Alexandrie ottomane et moderne
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Affaires courantes à la chancellerie de France d’Alexandrie au XVIIIe siècle

par Gilbert Buti, MMSH - UMR Telemme, Aix-en-Provence (France)

Résumé : Parmi l’ensemble des pièces produites par l’administration de la chancellerie de France à Alexandrie au XVIIIe siècle, deux « mains courantes » permettent de saisir sur le vif les affaires enregistrées au jour le jour dans cette Echelle placée sous l’autorité d’un vice-consul. Les administrateurs locaux répondent ainsi aux demandes des représentants de la « nation française » et à celles des gens de passage (marchands et marins, européens et ottomans) Ces documents, conservés au Service historique de la Marine de Toulon, couvrent les années 1694-1702 et 1753-1768. Ils contiennent des actes que nous pouvons ranger en trois rubriques d’importance inégale : la première réunit les textes concernant le fonctionnement de la nation française, la deuxième regroupe un certain nombre d’affaires sociales et enfin la dernière et la plus fournie rassemble des pièces relatives à la vie économique. Parmi ces actes, aux côtés de nombreux contrats de nolisement en partie déjà exploités (mais qui pourraient l’être encore), figurent des ventes de navires, diverses transactions (quittances, obligations, prêts, cessions, conventions, billets, hypothèques, factures…) et des dépositions de capitaines. Quelques pièces éparses placées dans d’autres dossiers et présentant un caractère judiciaire complètent cet ensemble varié qui fait du vice-consul à la fois un secrétaire, un archiviste, un comptable, un greffier, un notaire et un médiateur de l’Echelle. Enfin des pistes de recherche sont esquissées en mobilisant d’autres ressources documentaires : correspondance consulaire, dépositions de capitaines à l’entrée du port de Marseille, rôles d’équipage.

Au XVIIIe siècle, et depuis plusieurs décennies déjà, l’organisation du commerce français avec le monde arabo-musulman reposait sur un certain nombre de places maritimes désignées sous le nom d’Echelles. Ces ports qui formaient un vaste réseau commercial aux mailles plus ou moins serrées constituaient parfois le débouché maritime d’un espace continental relativement vaste et important, tant sur le plan politique qu’économique. Ainsi en était-il d’Alexandrette pour Alep, de Rosette et d’Alexandrie pour Le Caire.
Dans ces ports, fréquentés par les bâtiments de commerce des puissances chrétiennes, vivaient de petits groupes de marchands, d’artisans et de fonctionnaires formant « nation ». Celle-ci présentait les aspects d’une petite république marchande avec un gouvernement, une police, une justice et un ou plusieurs lieux de culte. Un consul présidait le corps de la nation régulièrement réuni en assemblées pour enregistrer les décisions du pouvoir central, de la Chambre de commerce de Marseille, de l’ambassadeur de France auprès de La Porte, mais aussi pour prendre les décisions relatives à son fonctionnement interne.
Le consul apparaît ainsi comme l’intermédiaire entre la nation, les autorités métropolitaines et les forces locales. Il était secondé dans ses tâches par des assistants au nombre variable selon l’importance de l’Echelle et déléguait une partie de ses charges à un vice-consul ou chancelier. Tel était le cas de l’Egypte avec la présence à Alexandrie d’un représentant du consul du Caire. Ce vice-consul prenait acte des délibérations de l’assemblée, des procédures engagées par le consul, des comptes de l’Echelle. Pour ce faire, il tenait ou faisait tenir par des commis aux écritures des registres, à commencer par une main courante mentionnant au fil des jours, sinon des heures, les événements émaillant la vie de la nation. La lecture de ce registre dresse donc un tableau pris sur le vif de la situation de la nation française dans l’Echelle d’Alexandrie. Certes, cette nation est relativement modeste puisque ne réunissant de façon quasi permanente qu’une trentaine d’individus. Toutefois, il faut ajouter à ce noyau dur les gens de mer et autres marchands venus de divers horizons pour une courte durée mais parfois bloqués de longs mois « aux barrières » à cause du « mal contagieux ».

1. Mains courantes de la chancellerie d’Alexandrie : présentation générale

Deux de ces mains courantes de la chancellerie d’Alexandrie se trouvent actuellement en dépôt au Service historique de la Marine de Toulon appelé autrefois Archives du port de Toulon. Elles figurent parmi un ensemble de cartons et de dossiers concernant les « Affaires étrangères » et notamment les expéditions militaires organisées par la France en Méditerranée aux XVIIIe et XIXe siècles, à commencer par l’Expédition d’Egypte (1798-1801) [1] .
Ces mains courantes d’inégale importance ont déjà été en partie exploitées par différents chercheurs (voir ci-dessous). Elles fournissent des indications très variées sur la vie dans une Echelle levantine au XVIIIe siècle. Ainsi, à côté d’affaires internes, nous percevons de manière directe ou non les traces et les échos des relations, cordiales ou conflictuelles, établies entre les différentes communautés, les autorités de l’Echelle ainsi que de l’Egypte ottomane.
La première main courante [2], en médiocre état de conservation, comprend près de 900 folios. Toutefois la pagination ne doit pas nous leurrer car à la suite de la perte d’un certain nombre de folios nous n’en disposons environ que de 700. L’ensemble couvre la période allant du 19 novembre 1694 au 20 avril 1702, soit un peu plus de sept ans.

La seconde main courante, plus copieuse, se compose de deux gros registres relativement bien conservés que les responsables des archives de la Marine songent néanmoins à faire consolider sinon restaurer prochainement [3]. Ce document rend compte de manière continue de la période allant du 13 décembre 1753 au 8 juillet 1768, soit une quinzaine d’années au cœur du XVIIIe siècle. Cette épaisse tranche chronologique, qui occupe près d’un millier de folios, comprend les années de la guerre de Sept Ans dont les effets ont tendance, à juste titre, à être réévalués pour approcher au plus près l’évolution des échanges en Méditerranée et en dégager les infléchissements majeurs.
Quelques dossiers contenant des pièces éparses et actuellement en cours de reclassement semblent s’inscrire dans le prolongement de ces actes.

2. Mains courantes de la chancellerie d’Alexandrie : contenu et exploitation

Dans cet ensemble figurent, au jour le jour, des informations que nous pouvons distribuer en trois domaines d’importance inégale :
- le fonctionnement de la nation française d’Alexandrie,
- les affaires sociales,
- la vie économique sous ses diverses facette

2.1. Le fonctionnement de la nation française d’Alexandrie
Sous cette première rubrique, assurément la moins riche et la plus banale, nous rencontrons diverses pièces qui offrent un caractère administratif général réglant la marche de la nation et reflétant parfois les débats l’ayant animée :
- Enregistrement d’ordonnances royales ;
- Discussions au sujet de la politique douanière de La Porte notamment à propos de la prohibition de sorties de grains et des nouvelles tarifications à l’embarquement du moka, avec ripostes à envisager pour contourner cette nouvelle législation ;
- Interdiction d’entretenir des liens avec Malte ;
- Enregistrement de directives transmises par la Chambre de commerce de Marseille ;
- Comptes-rendus d’assemblées et copies de lettres adressées à la Cour et aux bureaux de Versailles.

2.2. Les affaires sociales
Des pièces, plus nombreuses mais relativement moins copieuses dans les transcriptions, fournissent des précisions concernant la société locale, membres établis ou gens de passage :
- procuration d’un mari en faveur de son épouse restée en France afin qu’elle puisse faire rédiger un acte notarié et réaliser la vente d’un bien,
- contrat de mariage entre un marin provençal et une femme de Rhodes,
succession,
- enregistrement de dernières volontés,
- vente de hardes,
- description du contenu de caisses marinières de matelots disparus en mer,
- plainte pour vol,
- plainte pour pillage effectué par « les Arabes de la montagne »,
- acte d’abandon de biens,
- etc.
Certes, ces actes font surtout référence aux chrétiens, établis à Alexandrie et plus encore à ceux de passage dans le port, mais portent également mention de divers partenaires, ottomans ou non.

2.3. la vie économique
Elle occupe la place essentielle dans les actes consignés dans les mains courantes au début du XVIIIe siècle et plus encore au milieu du siècle. Qui plus est, que ce soit par les objets traités ou par les hommes mis en cause, ces affaires concernent avant tout le monde de la mer. Les informations rassemblées participent donc à plus d’un titre à la connaissance des économies maritimes.
2.3.1 - Parmi ces actes les contrats de nolisement sont assurément les plus nombreux : un peu moins de 50 dans la première main courante mais plus de 930 dans la seconde. Cette augmentation reflète sans doute un meilleur enregistrement de ce type de convention et peut-être une moindre pratique des ententes conclues sous seing privé (dont on retrouve toutefois encore la trace de l’usage dans certaines pièces). La présence accrue de cet acte commercial est également le signe d’un gonflement des échanges maritimes un temps malmenés par la guerre de Sept Ans.
Il s’agit de contrats d’affrètement passés entre des capitaines de navires européens et des marchands ottomans, grecs, maures, juifs et chrétiens. Ces actes étroitement liés à la pratique de la caravane maritime ont déjà été largement exploités. Ainsi, Daniel Panzac a dégagé les principes de ces conventions également ratifiées dans d’autres Echelles, a identifié les affréteurs et répertorié les produits mis en circulation dans le bassin oriental de la Méditerranée. Pour ma part, j’ai observé l’organisation de ces « voyages à la cueillette » et mesuré une partie de leurs effets sur les ports, les navires et les équipages en me plaçant sur les espaces émetteurs autrement dit sur les rives de la France méditerranéenne.
La ventilation du nombre de contrats signés par les capitaines français avec des affréteurs présents à Alexandrie montre la place occupée par cette technique dans les activités maritimes auxquelles se livrent les armateurs ou « sociétés de navires » de certains ports. Par ailleurs, ainsi que le précisent d’autres actes consignés sur cette même main courante, ces activités maritimes ne sauraient se limiter à de simples transports à fret. Des opérations marchandes et des transactions financières se glissent dans cette pratique où interviennent des représentants des différentes communautés et des partenaires établis dans d’autres places (Tripoli, Constantinople, Smyrne, Beyrouth, Salonique, Livourne…).

Contrats de nolisement passés dans le port d’Alexandrie avec des affréteurs ottomans (1754-1767)

Origine du capitaine Nombre de contrats Origine du capitaine Nombre de contrats
La Ciotat 344 Sanary 8
Saint-Tropez 197 Cannes 7
Marseille 108 Fréjus 7
La Seyne 83 Céreste 6
Toulon 54 Sète 4
Martigues 33 Saint-Chamas 4
Six-Fours 22 Agde 3
Cassis 20 Mahon 1
Antibes 17 inconnu 10
Berre 9

Si ces actes ont donc déjà livré nombre d’indications sur cette forme de « tramping » pratiqué dans les eaux ottomanes, ils peuvent donner encore matière à exploitation. La liste intégrale des affréteurs invite, par exemple, à identifier au mieux ces acteurs de l’échange, à les rechercher dans d’autres domaines, à tenter de mettre en lumière les réseaux constitués, formels ou non, en mobilisant pour cela des sources locales (voir une première esquisse engagée dans cette voie par Michel Tuchscherer)
2.3.2. Lors des conflits des capitaines préfèrent parfois se dessaisir de leurs bâtiments plutôt que de courir les risques d’être pris. Une vingtaine d’actes de ventes de navires est ainsi portée sur la main courante entre vendeurs français et acheteurs ottomans durant la guerre de Sept Ans. De tels actes figurent aussi en temps de paix mais en nombre plus limité.
2.3.3. Les actes d’abandon se trouvent également consignés par la chancellerie : abandon de tout ou parties de navires récupérées à la suite d’un coup de mer, comme ce fut le cas après la tempête de décembre 1754 (les dépositions donnent alors lieu à d’intéressants récits)
2.3.4. Une série d’actes commerciaux enregistrés dans les bureaux de la chancellerie en présence d’un drogman, dans la mesure où la traduction des textes est indispensable aux partenaires, traduit la multiplicité des transactions : obligations, quittances, cessions, ventes, polices d’assurance, prêts à la grosse ou « obligations maritimes », conventions, billets, attestations, hypothèques maritimes, factures…
2.3.5. Enfin, les déclarations de capitaines, pour toutes sortes de motifs, émaillent également ces registres : déclaration pour dépôt de marchandises, pour « fortune de mer », pour réception de biens (hardes, marchandises, lettres…), pour morts à bord, pour évasions…

Nous pouvons également associer à ces mains courantes des pièces actuellement versées dans des dossiers voisins mais qui ont été produites par les bureaux de la chancellerie d’Alexandrie. Ces archives à caractère "judiciaire" renseignent, pour une période légèrement postérieure (1770-1780), sur un certain nombre d’affaires mettant en cause des membres de la nation française et des représentants du monde ottoman :
- Litiges entre nolisataires et affréteurs : pour modification de routes, pour détournement de cargaisons.
- Poursuite de marins à la suite de « badinages » et rixes sur les quais ou à bord ;
- Agressions sexuelles : capitaine provençal mis aux fers pour avoir « engrossé une esclave turque » ; arrestation, emprisonnement, « bastonnade » et condamnation à mort de marins ayant eu des relations charnelles « avec une femme turque dans une maison grecque ».
- Intervention à chaque reprise du vice-consul pour trouver un accord avec les autorités locales.
Bref, à bien des égards ainsi que le montre la variété de ces pièces, le vice-consul était à la fois secrétaire, archiviste, comptable, greffier et notaire de la nation.
En somme, pour nous, un « grand témoin ».

Remarque
Bien qu’un peu « éloigné » d’Alexandrie je tiens à signaler, dans ce même dossier « judiciaire », la présence d’un : Mémoire sur l’Echelle de Damiette en date du 10 décembre 1777. Ce mémoire, manuscrit anonyme d’une trentaine de pages dont j’ai entrepris la transcription, mériterait sans doute notre attention. Selon une note figurant en première page il semblerait que le texte ait été rédigé (à la demande de qui ?) dans la perspective de l’installation à Damiette d’un vice-consul et de négociants français.

Autres pièces, autres pistes

Outre l’exploitation de ces mains courantes d’autres pistes peuvent être empruntées à partir de dossiers constitués ou non :
3.1. La correspondance consulaire déposée à la Chambre de commerce de Marseille [4] .
Ces dossiers (84) ont certes déjà été en partie consultés, mais une relecture dans une perspective « alexandrine » et non seulement "marseillaise" n’est pas à exclure.
3.2. Les relations commerciales entre Marseille et Alexandrie à partir des entrées dans le port de Marseille de bâtiments venant d’Alexandrie sont en cours d’études [5].
Cette recherche appelle bien entendu le croisement des informations avec d’autres sources (manifestes de navires, correspondances de négociants [6] , statistiques des douanes…)
3.3. La fréquence des remplacements de marins (à la suite de décès, désertions…) dans la pratique de la caravane maritime révèle, à travers la lecture des rôles d’équipages, la présence de nombreux marins en « attente » aux Echelles [7].
J’ai commencé à défricher cette piste afin de saisir, dans la navigation méditerranéenne, l’ampleur de ces renouvellements, leurs motifs, les points de « ravitaillement », les origines de ces remplaçants…
D’une manière générale, faut-il le préciser, ces dépouillements qui exigent temps, patience et rigueur, invitent sans nul doute à mobiliser les forces de plusieurs chercheurs.

Notes

[1Un travail consacré à l’organisation et à la composition des convois (navires marchands) de l’Expédition d’Egypte m’a conduit à utiliser en partie ces dossiers.

[2Service historique de la Marine, Toulon, 1R1. Main courante de la chancellerie d’Alexandrie

[3Service historique de la Marine, Toulon. 1R1-8/9. Main courante de la chancellerie d’Alexandrie.

[4Archives de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille, J. 596 à 598 (consulat) et J.666 à 746 (vice-consulat) : 84 liasses.

[5Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Intendance sanitaire, 200 E.

[6Archives de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille, L.IX, Fonds Roux, 760-762 (3 liasses de lettres avec divers correspondants).

[7Service historique de la Marine, Toulon. Série P.

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