CORPUS DES VOYAGEURS FÉLIX FABRI |
23 oct. au 14
nov. 1483 |
Fabri F., Voyage en Égypte de Félix Fabri, 1483, par J. Masson, Ifao, 1975 . Le frère Félix Schmidt naquit à Zurich vers 1434-35 et mourut en 1502. Il faisait partie de l'Ordre des Frères Prêcheurs et latinisa son nom en Fabri. Il accomplira deux pèlerinages : le premier d’avril à novembre 1480 et le second, un peu plus long, d’avril 1483 à janvier 1484. Lors de ce second voyage, présenté ici, il accompagne Johan Truchsess avec une douzaine de nobles allemands. Après avoir été à Jérusalem, ils partent pour le Sinaï où ils visitent Sainte-Catherine, puis passent par le Caire et atteignent Alexandrie. p. ?655?-?726? (tome II) : Entrée des pèlerins a Alexandrie, comment ils furent retenus enfermés et captifs entre les portes et maltraités et ennuyés « Nous traversâmes la plaine de sel en grande hâte, de façon à parvenir plus rapidement à Alexandrie pour y manger et boire quelque chose. Ayant pénétré par une saillie les hauteurs qui nous faisaient face, nous parvînmes, par une voie encaissée jusqu’à la fin de ces hauteurs. Nous aperçûmes là de grandes et très anciennes ruines de murailles qui s’étendaient en long et en large et qui nous disaient qu’autrefois s’était dressée là l’antique Alexandrie. Nous aperçûmes également devant nous la glorieuse cité d’Alexandrie, entourée pour une grande partie par la mer et bordée pour une autre partie de jardins et vergers merveilleux, parmi lesquels se dressaient des palmiers si élevés et si nombreux, qu’on eût dit une forêt de pins. La terre près d’Alexandrie est, grâce au Nil, d’une rare fécondité, et tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie humaine s’y trouve, comme on le verra, en abondance. Le délicat accueil d’Alexandrie Tout en progressant, alors que déjà nous approchions
de la ville, nos chameliers et âniers, indignés, nous obligèrent
à descendre de chameau et d’âne, déclarant
qu’il était contre le droit de cette noble cité
qu’un Chrétien y pénètre assis sur un chameau,
un cheval ou un âne. Nous marchâmes donc avec les bêtes
vers la porte de la ville qui était en face de nous, et la plus
proche, mais lorsque les gardiens des portes nous aperçûrent,
ils se précipitèrent sur nous avec des bâtons et
des fouets, fermant la porte derrière eux et déclarant
que cette porte était ouverte pour les indigènes, les
Sarrasins notables et les ministres de Mahomet, et en aucune façon,
pour les chiens et les dévots du Christ. Ils déclaraient
donc à nos chameliers qu’ils devaient nous conduire en
suivant les fossés jusqu’à l’autre porte de
la ville, là où les étrangers sont visés
et examinés afin de savoir s’ils sont dignes ou non d’être
introduits. Nous fîmes donc par un long chemin le tour de la ville,
anxieux et tristes, sachant qu’à nouveau nous aurions à
souffrir et à être maltraités. Quelques jeunes Sarrasins
qui se livraient ensemble à leurs jeux d’enfants devant
la première porte, abandonnèrent leurs jeux en nous voyant,
et, courant après nous en se moquant, se mirent à nous
jeter des pierres. Tandis que nous les chassions à notre tour
avec des pierres, ils se mirent à nous bombarder avec force de
leurs frondes, nous obligeant à regarder, non où nous
mettions les pieds, mais en l’air, pour éviter les jets
de pierres. D’autres encore, courant sur les remparts de la ville,
nous insultaient du haut de la muraille, nous envoyant une pluie de
pierres. Jamais encore nous n’avions été aussi mal
accueillis, comme nous le fûmes à Alexandrie. Nous dûmes
tourner longtemps, avec une telle fatigue et nous trouvant dans un tel
état d’épuisement que nous ne pouvions presque plus
marcher, épuisés d’inanition et souffrant de mille
manières. La passerelle du fossé franchie, nous parvînmes à une grande porte de fer, près de laquelle des Sarrasins montaient la garde, en armes. Ils ne nous disaient rien, ni en bien ni en mal, ils ne nous interdisaient pas l’entrée, au contraire ils nous enjoignirent tous ensemble de pénétrer au-dedans, puis, une fois que tous ceux de notre groupe furent entrés, ils fermèrent la porte, et une fois fermée ils nous ordonnèrent de poursuivre notre chemin. Après cette porte, il y a une voie incurvée entre de très hautes murailles et des tours, qui conduit jusqu’à la porte de fer de l’intérieur qui ouvre sur la ville. Lorsque nous y parvînmes, nous y trouvâmes de nombreux hommes d’armes, et comme nous voulions entrer, ils nous repoussèrent avec des bâtons et des fouets ; puis, ayant fermé les portes derrière eux, ils nous ordonnèrent de décharger les bêtes. Une fois les bagages déposés, ils rouvrirent la porte extérieure, firent sortir nos chameliers avec les chameaux, les âniers avec les ânes, et tous les autres, sauf les pèlerins et Halliu le substitut du Trucheman ; et ils nous enfermèrent entre les deux portes de fer avec nos affaires en nous déclarant que le lendemain, une fois nos affaires examinées et l’impôt payé, on nous laisserait entrer. Campement entre les deux enceintes d’Alexandrie Nous étions donc ainsi enfermés par des portes de fer,
des verrous et des chaînes de fer, et des murs très hauts.
Me revint alors à l’esprit la cité inhumaine de
dieux infernaux dont Virgile a dépeint toute l’horreur
en vers nombreux, à laquelle les poètes ont attribué
Pluton pour roi, elle qui avait pour gardien le chien à trois
têtes, Cerbère, qui dévorait tout avec une voracité
inouïe, et qu’on disait à trois têtes parce
qu’il était bruyant par ses aboiements, habitué
à mordre à tout propos, et infatigable quand il vous saisissait.
Ce chien ne laissait entrer rien de bon ni de juste, d’où
le vers : « Les lois divines interdisent à l’homme
pur de franchir ce seuil de scélératesse ». Perquisition des pèlerins à la porte d’Alexandrie et leur entrée dans la ville Le vingt-quatre Octobre : Préparatifs pour la fouille de la
douane. Fouille des commerçants Depuis peu, déjà, le soleil s’était levé, et ceux qui désiraient entrer avec des chameaux chargés, menaient grand tapage et criaient devant la porte extérieure. Les gardiens des portes arrivèrent enfin avec les hommes de l’octroi et les percepteurs ; mais en débouchant sur nous, ils déblayèrent le chemin de toutes nos affaires, et firent entrer les chameaux qui se trouvaient devant la porte. Ils firent baraquer tous les chameaux, et ayant jeté les sacs à bas ils fouillèrent tout, y compris les chameliers, leurs coreligionnaires, et, sous nos yeux, ils firent se déshabiller les Sarrasins, Egyptiens et Maures pour chercher s’ils n’introduisaient pas quelque chose en fraude. Il y avait plus de quatre-vingt-dix chameaux, et il se passa du temps avant que tout n’ait été inspecté. Le Trucheman d’Alexandrie Le Trucheman survint enfin d’Alexandrie ; il se nommait Schambeck ; c’était un personnage imposant, noir, vigoureux et de haute taille, d’apparence assez emporté, Mamelouk influent, sachant parfaitement parler l’Italien. Il nous salua cordialement, et embrassa chacun, selon leur coutume, ce en quoi il s’ouvrit le chemin de nos cœurs et nous mîmes en lui tout notre espoir. Nous lui montrâmes donc la lettre du Sultan ; il fut d’avis de la montrer aux inspecteurs. Il nous consola également au sujet de la fouille en nous disant qu’il insisterait auprès de ces Seigneurs afin qu’ils ne nous traitent pas de façon déshonnête. On nous avait dit en effet qu’on cherchait des pierres précieuses jusque dans les parties secrètes du corps. Néanmoins, il nous encouragea à nous montrer patients, en nous déclarant que l’on observait dans cette cité, jusqu’à maintenant, l’antique façon de procéder de la ville d’Athènes. Quiconque voulait pénétrer dans Athènes, devait se faire insulter en paroles et en actions, par les Anciens, assis à la porte, maltraiter jusqu’à recevoir même des coups ; les gens patients étaient alors admis, tandis que les impatients étaient repoussés, après avoir été bien humiliés. Ici, de même. Tous ceux qui entrent sont fouillés et plus particulièrement ceux qui manifestent leur impatience et qui sont parfois contraints de s’en retourner dépouillés de tout. Fouille des pèlerins Lorsque tous les chameaux eurent passé, ces Seigneurs s’assirent
près de la porte intérieure, sous la tour de cette porte.
Schambeck prit alors avec lui quelques-uns des pèlerins parmi
les plus anciens, et s’étant introduit avec eux auprès
des Seigneurs, il leur présenta la lettre du Seigneur Sultan.
Ceux qui reçurent la lettre l’embrassèrent avec
beaucoup de respect et la lurent. Une fois la lettre lue avec soin,
quelques-uns d’entre eux sortirent dans notre direction ; ils
soulevèrent tout d’abord sacs et paniers un à un,
en estimant le poids, puis ils se livrèrent à leur enquête
sans insister, mais plutôt par manière d’acquit.
Ils n’ouvrirent même pas tout ce qui était lié,
mais agirent rapidement. Une fois les bagages inspectés, ils
s’assirent sous la porte et nous appelant l’un après
l’autre ils opérèrent la fouille de nos vêtements
et de nos bourses, mettant à part tout ce qui était argent
et or. Ils ne déshabillèrent cependant totalement aucun
d’entre nous. Lorsque ce fut mon tour de m’approcher, voyant
que j’étais prêtre, ils ne me firent rien ; ils n’ouvrirent
même pas la bourse que je portais ostensiblement à la ceinture,
mais ils me laissèrent aller sans me fouiller, comme un pauvre
; ce qu’en fait, j’étais. Ils firent de même
pour les frères mineurs. C’est ainsi que cette tempête
se passa dans la paix. Il me semblait en fait, qu’il leur était
aussi pénible de faire leur fouille, que nous-mêmes d’avoir
à la supporter. Puis ils restituèrent son argent à
chacun, recevant ensuite l’impôt fixé. Ils réclamèrent
pour chacun des hommes huit madins qu’ils ne perçurent
cependant pas de nos religieux et prêtres ; ils ne prennent en
effet aucun impôt du clergé même chrétien. Entrée dans une ville en ruines : Alexandrie la Grande ! Notre affaire terminée, Schambeck pénétra dans la ville et nous apporta des chameaux et des ânes, pour nous et nos affaires. Quant à nous, ayant rassemblé nos bagages, nous chargeâmes les bêtes et pénétrâmes en ville. De toutes parts nous n’aperçûmes que de misérables ruines ; nous demeurâmes stupéfaits, nous étonnant que des murailles si solides et si belles n’entourassent qu’une cité tellement en ruines. Visite au préfet d’Alexandrie Par une longue ruelle nous gagnâmes la grande résidence du Seigneur Préfet de la ville, Mamelouk très puissant, le Trucheman nous conduisant pour une entrevue. C’est en effet la coutume que tous les étrangers soient tout d’abord présentés personnellement au Préfet. Le Préfet, vieillard vénérable et bien dans son rôle, sortit en effet nous saluer et nous ayant considérés attentivement un à un, il nous donna licence de gagner notre résidence. Ce genre d’homme est capable d’un seul coup d’œil de se faire une idée étonnante d’un homme ; sur ce point ils sont des juges éminents comme on le verra au folio 121. Ensuite, de ce palais, nous prîmes encore une longue ruelle et parvînmes à la résidence du roi de Sicile, dans laquelle les commerçants catalans ont leurs marchandises et leurs chambres ; c’est en effet le fontique des Catalans et l’hospice de tous les pèlerins chrétiens à moins que par une faveur particulière les Vénitiens et les Génois n’acceptent de leur donner hospitalité dans leurs fontiques. Au fontique des Catalans Entrés avec nos affaires dans le fontique, ou cour de la maison,
le Seigneur, patron de la maison, consul de Catalogne, vint au-devant
de nous et nous reçut familièrement ; les siens accoururent
même pour nous aider à décharger nos bêtes.
Nous étions heureux au plus haut degré, du fait que nous
étions parvenus à nouveau dans la maison d’un chrétien
; il y avait tellement de jours que nous n’avions pu trouver hospice
chez un chrétien qu’il nous semblait nous trouver dans
les frontières de votre pays. Nous priâmes donc le patron
de bien vouloir faire faire pour nous provision de vivres et de boissons,
et nous lui expliquâmes notre faim, notre soif et notre épuisement.
Il remonta aussitôt chez lui et nous fit préparer un repas. Visite de commerçants vénitiens Entre-temps des chrétiens qui étaient arrivés
sur la flotte vénitienne et qui étaient dans le port d’Alexandrie,
ayant entendu parler de notre arrivée, nous apportèrent,
de leurs navires, des bouteilles de vin et autres ; nous vidâmes
quelques chopines avec eux puis nous discutâmes du retour des
galères. Ils nous conduisirent tout en haut de la maison qui
était si élevée que nous pûmes survoler toute
la ville du regard et découvrir la flotte stationnée en
mer, et à la vue de laquelle nous fûmes remplis de joie
autant que si nous avions aperçu quelque cité de notre
patrie ; un peu comme se réjouirait celui qui habite une terre
étrangère qu’il n’aime pas, et qui aperçoit
le cheval ou le véhicule qui doit le reconduire jusqu’au
lieu aimé de son pays natal. Ce jour-là, une joie singulière
me fut accordée ; tandis que j’étais tout en haut
de la maison et que je regardais en bas dans la cour, deux frères
de l’Ordre des prêcheurs entrèrent. À leur
vue je me sentis tout entier envahi par la joie. Je descendis aussitôt
à leur rencontre et nous nous saluâmes mutuellement avec
beaucoup de charité. Ils étaient chapelains d’honneur,
amenés par des commerçants. L’un d’eux frère
Wilhemn de Sicile veillait en qualité de chapelain sur les hommes
de notre maison ; l’autre frère Jean de Gênes s’occupait
des chrétiens au fontique des Génois. Ils étaient
tous deux homme expérimentés, et m’apportèrent
beaucoup de consolations durant mon séjour à Alexandrie.
Ils me conduisirent jusqu’à la chapelle de la maison qui
était bien tenue et bien munie, en me déclarant que je
pourrais y célébrer et prier à loisir ; ils me
montrèrent dans un coin caché la clef de l’église,
etc. Le vingt-cinq Octobre Le 25, fête de Crispin et Crispinien, nous nous préparâmes, et la cloche sonnée, nous célébrâmes et écoutâmes les messes dans la chapelle de la maison. Nous étions contents d’avoir trouvé un lieu convenable pour l’Office divin. Un navire chrétien capturé en mer Aussitôt après les messes, avant même de descendre de la chapelle, nous entendîmes des bruits de bombardes, des sons de trompettes, des éclats de tambours, et les cris d’une foule trépignante. C’était le signe de l’arrivée d’un grand Seigneur sur un navire, par mer. C’est avec une telle solennité, en effet, qu’ils ont coutume ici d’accueillir les navires des grands. Toute la domesticité de la maison s’élança donc au-dehors, en direction de la mer, pour voir le spectacle. Quant à nous qui étions captifs, nous montâmes tout en haut et tournâmes nos regards vers la mer, vers le port. Des grippes, des fustes et des barques pleines de Sarrasins élégants se dirigeaient vers le port, et c’était leur entrée qui motivait tout cela. Il s’agissait en fait d’un important Sarrasin qui arrivait de la Libye d’Afrique, et le préfet d’Alexandrie avait envoyé des navires avec des gens armés au-devant de lui, pour l’accueillir honorablement, soit parce qu’il était pèlerin du sépulcre de Mahomet et que partout on reçoit ceux qui y vont avec honneur, soit également parce qu’il amenait avec lui un butin convoité saisi en mer. Ce Sarrasin avec les siens, naviguant en haute mer, s’était en effet emparé d’un navire avec treize chrétiens, et ayant partagé leurs affaires entre ses hommes, ils amenaient les chrétiens à Alexandrie pour les y vendre. Ils convoquaient donc tout le peuple de la cité au spectacle par les cris dont on vient de parler. Lorsqu’ils descendirent des navires, à terre, ils lièrent ensemble avec des cordes et des cordages ces pauvres chrétiens ; tout le groupe fit passer devant lui ces malheureux captifs, et, entra joyeusement dans la ville ; ils formaient par contre, pour les Chrétiens, un spectacle lugubre, et une raison de crainte, d’affliction et de tristesse. Ils les conduisirent ainsi jusqu’au fontique des Tartares, où ils les exposèrent à la vente et où ils les vendirent. Après cela nous prîmes notre déjeuner et mangeâmes tristement, compatissant aux malheurs de nos frères. Le tribut à payer à Schambeck, le Trucheman d’Alexandrie Après le déjeuner Schambeck arriva et nous ayant réunis, il nous fit lecture de son registre, pour le paiement du tribut, pour le sauf-conduit, et la liberté de déambuler en ville. Il demandait de chaque pèlerin treize ducats. En entendant cette somme nous fûmes stupéfaits et lui déclarâmes que dans les mémoires des pèlerins qui étaient là avant nous, nous n’avions pas vu plus de six ducats par personne. Pourquoi voulait-il donc nous surcharger davantage ? Il répondit : « Vos mémoires, dit-il, je n’en ai cure, je m’en tiendrai aux instructions de mon registre. Pensez donc, sans plus discuter, à me payer, et prenez garde à ne pas sortir de cette maison sans mon intermédiaire. Si vous faites le contraire vous ne vous en porterez pas bien ». Ceci dit, il nous quitta. C’était un homme taciturne, ne cherchant pas la dispute, mais têtu, et nous soupçonnions Tanguardin du Caire, de l’avoir corrompu par ses lettres, le poussant à nous écorcher – ce qui se passa en fait. Halliu, lui-même, nous avait poussés en avant et perdus. En soi, ce Schambeck fut un homme juste n’envenimant pas les choses et nous protégeant fidèlement. Nous demeurâmes donc encore ce jour-là dans l’hospice, mais nous n’eûmes à souffrir d’aucune privation, ni de vin, ni d’aucune chose nécessaire. Dimanche vingt-six Octobre : Journée de repos Le 26, qui était le 22e dimanche après celui de la Trinité, nous célébrâmes les messes et nous passâmes dans la tranquillité ce jour consacré à la dévotion. Le déjeuner achevé, nous demeurâmes dans des coins ombragés, à cause de l’ardeur intense du soleil, car bien qu’à cette époque ce soit chez nous quasi l’hiver, ici les journées étaient encore très chaudes, comme jamais elles ne parviennent à l’être chez nous, même en été. Le commerce des noisettes, de Amalfi Au jour baissant, nous entendîmes à nouveau le son des trompettes et l’éclatement des bombardes indiquant l’arrivée d’autres navires. Nous montâmes donc sur la terrasse et vîmes une grande galée chrétienne entrer au port. Nous envoyâmes donc un esclave de la maison à la mer se renseigner d’où venait cette galère et quelles marchandises elle apportait. L’esclave revint en déclarant que ce navire venait de la Campanie qui est limitrophe de l’Apulie et de l’Italie, et n’avait pour toute marchandise que des avelines que nous appelons des noisettes. La galée en était remplie. Si les noisettes poussent en Campanie en grande quantité, au point qu’on les appelle abellanes, de Ellana, village de Campanie, elles ne croissent pas dans les régions orientales à cause de la sécheresse et de la chaleur du sol. Elles ne poussent que dans les endroits humides, froids et maigres, et c’est pourquoi on les exporte de la Campanie vers la Syrie et l’Egypte, comme marchandise exotique et précieuse. Le jour suivant nous demandâmes à un Teuton qui était venu par la même galée, et qui était galiote à quel prix on pouvait estimer ces noisettes en vrac. Il répondit qu’il ne se croyait pas très expérimenté, mais que le patron de la galée espérait en recevoir plusieurs milliers de ducats. Je n’ose pas écrire le nombre des milliers de ducats que cet esclave nous spécifia, de façon précise. Ces noisettes sont très chères en Orient, et les Orientaux aiment beaucoup en manger, comme d’un mets précieux et très sain pour eux ; alors que chez nous elles ne sont ni précieuses ni même bonnes pour la santé ; on les donne aux enfants comme manière d’amusement et on les considère comme un produit non cultivé au même titre que les glands. Il est vrai que ces marchandises une fois apportées en Orient y acquièrent des qualités autres que celles qu’elles possèdent chez nous. Chez nous, si on les conserve plus d’un an, elles se corrompent, se gâtent ou pourrissent, et deviennent immangeables. Une fois apportées en Orient, elles se conservent toujours, même un siècle durant, sans défaut, et elles deviennent donc saines et précieuses. C’est pourquoi les commerçants amalfitains de Amalfi, ville d’Apulie, furent, croit-on, les premiers à apporter par voie de mer des noisettes en Egypte et en Syrie, au titre de marchandises exotiques, que l’Orient ne connaissait pas encore, pour en tirer un gain ; et cela, longtemps avant le temps des Latins, à l’époque où le royaume de Jérusalem était encore aux mains des païens. C’est grâce à ces denrées que les Amalfitains obtinrent la protection et l’aide des maîtres de cette région. À l’époque où les Latins ne possédaient encore aucun endroit à Jérusalem où puissent être reçus les pèlerins, ces commerçants obtinrent du roi d’Egypte la permission de construire une demeure à l’endroit de leur choix dans la sainte cité ; et c’est ainsi qu’ils construisirent devant le portail de l’Eglise de la résurrection du Seigneur, un monastère en l’honneur de la Vierge Marie. Ils y établirent un abbé et des moines latins, et parce que la chose avait été faite par des Latins, ils nommèrent l’endroit Sainte Marie du Latium. Telle est la faveur que les Chrétiens obtinrent avec des noisettes (Voyez à ce propos la 1re Partie, folio 268a). Le vingt-sept Octobre : Ce que vit F. Fabri, et ce qu’il lui advint, en lisant son bréviaire sous le porche du fontique Le 27 qui est la vigile de Simon et Judes apôtres, je me levai
le matin pour réciter mon Office, je descendis dans la cour et
sous la voûte qui est à l’entrée de la porte
de la maison, je m’assis pour prier. La porte de la maison était
encore close. Ce sont des Sarrasins qui l’ouvrent et la ferment,
du dehors, à leur gré, comme d’ailleurs toutes les
autres maisons des Chrétiens dont ce sont eux qui possèdent
les clés, et non les habitants chrétiens. On fait la même
chose partout où il y a des commerçants vénitiens.
Ils ferment toute maison dans laquelle il y a des Chrétiens,
durant les heures de la nuit afin que personne ne puisse y entrer ou
en sortir, pour les garantir des mauvais coups nocturnes. Tandis que
j’étais assis, arriva un portier sarrasin qui ayant repoussé
le verrou et les barres ouvrit les deux battants et s’en alla.
Je me levai donc et m’assis sous la porte, regardant les passants. Tout homme de Dieu est dispensé de taxes en Egypte, et cela depuis le temps des Anciens Egyptiens Comme je l’ai signalé plus haut, on doit savoir que c’est
chez les Egyptiens – à ce qu’enseignent les livres
des païens – que furent, en premier, institués des
prêtres affectés au culte des dieux. Cela eut lieu ainsi,
à ce qu’on trouve chez Diodore Lib. 1 cap. 2 des Histoires
anciennes : Osiris, homme remarquable par son génie, fils de
Jupiter et de Junon, et, Isis, femme d’une grande ingéniosité,
alors qu’ils régnaient en Egypte, dans des temps très
anciens, plus de dix mille ans avant Alexandre de Grand, - à
ce que rapportent les légendes – firent ériger des
temples et des statues d’or à leurs parents, Jupiter et
Junon, apprirent au peuple à les vénérer, et amenèrent
ce peuple qui vivait auparavant comme des primitifs, à une grande
humanité. Eux, les premiers, ils inventèrent la culture
du froment, de l’orge, du vin et de la cervoise, et enseignèrent
l’écriture et la lecture. C’est pourquoi d’ailleurs
le peuple leur conféra les honneurs divins ; Osiris était,
disaient-ils, le soleil, et Isis la lune. À la suite de cela,
Osiris fut mis à mort par son frère Typhon, et son corps
fut partagé en vingt-quatre parties. Isis hérita du royaume,
recueillit les membres dispersés d’Osiris, les disposa
dans leur ordre premier, les déposa dans un sépulcre d’or
très précieux ; elle convoqua alors des hommes dignes
et institua le sacerdoce pour le service d’Osiris. Pour les rendre
plus empressés à ce culte, elle leur concéda le
tiers de ses propriétés foncières pour les offices
des dieux. Par la suite, ils attribuèrent à Isis après
sa mort, comme de son vivant, les honneurs divins. Ces prêtres
menaient une vie religieuse extraordinaire. Première visite au port d’Alexandrie Lorsque Schambeck eut empoché l’argent, il monta sur son cheval et nous ordonna de le suivre. Il nous conduisit donc dehors à la porte de la mer qui mène au port des Chrétiens, là où étaient nos navires ; il nous présenta aux portiers, aux percepteurs, aux contrôleurs et aux douaniers, leur annonçant que nous avions payé le tribut, que nous avions un sauf-conduit du Seigneur Sultan, et qu’ils devaient donc nous laisser librement sortir vers les navires et rentrer, en vue des exigences de nos affaires. Les hommes, des Anciens, qui étaient assis là, nous considérèrent attentivement pour pouvoir nous reconnaître par la suite, tout en déclarant qu’ils n’avaient aucune intention de nous interdire la sortie ou la rentrée, mais qu’ils ne pouvaient nous laisser aller et venir sans nous fouiller, de peur que nous ne fassions sortir ou que nous n’importions quelque chose soumis à l’impôt. Ils inspectent et fouillent en effet tous les étrangers, soit Chrétiens, soit Sarrasins, tant à la sortie qu’à l’entrée, et ne laissent emporter aucun argent, mais ils le mettent de côté jusqu’au retour de celui à qui il appartient. Il est vrai qu’ils ne cherchent qu’assez superficiellement. Je fis moi-même sortir sous ma cape bien des choses qu’ils ne trouvèrent pas, même après m’avoir fouillé, et souvent même ils laissent passer sans aucune investigation. Lorsqu’ils nous eurent fouillés nous sortîmes avec Schambeck jusqu’à la mer, et, après avoir regardé les navires, il nous ramena à la porte, où à nouveau l’on nous fouilla, et cela fait, nous revînmes à notre cour. Schambeck nous donna également licence de circuler par la cité dans les rues publiques, de pénétrer dans les fontiques, les marchés et les ruelles des cuisiniers, mais il nous interdit de sortir par une autre porte que la porte de la mer, de pénétrer dans les venelles, de nous arrêter dans les coins en ruines, et d’oser sous aucun prétexte, monter sur la colline de la garde de la ville. Nous ayant donné ces règles, il s’en alla, et cette journée prit fin. Le vingt-huit Octobre : Pèlerinage aux lieux saints de Ste. Catherine Le 28 qui est la fête des Apôtres Simon et Judes, après avoir écouté la messe, nous fîmes venir Schambeck, le priant de bien vouloir nous conduire sur le lieu du martyre de Ste. Catherine et aux églises des Chrétiens. Nous quittâmes donc la maison en compagnie de Schambeck, par une longue rue dans laquelle de nombreux artisans étaient assis au travail, et parvînmes à une place sur laquelle se dressait une curieuse petite maison, fermée ; c’était la prison de la bienheureuse vierge Catherine, dans laquelle on l’avait gardée recluse durant douze jours sans nourriture ni boisson humaines. Elle s’y nourrissait d’un aliment angélique, et ce lieu obscur se trouvait rempli d’une clarté céleste, à ce que l’on trouve dans la légende de Ste. Catherine. Après leur avoir donné quelques madins, des Sarrasins nous ouvrirent cette prison, et étant entrés nous nous prosternâmes et gagnâmes les indulgences. Sortant ensuite, nous revînmes sur la place et contemplâmes attentivement cet endroit, car c’est sur cette place, croit-on, que la vierge sacrée avait été frappée de verges. C’est là aussi qu’avaient été dressées ces deux roues horribles, sur lesquelles la vierge glorieuse devait être mise en pièces ; mais elles furent détruites par les anges. Ces deux roues de bois étaient suspendues à deux colonnes de marbre sur lesquelles on les faisait tourner. Ces deux colonnes sont encore là aujourd’hui, sur une éminence au-dessus de la muraille, situées à douze pas l’une de l’autre. Après avoir vu cet endroit, nous allâmes à l’extérieur de la ville, à l’endroit de la décollation de la Vierge, et là nous nous prosternâmes sur le sol, et nous baisâmes le lieu de sa passion, nous rappelant là, sur place, comment du lait, au lieu du sang, avait coulé du cou de sa tête tranchée, comment elle avait prié à l’intention de ses bourreaux, et comment, tout à coup enlevée d’ici par les anges, elle avait été transportée au Mont Sinaï. On croit également que c’est à cet endroit que les cinquante rhéteurs que Ste. Catherine avait convertis, précipités dans les flammes, en sortirent sans avoir été brûlés, pour gagner directement le ciel ; que l’épouse de l’empereur Maxence, convertie, fut torturée et décapitée ; que Porphyre avec deux cents soldats, et beaucoup d’autres saints, furent, croit-on, martyrisés sur ce même lieu, par des tyrans. Il y a à cet endroit deux colonnes de marbre dont l’une est écroulée ; c’est un lieu vénéré tant par les Chrétiens que par les païens. Non loin de là, se dresse une grande et haute colonne, à l’endroit où Ptolémée décapita Pompée le romain en opposition à César ; on l’appelle aujourd’hui la colonne de Pompée. Au Césaréum d’Alexandrie. Un obélisque Ayant vu tout cela, nous rentrâmes en ville, et, par de nombreuses
ruines misérables, et des coins dépeuplés de la
cité, nous parvînmes à un endroit défiguré
par les ruines, et où, dit-on, se trouvait autrefois le palais
des empereurs, et où, rapporte-t-on, a habité Alexandre
le Grand, fondateur de la ville. À cet endroit se dresse aujourd’hui
une colonne remarquable et très belle, d’un seul bloc de
pierre, mais d’une hauteur et d’une taille étonnantes,
taillée dans du marbre rouge. Son sommet est pointu, si bien
que pour ceux qui la regardent de loin, elle ressemble à une
tour, très haute et murée ; elle est quadrangulaire et,
sur les parois sont sculptées des images de bêtes qui volent
et de bêtes qui marchent et des images d’instruments artisanaux,
depuis le haut jusqu’en bas. Personne jusqu’à maintenant
ne peut savoir ce que signifient ces images. Certains affirment cependant
de façon indubitable, qu’autrefois les Anciens dessinaient
leur écriture avec de tels caractères, et qu’il
s’agit là d’écriture. Eusèbe rapporte
en effet dans sa Préparation évangélique qu’autrefois
les lettres des Ethiopiens étaient des images d’animaux,
de membres et d’instruments artisanaux et que ces images signifiaient
non des lettres, mais un sens, une intention, ainsi l’épervier
la vitesse, le crocodile le mal, l’œil la vigilance. On trouve
encore aujourd’hui des gens simples ne sachant ni lire ni écrire,
mais qui savent cependant indiquer leur intention par des caractères
dessinés et qui lisent ou écrivent comme avec une écriture
véritable. J’ai connu un frère convers de notre
Ordre qui ne savait ni lire ni écrire, il dessinait cependant
tous les sermons qu’il entendait grâce à des images,
et les lisait ainsi comme s’il les avait transcrits en lettres.
Cette colonne est beaucoup plus grande que celle qui est à Rome
à la sortie de l’église Saint Pierre et dont quelques
auteurs disent qu’elle aurait été autrefois ici
et qu’elle aurait été transportée à
Rome. Cette colonne est si haute qu’elle semble à ceux
qui sont en mer et qui n’en savent rien n’être qu’une
tour murée. Visite de la Cathédrale St. Marc des Jacobites De là, nous passâmes ensuite à l’église
de St. Marc l’évangéliste, près de laquelle
résident les chrétiens jacobites. C’est là
que St. Marc eut sa demeure, qu’il convertit Alexandrie à
la foi au Christ et qu’il avait coutume de célébrer
la messe. Ordonné évêque, il fut le premier à
occuper le siège d’Alexandrie. C’est durant son séjour
en Italie qu’il rédigea son Evangile, mais c’est
ici, qu’administrant et s’acquittant de sa fonction d’évêque,
il transmit la règle de la vraie religion et de la perfection.
L’histoire ecclésiastique L. II ch. 16 a de nombreuses
pages à ce sujet. Cassien, in Coll. Patrum, L. II, dans les premières
pages, déclare : C’est de St. Marc qui fut le premier Pontife
d’Alexandrie, que les moines éprouvés dans la foi
reçurent leur règle de vie. Ils ne s’en tenaient
pas seulement à ces normes fondamentales que l’on trouve
au livre des Actes des Apôtres, ils accumulèrent encore
bien d’autres règles plus parfaites et plus sublimes. Après
avoir reçu leurs règles de ce saint Apôtre, ils
se répandirent à travers les lieux d’Egypte et de
Thébaïde, et le désert se peupla de moines. Nous
priâmes plus particulièrement en ce lieu, comme réunis
autour de la source de la religion et de la vie spirituelle. Autrefois
cette église était église patriarcale et le corps
du Bienheureux Marc l’Evangéliste y reposait. Tout a disparu,
le corps de St. Marc a été transféré à
Venise et la foi catholique a disparu. Nous passâmes ensuite à
une autre église qui est une église appartenant aux jacobites,
et qui s’intitule église Saint Michel. Nous y invoquâmes
le patronage du Saint Archange. Dans cette même église
se trouve la sépulture des Latins, quand il arrive à l’un
d’eux de mourir à Alexandrie, comme cela arrivera. De là
nous nous dirigeâmes vers le lieu de la passion de Saint Jean
l’aumônier, qui fut également évêque
d’Alexandrie, et qui accomplit des merveilles durant sa vie. Seconde visite au port d’Alexandrie Après avoir déjeuné, nous sortîmes à nouveau en direction de la mer, hors de la ville. Nous fûmes fouillés sous la porte – Faisions-nous sortir quelque chose ? – Or tandis que nous étions sur le rivage un navire aborda avec des Mamelouks en armes. Le préfet de la ville les avait envoyés pour s’attaquer à quelque navire que des vigiles avaient aperçu de loin en mer. Mais tandis qu’ils s’approchaient du navire qui arrivait, ces Chrétiens leur envoyèrent des bombardes si bien qu’ils avaient pris la fuite en direction du port. Un chrétien s’approcha de nous, nous demandant si nous savions pourquoi ces Sarrasins en armes étaient si tristes en descendant à terre. Comme nous lui disions que non ; il nous raconta l’événement ci-dessus mentionné. Peu après, le navire devant lequel les Sarrasins avaient pris la fuite fit son entrée dans le port. Derrière ce navire, venaient deux autres navires, l’un appartenant à des Vénitiens, l’autre à des Génois, mais le navire vénitien s’était emparé et avait pillé le génois, au nom des guerres entre les Vénitiens et le duc de Ferrare que les Génois soutenaient contre les Vénitiens. Ainsi en mer, personne ne peut être sûr vis-à-vis de l’autre. Tout navire qui peut en piller un autre, l’attaque. Les Sarrasins d’Alexandrie ont donc toujours des navires dehors prêts à attaquer les Chrétiens, et ceux-ci ne sont tranquilles à leur sujet que lorsqu’ils arrivent dans le port de la cité. Chaque jour on entend près de la mer des nouvelles de combats maritimes et de bateaux pillés. Le vingt-neuf Octobre : La maladie du Comte de Solms, et la visite des Fontiques d’Alexandrie Le 29 Octobre durant la nuit, une terrible dysenterie commença
à faire souffrir Maître Johan Comte de Solms. Il s’en
trouva complètement anéanti comme on le verra. Après
avoir écouté la messe et pris notre déjeuner, nous
décidâmes de faire le tour de tous les fontiques des commerçants,
des institutions, ou maisons des négociants des différentes
nations et d’y regarder comment s’y traitaient les affaires.
Un fontique est une maison d’où les denrées s’écoulent
vers les autres contrées, comme l’eau de la source. Il
y a beaucoup de ces fontiques à Alexandrie, de même que
parfois d’un petit coin de terre jaillissent de nombreuses sources.
Chaque fontique a un patron appartenant au pays avec lequel se fait
le commerce des marchandises, - et ce patron est nommé Consul.
Ces Consuls des fontiques sont des gens puissants. C’est à
chacun d’eux que revient de consulter, de réduire les taxes
des marchandises, de pourvoir à son fontique, de maintenir la
paix et, ensemble avec les autres consuls, de promouvoir par leurs conseils
le commerce de l’Etat. Le cochon des Vénitiens Nous aperçûmes, entre autres, une bête, qui pour nous est domestique, mais qui pour les Sarrasins est une horreur. Se promenait en effet dans la cour un gros porc – ce dont nous nous étonnâmes beaucoup, car les Sarrasins ont une haine mortelle pour les porcs et ils les ont en abomination, tout comme les Juifs. Ils ne peuvent jamais supporter de porcs avec eux, et c’est pourquoi durant tout notre voyage nous n’en avions vu aucun si ce n’est celui-ci. On nous expliqua que les Vénitiens avaient payé très cher au Sultan un sauf-conduit pour ce porc, autrement les Sarrasins ne l’auraient pas laissé vivre ; bien plus, à cause du porc ils auraient démoli la maison. Ce porc passe ici pour une munificence quelconque des grands de Venise. Et en fait, s’ils n’étaient pas munificents et craints par les Sarrasins eux-mêmes, ils n’auraient pas pu faire cela. Les Sarrasins évitent plus cette maison, à cause du porc que s’il y avait là un chien enragé. Or ce qui est mémorable de la part d’une bête tellement primitive, c’est que dès qu’elle sent, - est-ce par instinct ou par perception, je n’en sais rien, - la présence d’un Sarrasin dans la cour, aussitôt et même si elle était en train de se rouler dans la fange, elle se précipite en grognant à la recherche de son adversaire ; si celui-ci ne prend pas la fuite ou n’est pas protégé par un chrétien, elle lui fait subir sa vindicte, soit qu’elle lui arrache ses habits, soit qu’elle le morde cruellement. Un chien ne serait pas aussi rapide à sentir la présence d’un étranger, que ce cochon un Sarrasin, alors qu’il ne prête aucune attention à un chrétien, fût-il étranger. J’y suis entré moi-même maintes fois ; il n’a pas senti ma présence ou bien n’y a pas prêté attention, alors qu’à l’entrée d’un Sarrasin, il devient fou. En fait il monte la garde dans la cour exactement comme un chien, et c’est peut-être pour cette raison qu’ils le nourrissent, à moins que ce ne soit à l’imitation des anciens commerçants de Rome qui nourrissaient un porc chaque année, et le sacrifiaient une fois engraissé, aux jeux de la déesse de Mai, dite Maïa, qui était fille d’Atlas, sœur de Mercure et femme de Jupiter, et dont le mois de Mai a reçu son nom, comme le dit l’orateur Cornélius. Pour ma part je crois plutôt qu’ils nourrissent ce porc pour marquer leur munificence et leur puissance, comme s’ils faisaient cela pour outrager les Sarrasins.
Les Vénitiens sont en effet, plus que les autres Chrétiens,
puissants chez les Sarrasins ; nous seulement ils ne les craignent pas,
mais ils les corrigent. Dans cette cour, j’ai vu, une fois, le
fait suivant : Un Sarrasin était debout près des tas de
marchandises : les esclaves et les gardiens, craignant un vol, lui demandaient
de s’éloigner des tas ; il refusa, et ils se disputèrent
longtemps avec lui. Le maître, un gentilhomme Vénitien
survint par hasard, et voyant l’effronterie du Sarrasin, il le
frappa à la tête d’un coup de poing si fort que l’autre
s’écroula à terre ; une fois à terre il continua
à le frapper à coups de pied et il le chassa du fontique
ainsi, d’une façon déshonorante, sans prêter
aucune attention aux Sarrasins spectateurs de la scène. Un autre
chrétien aurait fait cela, fût-il prince ou roi, il aurait
été mis en prison. Nous aperçûmes là
de nombreux puissants Vénitiens négociant avec des Sarrasins. Le Fontique des Tartares. Marché aux esclaves Puis ayant poussé jusqu’au fontique des Tartares nous
y entrâmes. Nous y trouvâmes en vérité les
marchandises les plus précieuses et qui pourtant se vendaient
à vil prix. Ces marchandises étaient des créatures
de Dieu, douées de raison, faites à l’image de Dieu,
plus de soixante êtres humains des deux sexes qui étaient
là mis en vente à vil prix. Beaucoup d’acheteurs
indigènes les entouraient, et discutaient de la vente d’hommes
que le Christ avait rachetés de sa précieuse mort. Nous
restâmes un certain temps sur ce sinistre marché et vîmes
ce lamentable, ou plutôt cet horrible maniement d’hommes.
Car lorsque quelqu’un veut acheter un homme, mâle ou femelle,
il entre ici et examine ceux qui sont exposés à la vente,
pour voir s’il en trouve un qui lui plaise. Ils ont pour cet examen,
un coup d’œil et une expérience extraordinaires. Il
n’y a pas un médecin ou un naturaliste qui puisse leur
être comparé dans la connaissance de la constitution et
de l’état d’un homme. Dès qu’ils regardent
le visage de quelqu’un, ils savent immédiatement quels
sont sa valeur, son instruction ou son rang ; s’il s’agit
d’un enfant ils savent dès qu’ils le regardent à
quoi il peut être bon. Ils ont aussi une habileté telle
pour découvrir l’état et le caractère des
chevaux, qu’ils semblent avoir acquis le degré maximum
dans la connaissance des sciences naturelles. Ils sont en effet capables
de discerner immédiatement, à partir d’un seul et
unique élément, tous les défauts et qualités
d’un individu, à quoi il peut être utile, son âge
et sa valeur. Ils n’ont par ailleurs aucune notion des sciences
spéculatives de la nature. Ils ne se posent aucune question sur
l’âme ou ses facultés, ses passions et ses dispositions,
et ne se demandent pas comment elle a pu être infusée dans
le corps ou unie à lui. Mais quant à ce qui a été
dit plus haut, ils l’emportent sur tous les naturalistes ou les
médecins, tant en ce qui concerne l’examen des animaux
que des hommes. Avidité des Infidèles à posséder des esclaves Il existe une passion inouïe de posséder ses propres hommes
achetés, chez tous les Sarrasins, les Turcs et les autres infidèles,
et c’est une opinion universellement répandue chez tous
que quiconque aura été capable de posséder un ou
une esclave ne connaîtra plus jamais l’indigence. Cette
opinion ne les induit pas en erreur, car je tiens pour certain qu’à
cause de cela la malédiction de Dieu pénètre dans
la demeure avec l’homme acheté, en sorte que frustrés
de tout espoir de félicité éternelle, ils jouissent
de la félicité ici-bas, car dès lors une telle
insatiabilité travaille leur cœur que lorsqu’ils sont
en possession d’un ou d’une esclave, leur cœur est
aussitôt tout entier dévoré par le désir
d’en posséder un second, et ainsi de suite, du second au
troisième, du troisième au quatrième, et ainsi
la faute croissant, la concupiscence s’étend jusqu’à
l’infini, au point qu’on trouve des fermes entières
composées d’esclaves des deux sexes. Un serviteur et une
servante sont unis par le mariage pour constituer une famille, de façon
à ce que, par les fils et les filles qui leur naissent, il puisse
en quelque sorte être donné satisfaction à leur
insatiable désir. La dure condition sociale des esclaves Mais autant est grande l’avidité des maîtres à
posséder des esclaves autant est grand le désir des esclaves
de s’échapper de leurs mains. Aucun autre sujet entre eux,
aucune pensée, aucune discussion, autre que comment et où
fuir et pouvoir s’évader. Aussi, lorsque leurs maîtres
flairent ou soupçonnent quelque chose ils commencent aussitôt
par leur refuser trop d’alimentation de façon à
les empêcher de se préparer, grâce aux surplus, un
viatique pour la fuite. Beaucoup prennent en fait la fuite, mais sans
jamais réussir à s’évader complètement,
et lorsqu’on les retrouve et qu’on les ramène, la
misère redouble pour eux. S’ils prennent la fuite une seconde
fois et qu’on les ramène, il n’y a plus pour eux
de grâce ; ils sont battus sans aucune pitié, torturés
et mutilés. S’ils persévèrent toujours à
vouloir fuir, on les vend ou bien on leur coupe toute possibilité
de fuite par des moyens divers. Certains maîtres les laissent
mourir en les privant de nourriture, de boisson, et de vêtements
; d’autres leur mettent un bloc de fer aux pieds ; d’autres
leur passent une chaîne au cou ; d’autres les rendent inutiles
ou difformes en leur coupant les oreilles et le nez, et ainsi facilement
reconnaissables ; d’autres enfin mettent cruellement à
mort par le glaive ceux qu’on rattrape. Un grand nombre, en fuite,
se réfugient dans des lieux inhabités, et errant par les
montagnes et les déserts y meurent de faim et de soif, ou –
ce qui est pire – accablés par un trop dur service ou par
la misère, condamnés pour une fuite manquée, ils
s’arrachent à la vie en se frappant eux-mêmes, ou
en se pendant, ou se perdent eux-mêmes en se jetant de haut, ou
en se noyant. À propos d’un lieu honteux et comment nous
y parvînmes Ayant poursuivi notre chemin, nous parvînmes en un lieu, partout
infâme, que sans violer l’honnêteté je ne peux
nommer ; mais l’injustice et la honte faites au nom du Christ,
ainsi que la dérision envers la foi catholique et l’opprobre
pour les fidèles, m’obligent à en parler clairement,
bien qu’avec pitié et en faisant appel à la pieuse
interprétation des lecteurs. Nous parvînmes, dis-je, en
suivant une des rues publiques de la cité, jusqu’à
un lieu où, devant la porte de la maison, étaient assises
des femmes fort belles, parées de tous les ornements de la luxure,
et qui étaient – ô misère – toutes chrétiennes
! courtisanes attrayantes, prostituées par les plus abominables
des entremetteurs chrétiens, exposées publiquement au
choix de tous, Juifs, Samaritains, Sarrasins, Mamelouks, Tartares et
chrétiens éhontés. Ces pauvrettes étaient
en effet de terres chrétiennes, certaines de France, d’autres
d’Espagne, de Calabre, d’Italie, d’autres et c’était
la majorité étaient de Catalogne, d’autres de Gênes,
de Padoue, de Trévise et de Venise, filles sans aucun doute de
bonne souche, séduites par leurs intempérances, et menées
ainsi jusqu’à la gueule de l’enfer. Du fait même,
en effet, qu’elles se mêlent avec des infidèles elles
sont excommuniées par le canon 28,9,1. si quis etc. C’est
pourquoi, pour éviter cet embarras et l’abus d’unions
si dépravées, il a été statué que
dans les régions chrétiennes, les Juifs doivent porter
un insigne distinctif, pour éviter à une femme publique
d’accueillir un Juif, pensant qu’il s’agit d’un
Chrétien. Ce décret a été, récemment
encore renouvelé durant le dernier Synode de Mayence, sous la
présidence du Cardinal de St. Pierre aux liens, maître
Nicolas de Cues et confirmé par de lourdes peines. Selon les
lois, les entremetteurs qui prostituent des femmes avec des fidèles,
et en reçoivent un salaire, sont passibles de la peine de mort.
De quelle peine sont donc passibles ces archi-entremetteurs qui prostituent
des filles de Chrétiens avec des infidèles pour en retirer
un gain ? Que le sage en juge ! Nous savons aussi, par la loi, que le
mariage en diversité de religions est prohibé et interdit
(Exod. 34, Deut. E, et dans le Canon cité plus haut au chap.
Des Juifs, etc. (Prends garde, chrétien !) Si donc un chrétien
pèche gravement en abandonnant sa fille en mariage à un
Juif ou à un Sarrasin, combien pèche plus gravement celui
qui livre la fille d’un autre à tous, pour en recevoir
le salaire de la prostitution ? Troisième visite au port d’Alexandrie Après avoir visité lieux et fontiques à l’intérieur de la ville, nous poursuivîmes jusqu’à l’extérieur et nous aperçûmes au bord de la mer, des commerçants autour des navires. En passant la porte, les gardiens nous fouillèrent à nouveau, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois auparavant, puis nous ayant laissés, nous arrivâmes jusqu’à la mer. Nous y trouvâmes une grande agitation. De nouveau, en effet, des navires venaient d’arriver ; on chargeait d’autres navires de sacs de marchandises, et le rivage était couvert de sacs. Bien que tous les sacs eussent déjà été remplis de leurs marchandises au fontique et pesés en présence des fonctionnaires sarrasins, puis fouillés sous la porte de la ville, une dernière fois cependant, au moment même de les monter à bord des navires, on vidait encore à terre tout ce qui se trouvait dans les sacs, pour vérifier ce qui avait été apporté. Là, tout autour, il y avait donc grand travail, et de plus, beaucoup de gens qui accouraient. Ils font en effet les sacs très grands, cinq pieds de large et quinze ou plus de long, et, tandis qu’on les vide, une multitude de pauvres, de femmes, d’enfants, d’Arabes et d’Africains accourent et s’emparent de tout ce qu’ils réussissent à voler. Ils cherchent sur le sable des gingembres, des clous de girofle, de la cannelle et des moscatelles et ils vendent à bon marché sous la porte, ce qu’ils ont trouvé. C’est pourquoi certains marchands les suivent, et leur rachètent ce qu’ils ont volé ou trouvé. J’ai vu parfois plus de cinq cents de ces mendiants ou voleurs accourir ici pour chercher et voler des marchandises ; c’est pourquoi quand ils commencent à se montrer trop importuns, certains marchands ont à leur service un Mamelouk qui, à grands cris, se met à frapper les pauvres de son bâton et à les écarter à grands coups des tas de marchandises, courant après eux au loin, et frappant sans pitié, indifféremment, vieux, femmes enceintes et enfants, leur tapant dessus comme sur des bêtes, inattentif aux cris, aux gémissements et aux lamentations dont le ciel est rempli. J’ai souvent assisté à de telles cruautés. À côté des sacs, outre ceux qui travaillent, il y a également de nombreux gardiens qui surveillent les mains de tous ceux qui sont là à l’entour. Une fois les marchandises passées à la fouille on les remet dans les sacs et on les charge sur des barques qui les emportent jusqu’aux galées. Comme nous avions un certain temps devant nous, nous fîmes venir une barque et naviguâmes jusqu’à la flotte pour y voir les galées sur lesquelles nous devions revenir jusqu’à notre pays. Ayant vu les galées nous revînmes à la rame jusqu’au rivage. Entrés en ville nous fûmes à nouveau fouillés sous la porte. Sous la porte intérieure se tenait un Soqui, prêtre sarrasin, hurlant et criant pour inviter le peuple à la prière du soir. Nous rentrâmes donc dans notre maison pour nous reposer. Arrivée des navires pour la traversée Le trente Octobre : Nos navires sont arrivés Choix d’une galée Le déjeuner fini, nous allâmes donc au fontique des Vénitiens
et discutâmes avec les patrons des galées de notre traversée,
du prix et du coût de la navigation ; mais nous les trouvâmes
âpres au gain, abusifs dans leurs exigences sur le prix de la
navigation plus que les Sarrasins ou les Arabes. Certains demandaient
en effet de chaque pèlerin cinquante ducats. Et comme nous nous
montrions réticents à accepter un tel prix, un autre patron
nous déclara de façon arrogante que pour sa part il n’accepterait
pas moins de cent ducats par homme. Il se moquait ainsi de nous et nous
humiliait. Cependant, malgré cette exigence abusive, les Seigneurs
du premier groupe firent contrat avec Maître Sébastien
Contarini, patron d’une galée de la flotte principale,
sur laquelle le Consul d’Alexandrie avec son fils et le capitaine
de la flotte voulaient accomplir la traversée, ainsi qu’un
grand nombre de nobles citoyens vénitiens. L’accord fut
dur à cause de l’énormité du prix du passage,
et pourtant ils le conclurent en raison de Maître Johan comte
de Solms qui était gravement malade et réclamait inlassablement
à grands cris qu’on le transportât sur une galée,
sur laquelle il estimait qu’il retrouverait sa santé. Les
Seigneurs des deux autres groupes étaient assez mécontents
de la conclusion de cette convention, car ils craignaient de se trouver
eux aussi obligés de donner un prix aussi fort. Installation des pèlerins sur les navires, et comment je fis achat de rameaux de palmes à mes risques et périls Le trente-et-un Octobre
Ce qu’est aujourd’hui la ville d’Alexandrie est assez clair par ce qui précède, mais autrefois c’était la plus grande ville de l’Egypte. En trois cent vingt avant Jésus-Christ, elle avait été construite par Alexandre le Grand, le Macédonien, en un laps de temps de dix-sept jours ; elle avait été fondée avec des murailles de six mille pieds, dont le dessin avait la forme d’une chlamyde ; les flancs qui s’étendaient en largeur pour l’entourer avaient une largeur d’environ trente stades. Elle était tout entière coupée de rues par lesquelles on pouvait circuler à cheval ou en char, et de deux voies plus larges qui s’étendaient sur plus d’un arpent et qui se coupaient l’une l’autre par le milieu, à angle droit. Elle était protégée de tous côtés, comme le dit Josèphe, par un désert infranchissable, une mer sans port d’attache possible, par des fleuves, et par des marais touffus. Il est vrai qu’avant Alexandre le Grand, il existait là, sur ce même lieu, une autre ville, appelée Noo, comme le mentionne St. Jérôme dans sa Vie et mort de Ste. Paula. Alexandre l’abattit et en reconstruisit une autre nouvelle, magnifique qui possédait de nombreux palais couvrant une grande partie de la ville. Chacun de ses rois la décorait en effet à sa guise de quelque nouvel ornement monumental et les nobles l’embellissaient d’autres édifices remarquables. C’est dans l’un de ces monuments merveilleux que fut déposé le corps d’Alexandre le Grand dans une nacelle d’or que par la suite un roi de Syrie déroba. Des admirables temples consacrés aux idoles qui y avaient été construits, nous traiterons par la suite dans la description de l’Egypte, mais l’on peut déjà cependant en prendre connaissance dans l’histoire ecclésiastique au Livre II c. 31 et suivants. Situation géographique de la ville d’Alexandrie et son alimentation en eau Cette ville est la métropole de toute l’Egypte, sise dans la région qui regarde la Libye dans la direction de l’Afrique, à la limite de la culture du sol, au point qu’au-delà des fortifications de la ville, du côté du coucher du soleil, s’étend à l’infini un immense désert. Elle n’est pas très éloignée non plus de l’embouchure du Nil, au point qu’à l’époque de la crue habituelle une partie du fleuve s’écoule en ville, ce qui permet à ses habitants de conserver le passage des eaux dans de vastes citernes, et des réservoirs souterrains durant toute l’année, pour leur usage. Toutes les superstructures de la ville reposent en effet sur des voûtes et des arcades profondément enfoncées dans le sol ; et c’est à travers ces passages souterrains que s’écoule l’eau du Nil. Ils n’ont pas d’autre eau potable, et pour ceux qui n’y sont pas habitués, elle est malsaine et donne des fièvres ; presque tous les galiotes de la flotte furent en effet atteints de fièvre à cause de l’eau qu’ils buvaient sans mesure durant les grosses chaleurs. Les deux ports d’Alexandrie et son phare Cette ville est admirablement située pour tout ce qui a trait
au commerce. Elle a deux ports distincts, séparés par
une étroite langue de terre, au bout de laquelle se dresse une
tour d’une hauteur extraordinaire. On raconte qu’elle fut
édifiée par Jules César, et les gens la nomment
Fareglan, comme d’ailleurs l’ensemble du port y compris
la langue de terre et les édifices qui s’y trouvent. Le commerce à Alexandrie De toutes parts, de l’Inde, de Saba, de l’Arabie et de l’Ethiopie, de la Perse, de la Médie, et des contrées avoisinantes, toutes espèces d’aromates, de pierres précieuses, de joyaux, de richesses de l’Orient et de marchandises exotiques dont notre monde manque, sont transportées à travers la mer Rouge. C’est la route de ces nations vers chez nous. Elles sont transportées jusqu’à cette ville des régions méridionales de l’Egypte nommée Ardech, ou Thor et qui est située sur la rive même de cette mer. De là, par chameaux elles sont acheminées jusqu’au Nil et descendues par le fleuve jusqu’à Alexandrie. C’est ainsi donc qu’a lieu à cet endroit une telle affluence de peuples, Orientaux et Occidentaux, et que cette même ville est un marché ouvert pour les deux mondes. Les marchands se sont en effet divisés le monde de la façon suivante : tous les Occidentaux des régions transalpines, depuis l’océan britannique et au-delà viennent faire leur négoce en Italie, jusqu’à l’entrée de la mer Méditerranée, Gênes, Venise et autres lieux, mais ne poussent pas plus loin. Les Italiens, quant à eux, se sont saisis de la mer Méditerranée et font leur négoce à travers ses îles, jusqu’à Constantinople et les autres contrées maritimes de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, jusque de l’autre côté de la mer sans oser s’aventurer plus loin pour y faire commerce ; les ports lointains les plus souvent cités sont Beyrouth, Tripoli et Alexandrie. Quant aux Grecs, Cappadociens, Arméniens, Syriens, Palestiniens, Arabes et Egyptiens et Libyens, ils font négoce sur les rivages de la mer, à travers leurs vastes contrées jusqu’à Ardech, ou Thor, au pied du Mont Sinaï ; c’est là qu’ils prennent aux Indiens les épices aromatiques, de là qu’ils les transportent vers leurs pays, et les Egyptiens en gorgent Alexandrie. Quant aux Indiens, nous ignorons de quelles étendues de terre ils jouissent pour leur négoce. Nous savons cependant que tous les ports de mer s’enrichissent de leurs marchandises, et que les Indiens occupent la limite de la terre habitable du côté de l’Orient. Des esclaves qu’un Sultan avait en effet envoyé pour explorer les origines du Nil, cheminèrent durant trois ans jusqu’au-delà de l’Inde et déclarèrent en revenant, qu’au-delà de l’Inde il n’y avait aucune population, rien qu’une terre inhabitée, où l’ardeur du soleil était telle qu’ils n’avaient pas pu la supporter et n’avaient pu réussir à aller au-delà de la vallée du Nil à cause de la chaleur brûlante. Les navires en provenance de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe mouillent donc à ce port d’Alexandrie, mais les navires de l’océan Indien ne peuvent y parvenir comme on l’a expliqué plus haut au folio 61. Les fortifications de la ville d’Alexandrie C’est à cause de cette arrivée quotidienne de navires
que la ville est protégée de murailles formidables, de
tours et de postes de garde. À l’intérieur de la
ville elle-même il y a deux hautes collines formées d’un
amoncellement de terre, non par la nature mais accumulée artificiellement
par l’industrie et le travail humains. Sur chaque colline se dresse
une haute tour fortifiée, du haut desquelles on peut observer
de loin sur la mer l’approche des navires. Dès qu’un
navire est aperçu, un signal est donné par les gardes
des murailles, afin d’en avertir le capitaine ou l’Amiral,
préfet de la ville. Celui-ci prévenu de l’arrivée
d’un ou de plusieurs navires, donne l’ordre d’apprêter
une barque rapide et d’enfermer à fond de cale quatre ou
cinq pigeons de son pigeonnier. Ceux qui partent en mission de reconnaissance
les emportent avec eux dans la barque, et ils s’élancent
au-devant des navires en approche ; ils décrivent ce dont il
s’agit et renvoient les pigeons à leur maître avec
un billet. Le préfet prend alors ses dispositions selon le contenu
de la nouvelle reçue, ou bien il reste tranquille ou bien il
s’agite, et envoie d’autres bateaux si les navires aperçus
sont armés. À propos de ces pigeons-voyageurs, voyez plus
haut au folio 85 a. En aucune région de ses terres ou de son
royaume le Sultan ne possède une garde égale à
celle d’Alexandrie. Plus qu’ailleurs en effet ils y craignent
l’invasion des Chrétiens, et c’est pourquoi généralement
le préfet d’Alexandrie est un homme de guerre avisé,
à qui revient, selon le cours normal des choses, le sultanat
après la mort du roi. L’histoire religieuse d’Alexandrie Cette cité, depuis le temps de St. Marc, l’évangéliste qui y fut le premier évêque, jusqu’à l’époque où les Sarrasins s’en emparèrent, fut un gouffre d’homme saints, remarquables par leur savoir et leurs vertus dont il faudra dire quelque chose par la suite. Elle fut pour ainsi dire l’origine de la religion, mais elle fut aussi l’origine de la désolation pour la foi. Au temps de Mahomet en effet, des troubles éclatèrent à Alexandrie entre la population et des commerçants grecs, et la population d’Alexandrie, contre eux, fit appel à l’aide de Mahomet. Celui-ci les délivra des Grecs, les soumit à son autorité, et fit disparaître la foi au Christ. Le Patriarche d’Alexandrie, Dioscore, fut en effet le premier chef de l’Eglise à s’accorder avec Mahomet et à se soumettre à sa loi ; entraînant ainsi à leur perte son Patriarcat et toute l’Egypte, et la contamination des autres parties du monde. Il y aurait à ce sujet un long traité à écrire pour celui que la chose tenterait. Cela suffit pour Alexandrie. » |
(1) Il existe une édition plus
récente que je n’ai pu consulter : Félix Fabri, Les
errances de Frère Félix, pèlerin en Terre Sainte,
en Arabie et en Égypte (1480-1483), Montpellier, CERCAM, 2000. |
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