ADLER, E.N., « Meshullam Ben R. Menahem of Volterra, 1481 »,
in Jewish travellers, New Delhi, 1995 (1).
p. 157-163 :
« Le mercredi 6 juin, nous atteignîmes notre destination,
Alexandrie, mais comme notre pilote était mort dans la bataille,
et que le capitaine était blessé et alité, nous
fûmes obligés de nommer capitaine un des matelots, et lorsqu’on
pénétra dans le port, le bateau s’échoua
et fut sur le point de faire naufrage. Il y eut un grand cri dans le
bateau et les Génois sortirent d’Alexandrie, dans une autre
galée, pour nous aider ; ils jetèrent l’ancre et
après avoir attaché notre bateau au leur avec des cordes,
ils voulurent le tirer ; les matelots donnèrent une forte traction
et la corde de halage de la galée se brisa, bien qu’elle
fût solide et aussi épaisse que mon bras. Finalement après
beaucoup (p. 158) d’ennuis, ils le désensablèrent
et nous nous arrêtâmes à environ un mille d’Alexandrie,
parce que la côte d’Alexandrie est bordée d’écueils
et les grands bateaux ne peuvent pas s’approcher ; mais Dieu nous
aida et nous sauva cette fois car nous avions été en grand
danger.
Le même jour, je débarquai à Alexandrie. À
droite, elle est dans une vallée, et elle possède des
tours séparées par la mer ; et il y avait une galée
comme celle de Rome, mais pas aussi grande. Lorsqu’on entre à
Alexandrie, on trouve un beau fort avec 22 tourelles et un mur épais
de dix coudées entre chaque tour. Il les entoure comme une couronne
d'un côté de la ville. Ils auraient pu placer la forteresse
sur une île, mais le sultan ne veut pas le faire, parce qu'il
y a maintenant une approche cachée de la ville. Je n'ai jamais
vu une aussi belle forteresse ; elle n’a que trois ans. Huit cents
mameluks y dorment chaque nuit, parce que telle est la loi. Les mameluks
portent un bonnet rouge sur leurs têtes et tiennent un bâton
en main. Près de la forteresse, il y a vingt mosquées.
Lorsque nous arrivâmes à la porte ils nous retinrent et
trouvèrent de l’argent sur nous, bien qu’il se trouvât
sous la plante de nos pieds. Ils en prirent environ dix pour cent. Aussi,
ils trouvèrent sur moi de l’argent que je n’avais
pas déclaré, mais me rendirent le solde. Les Juifs ne
paient rien pour la marchandise, mais les Gentils paient dix pour cent.
Il est impossible d’échapper à la taxe parce qu’ils
fouillent tout le monde, aussi bien les Juifs que les femmes.
Je me renseignai sur les coutumes d’Alexandrie et leur mode de
vie ; je trouvai en tout point que leurs manières étaient
extraordinaires. Les femmes peuvent voir, mais ne sont pas vues, parce
qu’elles portent sur leurs visages un voile noir qui a des petits
trous ; elles portent sur leurs têtes un turban de mousseline,
brodé et orné, plié plusieurs fois, au-dessus duquel,
un voile blanc va jusqu’aux chevilles et recouvre leur corps.
Les Ismaélites portent des vêtements en coton (p. 159)
et passent leur temps assis sur des tapis ou des nattes de paille ;
ils circulent jambes et pieds nus, et portent seulement un vêtement
en coton, avec une ceinture, qui va jusqu’à la moitié
de la cuisse. Les femmes portent des pantalons et les épouses
des Turcs vont chez le coiffeur une fois par semaine. Quant aux hommes,
ils ne portent pas de pantalons, ne coupent pas leurs cheveux, mais
se rasent la tête avec un rasoir, sans la laver sinon avec un
peu d’eau.
Lorsqu’un homme épouse une femme, il lui donne une dot
et à partir de ce moment, il est seulement obligé de lui
donner à manger et à boire, mais il ne l’habille
pas car elle doit le faire avec son propre argent ; lorsqu’elle
a un enfant, elle est tenue de les nourrir, et quand elle attends un
enfant, il ne doit pas la toucher. C'est pourquoi ils épousent
vingt-trois femmes et certains d'entre eux ont vingt fils et filles
nés tous dans une seule année.
Tout le monde se déplace à dos d'âne ou de mulet,
car personne, même pas un musulman, ne peut aller à cheval,
sauf les mameluks.
Leurs ânes sont très beaux et forts, et ils portent comme
ornements des soldi et des bardili de valeur. Je vis
un Bardili d’âne qui coûtait plus de deux
mille ducats, fait de pierres précieuses et de diamants, avec
une frange en or qu’ils avaient mis dessus et surtout sur la partie
frontale du bardili qui était sur le front de l’âne.
Les Ismaélites sont comme des dromadaires et des bœufs :
comme le dromadaire qui n’est jamais chaussé, ils vont
nus pieds. Le dromadaire s’accroupit et mange par terre : ils
s’accroupissent également et mangent par terre, sans nappe,
seulement avec du cuir rouge. Le dromadaire dort avec son harnais :
ils dorment également par terre et s’accroupissent avec
leurs vêtements et ne se déshabillent jamais le soir.
Les Juifs font comme les Ismaélites dans toutes les terres et
les provinces du sultan. Ils n’ont ni lit, ni table, ni chaise
et ni lampe, mais ils mangent, boivent et dorment toujours par terre
et tout leur travail se fait sur le sol.
Alexandrie est aussi grande que Florence. Elle est bien bâtie,
les murailles de la ville sont hautes et belles, mais toute la ville
est (p. 160) très sèche et a plus de ruines que de bâtiments.
Les maisons sont belles, et dans chaque maison, on trouve une cour pavée
de pierres blanches, avec un arbre, et, au milieu, une citerne. Chaque
maison a deux citernes ; une pour l'eau nouvelle, l'autre pour la vieille
eau, car le Nil monte chaque année au mois d'août et pourvoit
en eau toute Alexandrie. Les étangs et les citernes se remplissent
aussi d'eau.
Les fruits d'Alexandrie sont très bons et bon marché ;
le pain, la viande et toute sorte de volaille sont très bon marché
mais le bois est très cher, ainsi que l'huile. Le vin et le miel
sont très chers, car ils ont à payer une lourde taxe,
environ vingt-quatre pour cent. Le lin d'Alexandrie est de bonne qualité,
et, leurs vêtements de lin sont bons et pas chers.
Il ne pleut jamais à Alexandrie, seulement très peu. Les
fruits mûrissent et croissent très vite parce qu’il
y a beaucoup de rosée. Au cours de ma vie, je n’ai jamais
vu autant de rosée. Elle ressemble à la pluie, mais lorsque
le soleil apparaît, elle s’évapore.
La volaille est bon marché parce que les œufs sont couvés
dans des fours. Ils réchauffent les fours, y mettent du fumier
de bétail et de cheval et y placent 1000 à 2000 œufs.
À la suite de cela, en trois semaines environ, ils obtiennent
des poussins vivants et de la volaille en quantité infinie.
Durant les mois de juin, juillet et août, l’air est très
mauvais à Alexandrie à cause d’un mauvais vent appelé
borea qui se déchaîne à cette époque et qui
attaque les gens comme la peste noire - Que Dieu nous en préserve
! - ou les rend aveugles. Durant cinq ou six mois, ils ne peuvent rien
voir du tout. C’est pour cette raison qu’on voit beaucoup
de gens à Alexandrie qui ont les yeux malades. À cette
saison, les personnes aisées de la ville se rendent à
d’autres endroits, mais ne restent pas à Alexandrie. En
particulier, les étrangers qui ne sont pas habitués à
ce (p. 161) climat peuvent en être atteints et meurent surtout
au cours de ces trois mois. Il est très mauvais de manger des
fruits durant cette saison.
Alexandrie est en ruine en ce moment car le roi de Chypre lui fit la
guerre, s’empara d’elle et y régna pendant trois
ans. Ensuite, le sultan, roi d’Égypte, le combattit, l’attaqua,
brûla la ville et captura le roi de Chypre. Ce dernier devait
payer au roi d’Égypte un tribut de 10 000 dinars chaque
année. Ainsi, le roi d’Égypte lui permit de retourner
à Chypre. Il continua à payer ce tribut jusqu’à
la prise de Chypre par les Vénitiens. Depuis ce temps, le sultan
reçut ledit tribut du roi vénitien de Chypre chaque année.
L’intention du sultan fut donc d’aider le roi de Chypre
; il envoya dire au roi de la part de son fils, de lui donner sa fille,
afin que les hommes de Chypre ne se rebellent pas contre lui et continuent
à payer un tribut. Les Vénitiens acceptèrent et
paient avec des monnaies qui portent l’effigie de la fille du
roi qui réside hors de chypre. C’est la vérité,
cela m’a été rapporté par le Gran Maestro
de l’Ordre qui agit pour la princesse à Alexandrie.
Les Juifs d’Alexandrie. J’ajouterai à la fin de ce
récit, mais ce n’est pas important qu’il y a à
Alexandrie environ soixante familles juives, seulement des Rabbinites
(2), mais pas des Karaïtes, ni des Samaritains. Ils s'habillent
comme les Ismaélites. Ils ne portent pas de chaussures, mais
s’asseyent par terre, et entrent dans les synagogues sans chaussures
et sans pantalons.
Il y a quelques juifs qui se rappellent du temps où il y avait
4.000 familles juives, mais ils sont devenus de moins en moins nombreux,
comme les taureaux de sacrifice des tabernacles. Ils ont deux synagogues,
une grande et l'autre petite. Tous les Juifs attestent que (p. 162)
la plus petite fut bâtie par Élie le Prophète où
il avait l'habitude d'y prier. Et il y a là une arche, et une
chaise à côté. À l'intérieur brûle
toujours une flamme. La synagogue a deux bedeaux, il s’agit de
R. Joseph Ben Baruch et de R. Halifa qui se sont nommés eux-mêmes
bedeaux de la synagogue. Ces derniers me dirent qu’en 1455, à
la veille du jour du jeûne de l’expiation, on les avait
laissés passé la nuit à la synagogue avec deux
autres personnes ; la nuit, ils virent tous à minuit quelqu’un
qui ressemblait à un vieil homme qui était assis sur la
chaire. Ils décidèrent d’aller humblement devant
lui pour lui demander quelque chose tout en s’inclinant. Lorsqu’ils
s’approchèrent pour l’aborder, ils levèrent
les yeux et virent qu’il n’y était plus ; Dieu l’avait
repris. Ils me racontèrent les autres merveilles qu’ils
avaient vues dans la synagogue. De mes yeux, je vis le manuscrit des
vingt-quatre livres de la Bible sur parchemin, en quatre volumes, avec
une très grande écriture plus belle que toutes celles
que je n’ai jamais vu ; ainsi qu’un rouleau de parchemin
de la loi écrit et signé par Ezra le Scribe qui le laissa
comme un legs à la synagogue d’Élie le Prophète.
Ils [les bedeaux] prononcèrent une malédiction contre
celui qui l’enlèverait de la synagogue. Je vis également
d’autres manuscrits dans cette synagogue.
À Alexandrie, je vis quatre grands fondaks, l'un pour les Francs,
l'autre pour les Gênois et leur consul, et deux pour les Vénitiens
et leur consul. Ils sont tous sur le côté droit d'une rue
quand on approche d'Alexandrie, et en face d'eux, au milieu, est le
grand fondak des Ismaélites.
Je vis aussi l’amiral qui avait un pigeon ; à chaque fois
qu’il voulait envoyer un message au sultan, il mettait la lettre
dans le bec du pigeon ou bien il l’attachait. Le pigeon l’emmenait
à Misr (Le Caire) jusqu’à la fenêtre de la
demeure du sultan ; là, il y avait toujours un homme qui attendait.
Même si on peut en douter, ceci est la vérité.
(p. 163) À Alexandrie, tous les Gentils paient treize ducats
pour entrer dans la ville, et ne peuvent en sortir à moins de
payer. Les juifs ne paient rien, mais chaque juif doit obtenir la permission
de l'émir s'il veut quitter la ville pour l’étranger.
Ils voyagent dans de grandes caravanes. »
Les voyageurs s’en vont à dos d’ânes jusqu’à
Rosette, escortés d’un mameluk.