes. J’ai entendu dire en effet, qu’au Caire il existe un vaste lupanar, plein de Chrétiennes, de même à Damas, à Beyrouth et à Tripoli, comme à Alexandrie et à Constantinople. Cela défigure de façon absolument épouvantable toute la grâce de l’Eglise ; les hommes exposés à la vente au marché sont en quelque sorte infiniment préférables à ces pauvrettes prostituées, au prix où elles le sont. Aucune d’entre elles en effet ne peut être introduite dans la ville sans payer 30 ducats, comptant, dès la porte ; et de même, aucune d’entre elles ne peut ensuite ressortir sans avoir à payer de nouveau la même somme. Il faut donc que la malheureuse gagne d’abord, à ce métier abominable, 85 florins uniquement pour payer son droit de péage, sans compter ses propres dépenses et son entremetteur qui, lui aussi, se nourrit du salaire de la prostitution en vue duquel il l’a débauchée.
Les Sarrasins sur ce point valent donc mieux que les Chrétiens car les lupanars dans leurs villes ne sont pas alimentés par leurs filles. Il est vrai aussi que sur ce même point ils sont bien pires vu qu’ils possèdent des maisons spéciales pour éphèbes, d’une intolérable impureté, et qu’ils vont jusqu’à entrer par-ci, par-là, dans des étables à bestiaux, de par la permission de Mahomet.
Pour en revenir à notre sujet, nous n’étions pas venus exprès à cette maison ci-dessus évoquée ; ce n’est que chemin faisant que nous l’avions aperçue. En nous voyant, quelques filles se mirent à rougir, d’autres pleuraient, d’autres nous priaient de les enlever de là et nous expliquaient leur misère, d’autres étaient tout heureuses disant qu’elles allaient s’en retourner avec nous, d’autres nous suppliaient de prier Dieu pour elles. Ayant donc échangé avec elles quelques brefs propos dans la rue même, nous poursuivîmes notre chemin vers d’autres buts.

Troisième visite au port d’Alexandrie

Après avoir visité lieux et fontiques à l’intérieur de la ville, nous poursuivîmes jusqu’à l’extérieur et nous aperçûmes au bord de la mer, des commerçants autour des navires. En passant la porte, les gardiens nous fouillèrent à nouveau, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois auparavant, puis nous ayant laissés, nous arrivâmes jusqu’à la mer. Nous y trouvâmes une grande agitation. De nouveau, en effet, des navires venaient d’arriver ; on chargeait d’autres navires de sacs de marchandises, et le rivage était couvert de sacs. Bien que tous les sacs eussent déjà été remplis de leurs marchandises au fontique et pesés en présence des fonctionnaires sarrasins, puis fouillés sous la porte de la ville, une dernière fois cependant, au moment même de les monter à bord des navires, on vidait encore à terre tout ce qui se trouvait dans les sacs, pour vérifier ce qui avait été apporté. Là, tout autour, il y avait donc grand travail, et de plus, beaucoup de gens qui accouraient. Ils font en effet les sacs très grands, cinq pieds de large et quinze ou plus de long, et, tandis qu’on les vide, une multitude de pauvres, de femmes, d’enfants, d’Arabes et d’Africains accourent et s’emparent de tout ce qu’ils réussissent à voler. Ils cherchent sur le sable des gingembres, des clous de girofle, de la cannelle et des moscatelles et ils vendent à bon marché sous la porte, ce qu’ils ont trouvé. C’est pourquoi certains marchands les suivent, et leur rachètent ce qu’ils ont volé ou trouvé. J’ai vu parfois plus de cinq cents de ces mendiants ou voleurs accourir ici pour chercher et voler des marchandises ; c’est pourquoi quand ils commencent à se montrer trop importuns, certains marchands ont à leur service un Mamelouk qui, à grands cris, se met à frapper les pauvres de son bâton et à les écarter à grands coups des tas de marchandises, courant après eux au loin, et frappant sans pitié, indifféremment, vieux, femmes enceintes et enfants, leur tapant dessus comme sur des bêtes, inattentif aux cris, aux gémissements et aux lamentations dont le ciel est rempli. J’ai souvent assisté à de telles cruautés. À côté des sacs, outre ceux qui travaillent, il y a également de nombreux gardiens qui surveillent les mains de tous ceux qui sont là à l’entour. Une fois les marchandises passées à la fouille on les remet dans les sacs et on les charge sur des barques qui les emportent jusqu’aux galées. Comme nous avions un certain temps devant nous, nous fîmes venir une barque et naviguâmes jusqu’à la flotte pour y voir les galées sur lesquelles nous devions revenir jusqu’à notre pays. Ayant vu les galées nous revînmes à la rame jusqu’au rivage. Entrés en ville nous fûmes à nouveau fouillés sous la porte. Sous la porte intérieure se tenait un Soqui, prêtre sarrasin, hurlant et criant pour inviter le peuple à la prière du soir. Nous rentrâmes donc dans notre maison pour nous reposer.

Arrivée des navires pour la traversée

Le trente Octobre : Nos navires sont arrivés
Le 30, à l’aurore, nous entendîmes du bruit du côté de la mer et nous comprîmes que quelques navires étaient arrivés. Nous espérions que ce serait les navires que les Vénitiens disaient attendre, et avant l’arrivée desquels ils ne pourraient partir, et nous-mêmes ne pouvions établir un accord avec eux. Aussitôt donc que la messe fut finie, nous gagnâmes la mer. Comme nous l’espérions, nous découvrîmes que les navires attendus étaient arrivés en provenance de bases africaines. Revenus à la maison, nous eûmes donc durant le déjeuner une conversation avec le consul. Comment nous convenait-il d’établir le contact avec les patrons des navires ? Nous convenait-il mieux de demeurer tous ensemble sur un même navire, ou bien sur trois navires, répartis selon nos trois groupes ? Ce à quoi le consul nous répondit que nous ne pourrions jamais être tous ensemble sur une même galée, à cause de la quantité de marchandises dont se trouverait chargé n’importe quel navire, et que nous ne pourrions que difficilement trouver place sur trois galées. Il nous conseilla de nous mettre en quête, chacun, de son propre navire, et d’établir le meilleur contrat possible, car nous aurions à faire face à des patrons très durs pour le contrat.

Choix d’une galée

Le déjeuner fini, nous allâmes donc au fontique des Vénitiens et discutâmes avec les patrons des galées de notre traversée, du prix et du coût de la navigation ; mais nous les trouvâmes âpres au gain, abusifs dans leurs exigences sur le prix de la navigation plus que les Sarrasins ou les Arabes. Certains demandaient en effet de chaque pèlerin cinquante ducats. Et comme nous nous montrions réticents à accepter un tel prix, un autre patron nous déclara de façon arrogante que pour sa part il n’accepterait pas moins de cent ducats par homme. Il se moquait ainsi de nous et nous humiliait. Cependant, malgré cette exigence abusive, les Seigneurs du premier groupe firent contrat avec Maître Sébastien Contarini, patron d’une galée de la flotte principale, sur laquelle le Consul d’Alexandrie avec son fils et le capitaine de la flotte voulaient accomplir la traversée, ainsi qu’un grand nombre de nobles citoyens vénitiens. L’accord fut dur à cause de l’énormité du prix du passage, et pourtant ils le conclurent en raison de Maître Johan comte de Solms qui était gravement malade et réclamait inlassablement à grands cris qu’on le transportât sur une galée, sur laquelle il estimait qu’il retrouverait sa santé. Les Seigneurs des deux autres groupes étaient assez mécontents de la conclusion de cette convention, car ils craignaient de se trouver eux aussi obligés de donner un prix aussi fort.
Cependant, l’accord une fois conclu, Maître Bernhard de Braitenbach, doyen de l’église de Mayence, voulut se rendre sur la galée avec laquelle nous avions pris engagement pour y préparer une place pour Maître, le Comte, qui était souffrant, et il me demanda de l’accompagner. Nous fîmes donc rames tous deux jusqu’à la galée, examinâmes l’endroit propre à son séjour et le préparâmes. Cette galée me plut énormément. Il me semblait n’en avoir jamais vu de plus belle. Elle était neuve, de grande dimension, très bien meublée et aménagée ; les servants y étaient aimables, et le capitaine de la flotte qui y résidait, était un homme sage et bon. En voyant cela j’en vins à soupirer ardemment de prendre, moi aussi, place sur cette halée avec les Messieurs du premier groupe, et j’exposai mon désir à Maître Bernhard, tout en me lamentant sur l’incapacité où je me trouvais de pouvoir faire face à la dépense. Cet homme vénérable me consola avec bonté, tant pour mon désir que pour mon incapacité à payer. Une fois sortis de la galée, il me conduisit à grands pas jusqu’au fontique des Vénitiens, auprès de Maître Sébastien, le patron de sa galée, et, intercédant en ma faveur, comme pour un pauvre, il finit par obtenir que je puisse accomplir la traversée sur cette galée ; en plus de cela, il sortit douze ducats qu’il me donna pour couvrir mes dépenses, me demandant de prier Dieu pour lui et pour les siens et de m’employer sur le bateau à consoler maître le Comte, malade, et de prendre en charge ses besoins spirituels. Le premier groupe en effet n’avait pas de prêtre. Cette grande bonté à mon égard, alors que j’étais dans la gêne et le besoin, c’est cet homme vénérable et bon qui en fit montre, en sa libéralité et magnificence, le noble Maître Bernhard de Braitenbach, alors camérier de l’église métropole de Mayence, depuis lors doyen très digne de cette même église, et pour lequel je prie Dieu, l’implorant qu’Il daigne lui rendre son bienfait ici-bas et dans la vie future.
Pourvu d’une place sur la galée, je rentrai donc tout joyeux à la maison rejoindre mes compagnons qui, lorsqu’ils apprirent que j’allai me séparer d’eux, manifestèrent évidemment leur tristesse, mais, ayant entendu de ma bouche le soutien qui m’avait été alloué, ils ne purent que me congratuler. Et à l’heure même je sortis de nouveau en compagnie de Maître Johan, l’archidiacre de Transylvanie, afin de pourvoir également pour lui à sa traversée. Nous nous entretînmes avec Maître Sébastien Contarini, qui l’accepta sur sa galée, comme il l’avait fait pour moi, ce dont je fus très content, car depuis Venise jusqu’à ce moment nous avions toujours été des inséparables. Même pour le groupe de pèlerins de Sainte Catherine, il ne s’y était joint que poussé et encouragé par moi, comme on le voit à la 1re Partie, folio 221 b.
Par la suite, les autres pèlerins pourvurent également à leur traversée, et nous nous trouvâmes répartis entre quatre navires. Huit pèlerins prirent place sur la galée de Maître Sébastien Contarini : tous les compagnons du premier groupe et moi-même avec Maître Johan du troisième groupe ; les quatre autres du troisième groupe prirent place sur la galée de Maître Bernardin Contarini. Les deux frères mineurs, le Père Paul et le frère Thomas furent reçus sur la galée de Maître Marc de Jordan ; les pèlerins du second groupe prirent place sur la galée de Maître André de Jordan. Toute cette répartition ne s’opéra pas sans grandes discussions et querelles, dont il est inutile de faire mention. Il s’avérera à l’usage que personne ne fut mieux pourvu que les huit premiers ; les autres eurent beaucoup à souffrir, comme la suite le prouvera.

Installation des pèlerins sur les navires, et comment je fis achat de rameaux de palmes à mes risques et périls

Le trente-et-un Octobre
Le trente et unième et dernier jour du mois d’Octobre, vigile de la Toussaint, les messes célébrées, nous commençâmes à prendre nos dispositions pour nous transférer sur les navires. Nous fîmes achat de tout ce que nous savions devoir nous être nécessaire pour la traversée de mer. Ce même jour je fis achat de rameaux de palmiers, plus de soixante, en vue du jour des palmes. Ce ne fut qu’à grand péril que j’en fis l’achat, à grand souci que je leur fis passer la mer, et à grandes dépenses et peines que je parvins à les faire transporter jusqu’au territoire d’Ulm. Pourquoi leur acquisition fut si périlleuse, en voici la raison ! Je passais par le marché et je vis de nombreuses corbeilles tressées avec des feuilles et des tiges de palmiers, mais ne pus trouver aucun rameau. Je demandai donc par signes à un fabricant de paniers s’il avait chez lui des rameaux de palmiers. Il me comprit, et se levant de la porte de sa boutique et quittant son négoce, il me conduisit tout au long d’une ruelle. Je commençai alors à me demander avec crainte si ce Sarrasin ne tentait pas d’abuser de moi, lui fis signe que je voulais revenir sur mes pas, et m’éloignai de lui. L’homme voyant cela, se montra tout troublé et affligé, me tenant tout un long discours en langue sarrasine à laquelle je ne comprenais rien, et levant les yeux au ciel comme s’il prenait Dieu à témoin par serment de ce que j’étais avec lui en toute sécurité ; puis il me prit par le bras m’entraînant et me tenant de façon à m’empêcher de fuir. Après un long parcours de ruelles nous parvînmes chez lui. C’était une maison belle et grande ; pavée de carreaux de marbre poli, et aux murs revêtus de marbre. J’admirai qu’un vendeur de paniers pût posséder un tel palais. Il me fit alors monter jusqu’à l’étage supérieur de la maison, dans une vaste chambre qui était pleine de rameaux de palmiers, et il me laissa libre de choisir ceux qui me plaisaient. Je fis donc le choix que je voulus et lui en payai le prix, tandis que ses femmes se tenaient dans l’embrasure de la pièce voisine, cachées derrière une courtine, et regardaient en cachette. Ayant lié les palmes je les chargeai sur mes épaules et descendis. Le Sarrasin voulait venir avec moi par déférence, mais je refusai croyant connaître mon chemin. Je circulais alors longtemps, entrais par cette rue, sortais par cette autre, et me perdis tant et si bien que j’ignorai bientôt totalement de quel côté j’aurais dû me diriger ; et de plus, ce coin de la ville n’était pas très fréquenté. Je rencontrai finalement un jeune Sarrasin auquel je ne pus dire que : « Ô Sarrasin, le fontique Catalan ! ». Le jeune homme comprit cependant aussitôt que je m’étais perdu et que je cherchais le fontique des Catalans. Il se saisit de la partie avant de mon scapulaire et me conduisit ainsi à grands cris, chants et rires à travers les rues jusqu’au susdit fontique. J’eus à supporter bien des moqueries tout au long du chemin, mais ni désagrément ni coup, et en fait je n’en avais cure, étant trop heureux et reconnaissant de me trouver ainsi reconduit. C’est ainsi que je portai ces rameaux jusqu’à notre chambre. Je me fis confectionner une corbeille à leur taille, et c’est ainsi que j’eus de nombreux soucis et peines avec eux, plus, peut-être même, que ceux qu’aurait pu avoir un commerçant avec des marchandises précieuses qu’il aurait eu à transporter jusqu’à terre par voie maritime. C’est avec cette histoire que s’achève le septième traité de toute notre pérégrination. Avant d’entreprendre le huitième, je décrirai Alexandrie et toute l’Egypte.

La trace de la ville d’Alexandrie depuis l’antiquité et ce qu’il en est maintenant dans les temps présents
La fondation d’Alexandrie par Alexandre le Grand

Ce qu’est aujourd’hui la ville d’Alexandrie est assez clair par ce qui précède, mais autrefois c’était la plus grande ville de l’Egypte. En trois cent vingt avant Jésus-Christ, elle avait été construite par Alexandre le Grand, le Macédonien, en un laps de temps de dix-sept jours ; elle avait été fondée avec des murailles de six mille pieds, dont le dessin avait la forme d’une chlamyde ; les flancs qui s’étendaient en largeur pour l’entourer avaient une largeur d’environ trente stades. Elle était tout entière coupée de rues par lesquelles on pouvait circuler à cheval ou en char, et de deux voies plus larges qui s’étendaient sur plus d’un arpent et qui se coupaient l’une l’autre par le milieu, à angle droit. Elle était protégée de tous côtés, comme le dit Josèphe, par un désert infranchissable, une mer sans port d’attache possible, par des fleuves, et par des marais touffus. Il est vrai qu’avant Alexandre le Grand, il existait là, sur ce même lieu, une autre ville, appelée Noo, comme le mentionne St. Jérôme dans sa Vie et mort de Ste. Paula. Alexandre l’abattit et en reconstruisit une autre nouvelle, magnifique qui possédait de nombreux palais couvrant une grande partie de la ville. Chacun de ses rois la décorait en effet à sa guise de quelque nouvel ornement monumental et les nobles l’embellissaient d’autres édifices remarquables. C’est dans l’un de ces monuments merveilleux que fut déposé le corps d’Alexandre le Grand dans une nacelle d’or que par la suite un roi de Syrie déroba. Des admirables temples consacrés aux idoles qui y avaient été construits, nous traiterons par la suite dans la description de l’Egypte, mais l’on peut déjà cependant en prendre connaissance dans l’histoire ecclésiastique au Livre II c. 31 et suivants.

Situation géographique de la ville d’Alexandrie et son alimentation en eau

Cette ville est la métropole de toute l’Egypte, sise dans la région qui regarde la Libye dans la direction de l’Afrique, à la limite de la culture du sol, au point qu’au-delà des fortifications de la ville, du côté du coucher du soleil, s’étend à l’infini un immense désert. Elle n’est pas très éloignée non plus de l’embouchure du Nil, au point qu’à l’époque de la crue habituelle une partie du fleuve s’écoule en ville, ce qui permet à ses habitants de conserver le passage des eaux dans de vastes citernes, et des réservoirs souterrains durant toute l’année, pour leur usage. Toutes les superstructures de la ville reposent en effet sur des voûtes et des arcades profondément enfoncées dans le sol ; et c’est à travers ces passages souterrains que s’écoule l’eau du Nil. Ils n’ont pas d’autre eau potable, et pour ceux qui n’y sont pas habitués, elle est malsaine et donne des fièvres ; presque tous les galiotes de la flotte furent en effet atteints de fièvre à cause de l’eau qu’ils buvaient sans mesure durant les grosses chaleurs.

Les deux ports d’Alexandrie et son phare

Cette ville est admirablement située pour tout ce qui a trait au commerce. Elle a deux ports distincts, séparés par une étroite langue de terre, au bout de laquelle se dresse une tour d’une hauteur extraordinaire. On raconte qu’elle fut édifiée par Jules César, et les gens la nomment Fareglan, comme d’ailleurs l’ensemble du port y compris la langue de terre et les édifices qui s’y trouvent.
Le port le plus ancien (le premier port) est destiné à l’attache des navires des Chrétiens. Le second pour les navires des infidèles. La langue qui sépare les deux ports l’un de l’autre supporte un double mur bien construit avec seize tours, et à la pointe, ou au bout de la langue vers la haute mer se dresse la tour de César, tel un château et une place forte, qu’un des récents Sultans a agrandi et restauré de façon admirable convaincu par un renégat chrétien que l’on dit avoir été originaire de Oppenheim, et qui fut l’architecte de cet ouvrage. L’ouvrage terminé il disparut secrètement et réintégra le sein de l’Eglise. Certains estiment que Jules (César) aurait fondé cette tour en mer, à l’endroit où une table du soleil, en or, de toute beauté aurait été découverte par des pêcheurs. Jérôme en fait mention dans son Epître à Paulin, vers la fin du 1er chapitre et Valérius Maximus, au Livre IV. Des pêcheurs tirant en effet une drague en mer, un quidam passant sur le rivage acheta le lancé. Le filet retiré, ils en sortirent une table d’or de grand poids. Une controverse s’éleva alors entre les pêcheurs et celui qui avait acheté le lancé du filet ; ceux-ci déclarant n’avoir vendu que ce qu’ils avaient capturé de poissons, l’autre affirmant avoir acheté, guidé par la fortune. Etant donné la situation, vu la nouveauté du cas et l’importance de la valeur pécuniaire en jeu, l’affaire fut portée à la connaissance de tout le peuple de la ville, et l’on décida de consulter l’Apollon de Delphes pour savoir à qui la table devrait être adjugée. Celui-ci répondit qu’elle devrait être donnée à celui dont la sagesse l’emporterait sur tous les autres. Ils l’envoyèrent donc au sage de Milet qui ne se considérant pas plus digne qu’un autre l’envoya à Bias. Bias à Pittacus ; celui-ci sans désemparer, à un autre, et ainsi de suite à chacun des sept sages de la planète jusqu’à ce qu’elle parvînt en dernier lieu à Solon qui jouissait de la réputation de la plus grande sagesse. Et celui-ci envoya cette table au temple d’Apollon. D’autres auteurs prétendent que cette même table aurait été trouvée dans une autre région de la mer, dans l’île de Choa, dont au folio 155 voyez de medicis.
Cette tour que les Sarrasins nomment maintenant Fareglan, les anciens la nommaient Pharum ou Farum ce qui se prononce de la même façon, soit en grec Pharos ce qui signifie la même chose. C’est la plus haute tour à Alexandrie, et c’était une des sept merveilles du monde. Elle se dressait en effet sur quatre grands crabes de verre qui reposaient sur le fond à vingt pieds sous l’eau de la mer, et sur lesquels elle avait été construite, édifiée en énormes blocs de pierre, jusqu’en haut. À son sommet un feu ardent brillait toujours, qui, brillant au loin sur la mer, indiquait le port aux navigateurs durant la nuit, comme le mentionne le Catholicum sous la rubrique Pharos, à la lette F. Tous les savants du monde admiraient cet ouvrage, se demandant comment de si grands crabes avaient pu être fabriqués en verre, comment on avait pu les transporter sans les briser, comment les fondations posées par-dessus n’avaient pas glissé, comment le ciment avait pu prendre sous l’eau, et comment une telle masse ne pulvérisait pas le verre. C’est à cause de cette tour Pharos que les rois d’Egypte ont été appelés Pharaons ; bien plus, toute l’Egypte, à cause d’elle est parfois appelée Pharaon. La tour s’étant effondrée avec le cours du temps, lorsque Jules vint à Alexandrie contre Pompée et qu’il l’eut décapité, il édifia celle qui se dresse aujourd’hui, en la faisant construire sur le même emplacement, en sorte qu’il y ait deux ports de mer. Ces deux ports de mer sont toujours pleins de navires en provenance de l’Orient et de l’Occident, car Alexandrie reçoit des régions supérieures de l’Egypte, par la vallée du Nil, toutes sortes d’aliments en abondance, et la richesse lui est apportée des régions au-delà de la mer par la navigation.

Le commerce à Alexandrie

De toutes parts, de l’Inde, de Saba, de l’Arabie et de l’Ethiopie, de la Perse, de la Médie, et des contrées avoisinantes, toutes espèces d’aromates, de pierres précieuses, de joyaux, de richesses de l’Orient et de marchandises exotiques dont notre monde manque, sont transportées à travers la mer Rouge. C’est la route de ces nations vers chez nous. Elles sont transportées jusqu’à cette ville des régions méridionales de l’Egypte nommée Ardech, ou Thor et qui est située sur la rive même de cette mer. De là, par chameaux elles sont acheminées jusqu’au Nil et descendues par le fleuve jusqu’à Alexandrie. C’est ainsi donc qu’a lieu à cet endroit une telle affluence de peuples, Orientaux et Occidentaux, et que cette même ville est un marché ouvert pour les deux mondes. Les marchands se sont en effet divisés le monde de la façon suivante : tous les Occidentaux des régions transalpines, depuis l’océan britannique et au-delà viennent faire leur négoce en Italie, jusqu’à l’entrée de la mer Méditerranée, Gênes, Venise et autres lieux, mais ne poussent pas plus loin. Les Italiens, quant à eux, se sont saisis de la mer Méditerranée et font leur négoce à travers ses îles, jusqu’à Constantinople et les autres contrées maritimes de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, jusque de l’autre côté de la mer sans oser s’aventurer plus loin pour y faire commerce ; les ports lointains les plus souvent cités sont Beyrouth, Tripoli et Alexandrie. Quant aux Grecs, Cappadociens, Arméniens, Syriens, Palestiniens, Arabes et Egyptiens et Libyens, ils font négoce sur les rivages de la mer, à travers leurs vastes contrées jusqu’à Ardech, ou Thor, au pied du Mont Sinaï ; c’est là qu’ils prennent aux Indiens les épices aromatiques, de là qu’ils les transportent vers leurs pays, et les Egyptiens en gorgent Alexandrie. Quant aux Indiens, nous ignorons de quelles étendues de terre ils jouissent pour leur négoce. Nous savons cependant que tous les ports de mer s’enrichissent de leurs marchandises, et que les Indiens occupent la limite de la terre habitable du côté de l’Orient. Des esclaves qu’un Sultan avait en effet envoyé pour explorer les origines du Nil, cheminèrent durant trois ans jusqu’au-delà de l’Inde et déclarèrent en revenant, qu’au-delà de l’Inde il n’y avait aucune population, rien qu’une terre inhabitée, où l’ardeur du soleil était telle qu’ils n’avaient pas pu la supporter et n’avaient pu réussir à aller au-delà de la vallée du Nil à cause de la chaleur brûlante. Les navires en provenance de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe mouillent donc à ce port d’Alexandrie, mais les navires de l’océan Indien ne peuvent y parvenir comme on l’a expliqué plus haut au folio 61.

Les fortifications de la ville d’Alexandrie

C’est à cause de cette arrivée quotidienne de navires que la ville est protégée de murailles formidables, de tours et de postes de garde. À l’intérieur de la ville elle-même il y a deux hautes collines formées d’un amoncellement de terre, non par la nature mais accumulée artificiellement par l’industrie et le travail humains. Sur chaque colline se dresse une haute tour fortifiée, du haut desquelles on peut observer de loin sur la mer l’approche des navires. Dès qu’un navire est aperçu, un signal est donné par les gardes des murailles, afin d’en avertir le capitaine ou l’Amiral, préfet de la ville. Celui-ci prévenu de l’arrivée d’un ou de plusieurs navires, donne l’ordre d’apprêter une barque rapide et d’enfermer à fond de cale quatre ou cinq pigeons de son pigeonnier. Ceux qui partent en mission de reconnaissance les emportent avec eux dans la barque, et ils s’élancent au-devant des navires en approche ; ils décrivent ce dont il s’agit et renvoient les pigeons à leur maître avec un billet. Le préfet prend alors ses dispositions selon le contenu de la nouvelle reçue, ou bien il reste tranquille ou bien il s’agite, et envoie d’autres bateaux si les navires aperçus sont armés. À propos de ces pigeons-voyageurs, voyez plus haut au folio 85 a. En aucune région de ses terres ou de son royaume le Sultan ne possède une garde égale à celle d’Alexandrie. Plus qu’ailleurs en effet ils y craignent l’invasion des Chrétiens, et c’est pourquoi généralement le préfet d’Alexandrie est un homme de guerre avisé, à qui revient, selon le cours normal des choses, le sultanat après la mort du roi.
Cette ville a connu de nombreuses batailles importantes. Les Romains la ruinèrent autrefois, mais l’empereur Trajan la reconstruisit. L’an du Seigneur 1230, Pierre, frère du roi de Chypre, de nationalité française, ayant armé une flotte, l’attaqua avec les Catalans et les Francs, la démembra, y mit le feu, et en emporta un très riche butin. Elle ne s’en remit pas par la suite, et c’est pourquoi elle n’est aujourd’hui qu’une cité désolée ; chaque jour les maisons s’y écroulent les unes après les autres, et ce ne sont que de misérables ruines à l’intérieur de fortifications imposantes, la population y est peu nombreuse. À part les mosquées, les maisons des Mamelouks et des dirigeants, et les fontiques des commerçants, elle est à peu près déserte, et des maisons encore debout demeurent même sans habitants.

L’histoire religieuse d’Alexandrie

Cette cité, depuis le temps de St. Marc, l’évangéliste qui y fut le premier évêque, jusqu’à l’époque où les Sarrasins s’en emparèrent, fut un gouffre d’homme saints, remarquables par leur savoir et leurs vertus dont il faudra dire quelque chose par la suite. Elle fut pour ainsi dire l’origine de la religion, mais elle fut aussi l’origine de la désolation pour la foi. Au temps de Mahomet en effet, des troubles éclatèrent à Alexandrie entre la population et des commerçants grecs, et la population d’Alexandrie, contre eux, fit appel à l’aide de Mahomet. Celui-ci les délivra des Grecs, les soumit à son autorité, et fit disparaître la foi au Christ. Le Patriarche d’Alexandrie, Dioscore, fut en effet le premier chef de l’Eglise à s’accorder avec Mahomet et à se soumettre à sa loi ; entraînant ainsi à leur perte son Patriarcat et toute l’Egypte, et la contamination des autres parties du monde. Il y aurait à ce sujet un long traité à écrire pour celui que la chose tenterait. Cela suffit pour Alexandrie. »


(1) Il existe une édition plus récente que je n’ai pu consulter : Félix Fabri, Les errances de Frère Félix, pèlerin en Terre Sainte, en Arabie et en Égypte (1480-1483), Montpellier, CERCAM, 2000.

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