THUCHER, HANS, Gründtlicher und Eigentlicher Bericht der
Meerfart, so Johan Thücher / einer dess kleinen Rahts unnd Burger
zü Nürnberg / gen Venedig / Jerusalem / zü S. Katharinen
Berg / Sinay / Alexandria / unnd wider gen Nürnberg gethan / Was
wunders er zü Wasser und Land / und was sich die Bilger in dem
heyligen Landt / auch in der Wüsten biss zum Roten Meer leyden
müssen / erfaren hat / mit fleiss beschriben / und in denTruck
verfertiget, Francfurt am Meyn, 1561 (1).
Membre du petit conseil de la ville de Nuremberg, Hans Thucher se rend
en pèlerinage en Terre Sainte en compagnie de deux chevalier
de Nuremberg, dont Sebald Rieter, et de Balthasar, duc de Mecklembourg.
p. 56b-61b :
« Le lundi huit novembre, nous continuâmes à marcher
vers les portes d’Alexandrie. On compte de Rosette jusqu’à
cette ville, par voie de terre, soixante milles italiens. Il est également
possible de passer du Nil dans la mer et de naviguer jusqu’à
Alexandrie, comme le font les païens, mais aucun chrétien
ne peut aller plus loin que Rosette. Lorsque nous arrivâmes à
la porte d’Alexandrie, nous envoyâmes notre guide Ali chercher
un autre guide pour qu’il nous rejoigne à la porte. Là,
nous fûmes retenus avec nos bagages et nous fûmes soigneusement
fouillés pour vérifier si nous n’avions pas de pierres
précieuses ainsi que des objets que nous aurions achetés
au Caire. À la porte d’Alexandrie, on doit donner dix pour
cent sur toutes sortes de marchandises qui rentrent (p. 57a) et autant
sur celles qui sortent. Bien que nous n’en eussions pas beaucoup,
nous dûmes payer cinq ducats et demi, et plus tard, dans la ville,
chaque pèlerin dut payer cinq ducats ; les domestiques en sont
exemptés. C’est là que vont les cinq ducats des
pèlerins, ils en sont très avides, comme il est mentionné
à un endroit au sujet des dépenses de voyage. Après
être arrivés, nous fûmes présentés.
Moi Hans Thucher, je possédais plusieurs lettres de recommandation
pour les commerçants vénitiens qui me connaissaient bien.
Ils nous hébergèrent dans le grand fondique,
c’est-à-dire leur auberge, ils nous donnèrent une
chambre et furent bien aimables. Chacun de nous paya quatre ducats par
mois pour la pension et deux pour chacun de nos domestiques. Ils nous
envoyèrent quotidiennement notre repas dans notre chambre et
nous traitèrent fort bien pour notre argent.
Nous voyageâmes de Jérusalem à Sainte-Catherine
par le chemin que l’on prend d’habitude ; je l’estime
à peu près aussi long que de Nuremberg à Rome.
Mais le retour de Sainte-Catherine à Alexandrie par le Caire
n’est pas aussi long.
À Alexandrie, Monsieur Otto Spiegel et moi-même, Hans Thucher,
reçûmes d’un païen un coup de couteau à
pain dans la gorge et nous fûmes tous deux jetés en prison.
Nous y étions depuis un quart d’heure, quand les gentilshommes
de Venise, chez lesquels nous logions, l’apprirent et nous firent
libérer. Lorsque nous étions en prison, il y avait une
autre personne avec de grandes chaînes (p. 57b) au cou. On nous
dit à son sujet qu’on le couperait en deux par le milieu,
parce qu’il avait prêché contre leur religion. C’était
un grand prêtre ou évêque d’une de leurs églises
qu’on appelle Katti [copte]. Il avait un Pater noster
dans la main et y priait constamment. Plus tard, on l’expédia
au Caire chez le sultan avec une grande chaîne au cou. Nous ne
savons pas ce qui lui arriva par la suite. Lorsque nous étions
sur la galère de Venise à Jérusalem, la pluie nous
surprit comme je l’ai déjà mentionné ; depuis,
il n’y eut plus de pluie jusqu’au dix-sept novembre à
Alexandrie , ce jour-là il plut pendant une heure. Ce fut la
première pluie en cinq mois.
Alexandrie a une fois et demie la taille de Nuremberg. Jadis, la ville
fut splendide, mais, maintenant à peine un dixième est
peuplé. Elle fut souvent détruite. Dans les constructions,
on peut voir partout qu’elle fut splendide, mais, maintenant tout
est détruit et ruiné. Quatre-vingts ans auparavant, elle
fut conquise, détruite et ruinée par un roi de Chypre,
appelé Jacobus, qui ne la tint que quatre jours. Il pilla la
ville, emporta quelques païens et remonta à bord de son
bateau pour retourner dans son royaume. La ville possède de bonnes
murailles et fortifications garnies de tours rondes de défense
à la manière des chrétiens. C’est aussi la
ville la plus forte qui existe chez les païens. Les chrétiens
l’ont construite autrefois et l’ont gouvernée. Les
fossés du côté de la terre sont étroits et
ne sont pas solides.
Elle est actuellement gouvernée par deux puissants (p. 58a) Mamelouks,
mis en place par le sultan, un Amireyo et un Diodar,
dont un doit toujours être à Alexandrie. Chacun possède
sa propre résidence et son château où ils tiennent
une cour magnifique.
Il y a deux collines hautes à Alexandrie. Sur la plus haute se
trouve une tour carrée de laquelle on voit loin dans la mer.
Elle est habitée par quelqu’un qui surveille constamment
les bateaux, les galères ou les navires arrivant à la
ville. Aussitôt qu’il voit venir sur la mer une ou plusieurs
voiles, il court chez l’Amireyo pour lui indiquer combien
de voiles il a vu. Il hisse autant de drapeaux afin qu’on sache
dans la ville combien de voiles arrivent. L’autre colline, située
au centre de la ville, est la colline des païens ; aucun chrétien
ne doit y aller.
Après lui avoir mentionné les voiles, l’Amireyo
possède plusieurs pigeons en cage qu’il fait expédier
sur des bateaux ou barques pour aller à la rencontre des bateaux.
On demande à qui appartient le bateau et quels commerçants
se trouvent à bord ; tout cela est écrit sur un bout de
papier que l’on attache sous l’aile des deux pigeons, puis
on les laisse s’envoler. Ensuite les pigeons retournent chez l’Amireyo
dans le château ; celui-ci prend les messages et s’informe
sur les bateaux et les marchandises qui arrivent. Je vis ces pigeons
alors qu’on les emmenait vers la mer. Lorsqu’il y a des
nouvelles à Alexandrie, on dit que l’Amireyo a
des pigeons qu’il envoie au Caire chez le sultan.
La ville est bien fortifiée du côté de la mer. Cette
année, le sultan du nom de (p. 58b) Qait Bay fit construire un
château fort dans la mer à un mille et demi-italien de
la ville, avec une grande et forte muraille, et entouré de seize
solides tours. Dans ce château, le sultan a placé un châtelain
ou un commandant qui en a la charge. Aucun chrétien ne peut entrer
dans le château sans autorisation. Tous les bateaux qui entrent
dans le port doivent en signe d’hommage baisser les voiles, ou
tirer quelques salves face au château.
Aux alentours de la ville d’Alexandrie, il y a un grand nombre
de jardins plaisants dans lesquels poussent une grande quantité
de fruits, des oranges, des dattes, des limons, des canéficiers,
des citrons, des figues et des bananes ; mais, on ne trouve ni pommes,
ne poires. En revanche on trouve des mustij qui sont des pommes
d’Adam ; on dit que c’est avec ces pommes qu’Adam
enfreignit la loi. Ces arbres sont étranges, leurs feuilles mesurent
quinze à seize pieds de long sur deux de large et l’apparence
extérieure des pommes ressemble aux cumeri de Venise. Elles poussent
en grappe sur l’arbre ; il y en a parfois dix, quinze ou vingt
dans une grappe. C’est un fruit assez sucré, beaucoup plus
sucré que les figues et possède à l’extérieur
une peau tendre. On les pèle comme les figues fraîches,
si on coupe un mustij en deux, ou chaque fois que l’on
en coupe une tranche, on voit dans chaque tranche un crucifix. Il pousse
beaucoup de ces mustij au Caire ; ce sont les vraies pommes
d’Adam. Dans ces jardins se trouvent aussi (p. 59a) de jolis pavillons
que nous avons visités en compagnie des commerçants. Dans
cette ville, l’époque la plus agréable se situe
aux alentours de Noël. On y trouve également beaucoup de
grives blanches que l’on attrape en grande quantité au
moyen de filets ; on les attire au sol en leur donnant seulement des
dattes. Près d’Alexandrie, on trouve beaucoup d’autruches
dont les nombreux œufs sont apportés en ville par les Arabes
pour y être vendus ; ils sont très bons à manger.
On y trouve aussi beaucoup de léopards que les Arabes savent
capturer, puis les amènent en ville pour les vendre.
Ci-après suivent les lieux saints que nous avons
visités à Alexandrie.
Tout d’abord nous avons visité la prison dans laquelle
sainte Catherine fut emprisonnée douze jours sans nourriture
corporelle. C’est une petite grotte à côté
de laquelle habite un païen qui en a les clés ; il l’ouvre
aux pèlerins et aux chrétiens qui le désirent pour
la somme d’un Modim, dont vingt-cinq font un Ducat. Près
de cette prison s’élèvent deux colonnes de marbre
rouge, distantes d’environ douze pas l’une de l’autre.
Là, se trouvait la roue dentée sur laquelle sainte Catherine
fut martyrisée.
Dans la ville d’Alexandrie se trouve l’église de
Saint-Saba où sainte Catherine y habita avant son martyre. Dans
cette église se trouve le tableau de la Vierge Marie que l’évangéliste
saint Luc peignit d’après nature. Cette église (p.
59b) appartient aux Grecs. À l’extérieur de la ville,
s’élevaient également deux grandes colonnes de marbre
rouge dont l’une est tombée à terre. Là,
fut tranchée la tête de sainte Catherine. On dit que ce
lieu occupa jadis le centre de la ville. Dans la ville se trouve l’église
Saint-Marc qui appartient aux Jacobites. Saint Marc y habita. Un jour,
alors qu’il célébrait la messe de Pâques,
les païens lui mirent une corde autour du cou et le traînèrent
ainsi à travers la ville en direction de la mer à un endroit
appelé jadis Bubuch jusqu’à une église où
il fut martyrisé puis enterré chrétiennement. Il
y a également dans la ville l’église Saint-Michel
qui appartient aux Jacobites. À cet endroit, on y enterre généralement
les commerçants chrétiens. À Alexandrie, fut également
martyrisé et enterré saint Jean l’Aumônier,
comme le dit la légende.
Le mercredi vingt-neuf décembre, la galère de Trafigo
sur laquelle Nito de Pesero fut capitaine et Andoro Coro, le patron,
arriva à Alexandrie. Cette galère attendit que les quatre
galères des Vénitiens finissaient leur chargement pour
pouvoir charger, pendant un jour, des épices. Le jour suivant
le navire de Laroda avait également des épices à
charger. Les quatre galères vénitiennes ne devaient pas
rester plus de (p. 60a) vingt-deux jours pour charger, le temps que
leur concession les autorise. Ensuite ils devaient partir et ne pouvaient
plus rien charger. Ils devaient faire voile dès que le premier
vent se levait.
Le jeudi treize janvier, on vit, de bonne heure, arriver les quatre
galères vénitiennes ; trois mouillèrent à
l’heure des vêpres et la quatrième, sur laquelle
fut le capitaine, arriva seulement une heure après, au coucher
du soleil. On commença à compter les jours autorisés
pour le chargement, au nombre de vingt-deux, à partir du quatorze
janvier.
Ce même jour, une galère arriva de bonne heure de Constantinople
sans rames, avec à bord uniquement des passagers Turcs dont certains
étaient des commerçants. La galère appartenait
à Andrea Condertini de Venise qui devait, avec celle-ci, affréter
des pèlerins jusqu’à Jérusalem. Mais comme
il n’y eut pas de pèlerins, il loua donc la galère.
Le samedi 15 janvier, Monsieur Otto Spiegel, Sebald Ritter et moi-même,
Hans Thucher, étions d’accord pour embarquer avec nos deux
domestiques sur la galère de Trafigo parce que nous
espérâmes et eûmes le sentiment qu’elle arriverait
avant les autre à Venise, bien que cette galère fût
chargée un jour après les autres. Cette galère
qui était venue avec les quatre autres de Venise n’était
plus sous l’ordre du capitaine, ainsi, elle n’était
pas obligée de (p. 60b) les attendre car cette dernière
avait son propre capitaine. Nous embarquâmes avec le patron, nous
dûmes donner, tous les cinq, pour la traversée douze ducats
et pour la nourriture, par personne et par jour, quatre Groschens,
et pour notre domestique Polo, deux Groschens par jour. Ce
dernier devait manger avec les autres domestiques. Un ducat fait vingt-quatre
Groschens. De plus, nous dûmes chercher nous-mêmes
un endroit où dormir sur la galère car le patron exigeait
soixante ducats par place sans les frais de fret ou de passage. Par
conséquent nous préférâmes lui verser les
douze ducats ; ainsi nous trouvâmes à la proue du bateau
un endroit, ceux de Moraton et de Calafon, qui signifient
charpentier et matelot. Nous dûmes leur donner seize ducats pour
cet emplacement ; là nous y installâmes un coffre et nous
eûmes à peine de la place pour dormir. Cette année-là,
les places, dans toutes les galères, furent petites et chères
car on chargeait beaucoup d’épices qui valent à
Venise quinze ducats par Cheli ; le Cheli pèse
trois ou quatre cargaisons de poivre. On donne comme fret ou frais de
transport pour le poivre, son pesant à Venise, soit dix ducats
pour mille livres de poids petit ; pour le gingembre, dix ducats pour
mille et pour la cannelle, onze ducats pour mille livres. Le fret peut
monter jusqu’à quinze ducats.
À Alexandrie, nous fûmes enfermés avec les commerçants
pendant deux jours et trois nuits dans deux fontigo, c’est-à-dire
(p. 61a) dans les maisons de commerce. Le troisième jour, on
conduisit tous les commerçants à la prison de la Douana,
qui est la maison de la douane ; là on les enferma à cause
du poivre du sultan qu’on avait l’habitude de leur acheter
chaque année. Ils devaient acheter le sport de poivre à
quatre-vingt-dix ducats qui valait six mois auparavant cinquante. Mais
s’ils voulaient être exemptés, ils devaient acheter
le sport au prix de soixante-dix ducats ; le sultan en avait deux cent
dix. Le consul de Venise achète ce poivre par deux, huit ou dix
sports qu’il revend alors ; ce qu’il perd est calculé
en Chotino, c’est-à-dire en frais et on l’ajoute
aux marchandises venant de Venise à Alexandrie en plus des autres
frais qu’ils ont eu l’année précédente.
Ainsi cette année, on comptait comme Chotino deux ducats
deux tiers de cent en pièce d’argent comptant sur toutes
les marchandises qui arrivaient de Venise comme il a déjà
été dit. La totalité de ce qui est rentré
l’année précédente s’élevait
entre sept ou huit mille ducats de frais. Le sultan étant lui-même
à Alexandrie cette année-là, les marchands lui
offrirent des présents d’une valeur d’environ deux
mille ducats ; ils firent également beaucoup de présents
au grand Amireyo et au Diodaro. Sur ces frais, on
paye également le consul à qui l’on verse douze
cents ducats par an. Ces comptes (p. 61b) sont calculés chaque
année dans les Chotino, c’est-à-dire les
frais.
On nous a conseillé à Alexandrie de nous rendre sur la
galère sans nos bagages car si on nous voyait ouvertement, chacun
aurait été taxé de dix ou douze ducats. Ainsi nous
embarquâmes nos bagages séparément sur la galère
de sorte que le tout nous coûta à peine deux ducats. On
nous avertit également qu’il fallait être à
bord neuf ou dix jours avant le départ de la galère car
il arrivait fréquemment des troubles et des accidents qui pouvaient
retenir les commerçants et les faire taxer. Par conséquent
le lundi trente et un janvier, avant la chandeleur, nous embarquâmes
secrètement sans nous faire voir à bord de la galère
Trafigo et nous ne revîmes plus à terre par la suite. »