LE SITE SOUS-MARIN DE QAITBAY - Les premières conclusions Les monuments retrouvés |
| Isabelle Hairy mai 2006 |
| Le caractère extrêmement agressif du milieu d’immersion du site subaquatique a fait disparaître les couches anthropiques et l’accumulation des sédiments, substance traditionnelle de ce que les archéologues appellent la « stratigraphie ». À Qaitbay, les blocs antiques reposent soit directement sur le substrat rocheux, d’où toute trace d’aménagement a été effacée par l’érosion, soit sous des dunes de sable qui vont et viennent au rythme des saisons. Ainsi, la répartition des pièces et des fragments entrant dans les restitutions constitue notre dernière piste pour remonter le cours du temps et pour faire avancer la frange de notre connaissance. |
| C’est au cœur même
des informations extraites du site que les premières restitutions
de monuments ont vu le jour. Elles ont engendrées tour à
tour deux tabernacles ou naos monolithiques, un obélisque de Séthi
Ier, une vasque gigantesque de près de 2m de diamètre, un
sarcophage baignoire, deux colonnes papyriformes de la XIXe dynastie,
une colonne honorifique de l’époque romaine, de nombreux
sphinx (certains sont exposés à Kôm el-Dikka), des
statues colossales et jusqu’à une porte monumentale de style
dorique. Ces assemblages ont permis de mettre en lumière différents
événements qui sont advenus en ce lieu, à la pointe
est de la presqu’île de Pharos, ancienne île reliée
au continent par une chaussée que Strabon nomma l’Heptastade
(ce qui signifie 7 stades, le stade étant une mesure antique).
De l’analyse de la répartition des pièces sur le site se dégagent plusieurs époques au cours desquelles les hommes ont aménagé cet espace. En remontant le temps, nous allons progresser dans les parcelles d’histoire qui se font jour. |
![]() |
| Sous la forme d’une
langue constituée de centaines de colonnes fragmentaires en granite,
s’étalant le long du mur nord du fort mamelouk, les restes
d’une digue médiévale (C3) montrent combien le problème
de l’érosion était préoccupant. Installée
après l’édification de la forteresse qui date de
la deuxième moitié du XVe siècle, le brise-lame
était encore visible au début du XXe siècle. Il
a depuis été remplacé par une digue moderne doublée
par le brise-lame immergé qui est à l’origine de
la mise en place de notre opération archéologique en 1994.
L’étude de certaines pièces notables, entre autres
une base de colonne, montre que les constructeurs de la digne médiévale
ont parfois été chercher assez loin dans Alexandrie leur
matière première, jusqu’à l’ancien
Sarapéion alors à l’abandon, aidé par un
bras du canal d’Alexandrie qui permettait d’effectuer le
transport des blocs par voie fluviale. |
![]() |
| Carte pour l'analyse spatiale du site de Qaitbay
- Zones C1, C2 et C3 Carte I.Hairy - © CEAlex - tous droits réservés |
L’analyse d’un champ de blocs antiques très perturbés, circonscrits à une loupe située au nord-est du site (C2), dévoile des aménagements divers prenant place sans doute au cours du Ier s. ap. J.-C. (date probable d’un chapiteau corinthien) et remaniés au moins jusqu’à la période byzantine, comme en témoigne un fragment de colonne papyriforme portant une croix chrétienne. Parmi ceux-ci, on note les restes d’un petit bâtiment dorique, d’une colonne honorifique monumentale d’environ 16,5m de haut qu’une inscription en grec gravée sur un bloc de sa base date du IVe s. ap. J.-C., et aussi d’une statue dont il ne reste que la base. La forme de l’encastrement creusé sur une de ses faces et qui devait servir à maintenir le corps de la statue rappelle singulièrement la posture de l’Isis Pharia, patronne de la navigation, dont le thème monétaire apparaît à Alexandrie sous Domitien (90-92). Serait-ce alors le premier indice de la présence des restes du sanctuaire à laquelle Ovide fait allusion dans les Métamorphoses, dédié à cette Isis dont l’épithète précise l’origine du culte ? |
![]() Isis Pharia se tenant à gauche du Phare Geißen 1121 - Cliché I.Hairy |
|
Base de statue ayant pu servir de support à une statue de l'Isis Pharia du temple de Pharos. Ses dimensions en plan sont de 1,78m par 1,32m et son épaisseur 0,525m c'est à dire 1 coudée cliché S. Erome - © CEAlex |
| En anticipant un peu sur la description du paragraphe
suivant, parlons du dernier ensemble spatial duquel émergent une
porte de style dorique de près de 13m de haut et une galerie de
9 statues représentant des rois en pharaons et des reines en Isis.
Tout porte à croire que cette baie monumentale date de l’époque
ptolémaïque, comme ces 9 portraits de souverains qui, en dépit
de leur datation, sont de style pharaonique. Leurs fragments ont tous
été retrouvés dans un périmètre restreint,
situés au sud-ouest de la zone romaine, sur un plateau immergé
présentant une surface relativement plane (C1). |
|
|
| Powered by Zoomify |
| Les monuments restitués à partir
des fragments immergés sur le site sous-marin DAO I. Hairy - © CEAlex - tous droits réservés |
| Enfin, je terminerai avec
l’épineuse question de la découverte sur le site de
monuments d’époque pharaonique. Une fois encore, les restitutions
montrent que nous avons à faire à des monuments presque
complets, même s’ils sont souvent fragmentés ; sphinx,
obélisques, naos, colonnes papyriformes sont répartis entre
la zone C1 et C2. L’étude des inscriptions montrent qu’ils
proviennent d’autres sites de l’Égypte antique : Héliopolis
et Memphis. Leur relativement bon état de conservation, ainsi que
leur proximité des grands aménagements d’époques
ptolémaïque et romaine, mis en évidence sur le site
sous-marin, démontrent qu’ils ont généralement
été utilisés dans la décoration des abords
des monuments. À Alexandrie, comme ailleurs, ce procédé
tendait à assimiler le pouvoir des anciens rois à celui
des nouvelles dynasties. Le destin de certaines pièces a été complexe. C’est le cas des colonnes papyriformes ; probablement taillées au cours de la XVIIIe dynastie, elles auraient été usurpées par Ramsès II (XIXe dynastie) suivant les cartouches gravés sur l’une d’entre elles. Puis, démontées et remontées autour du Phare (C1) dans un aménagement qui perdure au moins jusqu’à la période byzantine (comme en témoigne la croix chrétienne sculptée en bas-relief sur la seconde), elles ont ensuite été débitées pour servir de pierre à bâtir dans les constructions romaines de la zone C2, démontrant ainsi l’existence, à un moment donné, d’une activité entre les deux aires du site. Une fois encore, c’est la répartition des éléments d’époque pharaonique qui aide à l’interprétation de l’espace qu’ils caractérisent. Concentrés autour des éléments de la porte et de la statuaire, ils entrent dans les composantes classiques d’une terrasse cultuelle, tel qu’on peut le voir à Karnak ou à Medinet Habu. Apparu au Nouvel Empire, puis largement développé durant les périodes ptolémaïque et romaine, cet aménagement avait une fonction cultuelle. On comprend, à travers ce rapide exposé, comment se réduisent, dans le temps et dans l’espace, les fameuses zones d’ombre de notre terra incognita. Mais au-delà du site, on va découvrir que ces monuments permettent d’aborder d’autres questions, et notamment celle de la présence in situ des restes du fameux Phare. Qu’en est-il ? |
![]() |
| Proposition de restitution de l'obélisque
de quartzite de Seti Ier - I. Hairy - © CEAlex |
![]() |
![]() |
![]() |
| si vous êtes entré sur le site par cette page, cliquer ici pour activer la fenêtre de navigation |