HEERS, J., GROER, G. DE, Itinéraire d'Anselme Adorno en
Terre Sainte (1470-1471), Paris, 1995.
Anselme Adorno (1424/1483), chevalier de Corthuy en Flandre, accomplit
un pèlerinage en Egypte et en Terre sainte avec un groupe de
Brugeois. Il est accompagné de son fils Jean, futur chanoine
de Saint-Pierre de Lille, qui rédigea la relation de ce voyage.
Jean Adorno signa, pendant son séjour au Caire, au nom de son
maître Philippe le Bon, qui l'avait chargé d'une importante
mission diplomatique et commerciale, un traité de commerce, le
premier de l'espèce que connurent les deux pays.
p. 159-175 :
« Alexandrie a deux grands ports pour les navires. Le premier,
le plus grand et le plus sûr, est interdit aux flottes des chrétiens
sous peine de confiscation des navires et de toutes leurs marchandises.
Quant au second, où mouillent les navires chrétiens, son
accès est très périlleux. (p. 161) Nous courûmes
nous-mêmes en y entrant un grave danger, sans subir toutefois
de grands dommages. À trois reprises notre navire toucha le fond
avec une telle violence que, sous le choc et la secousse, nous, qui
nous tenions debout sur le pont, tombâmes sans rien comprendre
sinon que le navire allait s’ouvrir et se briser en plusieurs
morceaux. L’entrée ou la passe est en effet très
étroite et resserrée, ce qui rend l’accès
du port difficile et ceci en raison des édifices antiques, aujourd’hui
en ruines, dont certains font saillie à la surface tandis que
d’autres sont cachés sous l’eau. Autrefois, en effet,
quand la cité était florissante, le port était
entouré de murailles, de forteresses et de grands bâtiments.
Il n’avait qu’une seule entrée. C’est pourquoi
ces édifices maintenant démolis font courir à ceux
qui entrent à Alexandrie les plus grands dangers.
Entre les deux ports s’étend à travers la mer une
sorte de digue, sur laquelle ont été construites de nombreuses
mosquées ou églises ainsi que des tours, munies de bombardes,
qui protègent les ports.
Ce port est la principale échelle d’Égypte et de
Syrie. Nous y trouvâmes plusieurs grandes flottes chrétiennes
et une grande flotte turque dont les marins fêtaient joyeusement,
en signe de victoire et de triomphe, la prise de Nègrepont qu’ils
venaient d’apprendre. Peu après notre arrivée, des
officiers de l’émir-gouverneur de la cité montèrent
à bord et s’informèrent de la nature de notre cargaison
et du nom du patron du navire. Le scribe du bord rédigea la réponse
et leur remit une liste des marchandises. Ils attachèrent aussitôt
ces lettres sous les ailes de deux pigeons qui volèrent immédiatement
vers la maison de l’émir pour lui communiquer ces nouvelles.
Après avoir lu les lettres et avoir pris connaissance de leur
contenu, l’émir les fit attacher de nouveau sans perdre
un instant sous les ailes d’autres pigeons qui volèrent
vers le sultan, dans la très grande cité du Caire, distante
de cinq jours au moins d’Alexandrie. Il faut admirer sans réserves
les mœurs de ces pigeons.
Alexandrie
(p. 163) Alexandrie est une ville remarquable, fondée autrefois
par Alexandre le Grand. Les Maures l’appellent Scandaria, du mot
scander qui, dans leur langue signifie Alexandre. Située au bord
de la mer, à l’entrée de l’Égypte,
elle a de très larges murailles, hautes et épaisses, garnies
de tours nombreuses, larges mais peu élevées. Les portes
de la cité, sont doubles ; on ne les franchit pas tout droit
mais par un passage en chicane. Nous n’avons pas vu de ville mieux
fortifiée qu’Alexandrie. Quand on la regarde du navire,
son aspect extérieur est magnifique parce que l’on découvre
la beauté de ses murs et de ses portes, les multiples tours de
ses églises qui sont très élevées, ainsi
que deux petites collines très hautes, mais de faible largeur,
plus semblables à des tours qu’à des montagnes ;
situées près des murailles du côté de la
mer, elles ont été formées par l’apport continuel
d’immondices que les habitants déposent sur ces lieux.
Sur l’une de ces murailles se dresse une petite tour d’où
l’on peut surveiller l’arrivée des navires. À
l’intérieur, Alexandrie n’est plus aujourd’hui
aussi belle qu’elle le paraît de l’extérieur.
Mais ses ruines et sa décadence portent encore témoignage
de sa grande puissance et de sa beauté d’autrefois. Elle
a subi à plusieurs reprises des dommages et de très grands
malheurs ; récemment encore elle a été détruite
et rasée par un roi de Chypre. Il reste cependant quelques rues
pleines de beaux édifices et de belles maisons et nous avons
vu certaines d’entre elles, en particulier la maison de l’émir,
devant la porte de laquelle se trouve une petite, mais très jolie
église. Derrière cette maison se dresse une très
haute pierre quadrangulaire semblable à une assez haute tour
; de nombreux caractères antiques, que nous n’avons pas
su déchiffrer, y sont gravés. Elle rappelle en tout la
pierre haute que l’on appelle l’Aiguille, érigée
derrière Saint-Pierre de Rome, près du Campo Santo.
(p. 165) Nous avons vu également une autre demeure très
belle qui a été celle d’un noble personnage, autrefois
sultan du pays. Elle est située dans la rue la plus grande et
la plus longue de la cité, dite rue Saint-Marc, car saint Marc
y fut traîné par des chevaux d’un bout à l’autre.
Cette rue très longue est ornée vers son milieu d’un
grand nombre de beaux édifices. Au début d’une rue
collatérale, non loin de la résidence de l’ancien
sultan, se dressent les deux colonnes de Sainte-Catherine appuyées
de part et d’autre de la rue aux maisons ou plutôt à
moitié prises dans celle-ci. Elles sont en marbre veiné
de rouge, hautes de douze pas environ. Dans la même petite rue,
près des colonnes, se trouve la prison où sainte Catherine
fut incarcérée. C’est un lieu exigu, bas, voûté,
assez peu profond, dont un des murs est percé d’une ouverture
que les Maures n’ont jamais pu boucher, de même qu’ils
ont échoué dans leurs efforts pour déplacer les
deux colonnes.
Il y a en outre dans cette cité une église chrétienne,
appelée Saint-Sabas, où résident trois ou quatre
frères calogers grecs du même ordre que ceux de Sainte-Catherine.
Ils mènent une vie de dévotion et leur église est
vénérée. Du côté gauche, près
du chœur, se trouve une image de la bienheureuse Vierge que l’on
dit avoir été peinte par saint Luc. Dans cette ville habitent
des chrétiens schismatiques établis en Égypte et
en Syrie depuis l’Antiquité. Ils ont les mœurs et
la langue des Maures et ne se distinguent en rien de ceux-ci, sauf par
la coiffure, car ils portent sur la tête des bandes d’étoffes
bleues ou couleur de ciel. Ils n’oseraient pas mettre ordinairement
des tuniques blanches et celles qu’ils portent sont bleues. Ces
chrétiens, que l’on appelle les chrétiens de la
ceinture ont de nombreuses églises dans la ville et notamment
l’église Saint-Marc.
De nombreux juifs habitent également Alexandrie. Ils portent
des (p. 167) pièces d’étoffe ou turbans jaunes ou
citrons. On les rencontre, comme les chrétiens de la ceinture,
dans tous les territoires du sultan et ils sont soumis à un tribut.
Aucune des villes asiatiques ou orientales n’a un commerce d’épices
plus actif qu’Alexandrie car de très nombreuses épices
y arrivent en provenance de l’Inde, d’où elles sont
acheminées par bateaux jusqu’aux cités de Djedda,
La Mecque ou Touzzim, ports de la mer Rouge. De là elles sont
transportées à dos de chameau jusqu’à Alexandrie
ou Damas. Pendant que nous étions à Alexandrie, arriva,
entre autres, une caravane de vingt mille chameaux chargés d’épices,
parce qu’un navire était venu de l’Inde avec une
cargaison d’épices d’une valeur de cent mille milliers
de ducats. Un seul en effet de ces navires indiens transporte un chargement
plus important que trois de nos plus grands navires.
Des marchands de nombreuses nations possèdent à Alexandrie
leurs fondouks et comptoirs : les Génois dont le fondouk est
très beau et grand, les Vénitiens qui sont très
nombreux, une soixantaine, les Florentins, les Catalans, les Ancônitains.
Chaque fondouk a sa chapelle. Les fondouks des Sarrasins sont aussi
très nombreux, notamment ceux des Turcs qui font ici un grand
commerce et ceux des marchands barbares tels que les Perses, Tartares
et autres peuples.
Presque toute la cité est bâtie sur des citernes. Sa richesse
est donc beaucoup plus grande sous terre qu’en surface. C’est
par ce moyen que les habitants peuvent conserver en permanence dans
ces citernes, pour tous leurs besoins et leur boisson, de l’eau
douce provenant du cours du Nil. Le pays, en effet, est sablonneux et
sec, dépourvu de sources et il n’y pleut guère.
Nous avons vu trois ou quatre de ces citernes d’une très
grande profondeur, aux très précieuses colonnes de marbre,
surmontées de doubles voûtes aux arêtes en croix
faites de pierre de marbre.
(p. 169) À l’extérieur de la cité, à
la portée d’une forte baliste, s’élève
une grande colonne haute d’un jet de pierre. Jamais nous n’en
avons vu de plus grande d’un seul bloc. On dit que le corps d’Alexandre
le Grand fut déposé en son sommet. On voit parfaitement
la colonne d’un navire à l’ancre dans le port, c’est-à-dire
de l’autre bout de la cité. Il y a d’un côté
de cette colonne une petite église et de l’autre une quantité
ou une multitude d’arbres à dattes.
Pendant notre séjour dans cette ville il y eut une disette de
blé et de tous les vivres en même temps. On trouve dans
ce pays des moutons d’assez bonne qualité, mais peu nombreux
et des chèvres aux très longues et très larges
oreilles. En raison de la disette, on consommait de la viande de chameau
et nous-mêmes, nous en mangeâmes sans le savoir. Il n’y
a pas beaucoup de fruits, en Égypte, mais ceux qui y croissent
sont parfaits. Les raisins sont très bons, à très
gros grains et grosses grappes, les figues excellentes, mais petites,
les melons délicieux, de couleur blanche. Il y a également
des fruits d’un autre genre, semblables aux melons, mais en général
ronds, dont l’écorce extérieure est verte ou verte
et blanche, et la chair à l’intérieur blanche. Quand
les fruits sont parfaits, comme près du Nil, on fait de cette
chair une liqueur douce ; les graines au-dedans ressemblent à
des graines de melon. Ces fruits sont appelés tantôt dares,
tantôt pastèques, ailleurs encore comme en Grèce
auguru. Le pays produit aussi des muses , fruits que nous avons préférés
à tous les autres qui poussent dans les pays très chauds.
Ils ressemblent dans leur enveloppe à des pommes allongées
tendant à se recourber comme des petits concombres qui parfois
sont courbes. Quelle que soit la façon dont on coupe ces muses
(1), on trouve toujours à l’intérieur le dessin
d’une croix, c’est pourquoi certains disent que ce sont
les fruits de paradis. Les arbres sur lesquels elles poussent ne sont
pas très hauts mais ont des feuilles très longues et larges,
très légères et très vertes ; certaines
d’entre elles dépassent en longueur une aune arabe et en
largeur un quart d’aune. On trouve aussi beaucoup de palmiers
dattiers qui poussent bien dans ce pays sablonneux et sec, de la casse
fistuleuse, des câpres, les meilleurs et les plus grands du monde,
qui ne croissent pas dans les arbres, mais sur de petits arbustes dans
les champs et même parfois sur de vieux murs.
(p. 171) Nous avons vu à Alexandrie beaucoup d’autruches
et leurs œufs et aussi de nombreuses gazelles, des ânes,
les plus grands du monde, que les Maures importants de la ville utilisent
à la place de chevaux. Ils ne peuvent, en effet, monter en ville
ni chevaux ni juments, mais uniquement des mulets ou des ânes.
Seuls les mamelouks, dont nous parlerons ci-dessous dans le chapitre
consacré au sultan, montent chevaux et juments en signe de la
prééminence et de la souveraineté royales. Quant
aux chrétiens et aux juifs, ils n’auraient pas le droit
de monter en ville ni chevaux, ni mulets, ni ânes. Il y a donc
à Alexandrie des ânes plus magnifiquement harnachés
et scellés qu’ailleurs, recouverts de couvertures richement
ornées.
La ville n’est pas très peuplée, du moins quant
au menu peuple et aux artisans, car presque tous les habitants sont
de riches marchands. Le costume masculin ressemble à celui de
Tunis, mais les hommes sont ici plus raffinés dans leur mise
et portent sur la tête des turbans plus volumineux ou enroulés
en plis plus gros. Tous ont des vêtements longs jusqu’aux
pieds, en soie, en camelot, en drap ou en lin, chacun selon sa condition.
Les femmes sont beaucoup plus recherchées et soignées
dans leur mise qu’à Tunis. Elles ont sur la tête
une sorte de tambourin, orné de soie et de pierres précieuses,
ou d’or, ou d’autres matières, suivant la condition
de celle qui le porte, mais lorsqu’elles sortent de leurs maisons,
elles se couvrent la tête et tout le corps d’une faille
ou manteau de lin très blanc. Sous ces capes, elles ont des vêtements
longs jusqu’aux pieds et très ornés et beaucoup
de pierres précieuses autour de la tête. Nous l’avons
vu plusieurs fois sur les places et les lieux publics où elles
viennent acheter des bijoux, car elles entrouvraient leurs capes et
manteaux pour que nous puissions les voir. Elles viennent en effet en
ces lieux, comme les femmes de chez nous, pour voir et être vues.
Leurs visages sont couverts d’une pièce de lin très
fin ou de soie percée de deux ouvertures correspondant aux yeux
afin de leur permettre de voir. Sur les jambes elles portent des pantalons
de lin parfois très précieux et de petites guêtres
en cuir parfumé qui vont jusqu’aux genoux, comme en ont
les Catalanes, les Portugais ou les Espagnols. Aux pieds elles ont des
pantoufles dorées ou des galoches peintes. Elles sont très
élégantes et soignées dans leur façon de
se chausser et de se couvrir la jambe. Les paysannes et les femmes de
la campagne ne portent pas ces tambourins sur la tête ni ces manteaux
de lin, mais un grand pan d’étoffe qui descend beaucoup
plus bas que leur visage mais n’est pas plus large que celui-ci.
Il est aussi percé de deux ouvertures correspondant aux yeux,
par lesquelles elles (p. 173) regardent. Par derrière, vers les
oreilles, ce pan d’étoffe a deux attaches en bronze, en
fer ou en argent, semblables aux anses de nos amphores ; elles servent
à retenir le voile en arrière, et par-dessus, du sommet
de la tête à la ceinture, pendant les cheveux très
noirs retenus par une chaîne de fer ou d’un autre métal,
cuivre et quelquefois aussi argent, faite de petits anneaux ronds. Cette
mode nous a paru très étonnante, car nous n’en avons
jamais vu de semblable, et difficile à décrire en raison
de son étrangeté. Elle est commune à toute l’Égypte
et à la Syrie et j’ai su qu’elle était très
ancienne, qu’elle remontait au temps des Juifs et n’avait
jamais été modifiée dans ce pays. Ce n’est
pas un signe de légèreté mais de grande constance
et de sérieux.
Il est difficile et malaisé d’entrer dans la ville ou d’en
sortir car les gardes des portes demandent à ceux qui arrivent
et à ceux qui partent qui ils sont, leur qualité, ce qu’ils
transportent, ce qu’ils emportent aussi avec eux. Bien plus, ils
dépouillent avec zèle les gens de leurs vêtements
afin de voir s’ils ont sur eux quelque objet frappé d’une
taxe ou d’un tonlieu. Il n’est rien qui, à l’entrée,
ne soit passible d’un droit et même sur les sommes d’argent
que l’on apporte il faut payer deux pour cent. Toutefois, grâce
à Dieu, nous entrâmes sans que les gardes ne s’y
opposent. Ils pensaient peut-être que nous étions Génois
et nous restâmes dans la ville dix ou douze jours sans que personne
nous prenne pour des pèlerins. Cependant, dès que l’émir
et les autres officiers de la cité apprirent que nous n’étions
pas des Génois, mais des pèlerins, car il nous était
nécessaire de faire savoir si nous voulions aller plus loin,
nous fûmes convoqués par l’émir qui nous demanda
une grosse somme d’argent pour nous délivrer un sauf-conduit.
Quand nous lui déclarâmes que nous ne pouvions donner une
telle somme en raison de notre pauvreté et que nous fîmes
appel à sa bienveillance, sans laquelle nous ne pourrions effectuer
le voyage projeté, il donna aussitôt aux gardes des portes
l’ordre de ne pas nous laisser sortir de la cité, par crainte
de ne pas nous revoir. Il nous contraignit donc par la force à
lui donner la somme demandée.
D’autres officiers nous rongeaient les os jusqu’à
la moelle, nous tourmentant sans cesse, et nous importunant de leurs
demandes. À toute heure, pour ne pas dire à tout instant,
survenaient de nouveaux officiers, tant vrais que faux, aux demandes
d’argent desquels il fallait s’opposer. Il semblait nécessaire
d’extorquer de l’argent aux chrétiens, qu’ils
considéraient comme des ennemis. C’est pourquoi, nous nous
efforçâmes de quitter cette cité aussi tôt
et aussi vite que nous le pûmes, car à mesure que le temps
passait nos tourments, nos tribulations et nos misères augmentaient.
Je conseille donc à tous de s’éloigner le plus rapidement
possible, je ne dirai pas de cette ville, mais de cette race maudite.
Nulle part ailleurs nous n’avons subi autant d’exactions
qu’ici et nous en aurions subi bien davantage si nous n’avions
eu pour nous (p. 175) défendre et nous soutenir des marchands
génois et vénitiens sur le conseil desquels nous avons
poursuivi notre route. »